Construire des institutions de défense et de sécurité efficaces reste une priorité au Sahel et en Afrique de l’Ouest

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L’actualité ouest-africaine a encore été dominée au cours de cette année 2022 par la dégradation de la sécurité dans de nombreuses régions des pays sahéliens. Ces questions vous ont beaucoup occupé à Wathi.

Oui, nous avons organisé plusieurs tables rondes et dialogues virtuels sur la sécurité au Sahel et en Afrique de l’Ouest. Le dernier rendez-vous de l’année, le 20 décembre dernier, a permis d’examiner les menaces sécuritaires aux frontières de la Côte d’Ivoire, notamment les frontières nord avec le Mali et le Burkina Faso.

Quelques semaines plus tôt, en novembre dernier, nous avions organisé, en partenariat avec le Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest, un dialogue centré sur l’état des forces de défense et de sécurité des pays de la région. Avec comme invité le colonel de gendarmerie mauritanien à la retraite, Hassane Koné, chercheur senior à l’Institut d’études de sécurité, qui avait aussi occupé des fonctions d’attaché militaire et d’officier de liaison au Mali pendant les premières années de la crise de 2012. En Mauritanie, il avait fini sa carrière comme inspecteur général des forces armées. Nous voulions précisément une conversation ancrée dans le réel et le concret et nous avons été fort bien servis.

Une conversation de deux heures et demie que vous recommandez fortement à tous ceux qui veulent comprendre un peu plus les facteurs qui ont mené à la dégradation brutale de la situation sécuritaire au Mali et au Burkina Faso, et en particulier l’incapacité initiale des forces armées de ces pays à faire face aux groupes armés

Tout à fait. Évidemment, le prisme sécuritaire n’est pas le seul qui soit pertinent pour comprendre la dégradation de la situation de la région depuis dix ans. Les militaires sont les premiers à souligner qu’une réponse militaire ne saurait être le substitut à des réponses politiques, économiques, sociales nécessaires pour sortir d’une crise profonde.

Mais il est aussi très clair que le niveau de faiblesse des appareils de défense et de sécurité d’un pays comme le Mali en 2012 ou celui du Burkina Faso en 2016, ont été des signaux perçus par les groupes armés pour renforcer la confiance dans leur capacité à conquérir des espaces de plus en plus vastes, quasiment sans opposition des forces régulières des États.

Hassane Koné a rappelé que les autorités politiques issues des transitions démocratiques des années 1990 percevaient les forces armées essentiellement comme des outils de répression politique ou des machines à faire des coups d’État. Cette perception s’est traduite par des recrutements dominés par le laxisme et le népotisme, un sous-investissement qui signifie incapacité à renouveler les équipements ou même à maintenir les équipements existants, y compris les plus cruciaux comme les véhicules militaires. Négligence aussi de la formation des soldats et de leurs conditions de vie.

Lorsqu’on ajoute à cela la perception, et la réalité, de l’enrichissement illicite individuel de nombreux hauts gradés censés donner l’exemple, et les privilèges démesurés accordés à des corps spéciaux alors que la grande majorité des forces armées était dramatiquement sous-équipée, on avait la combinaison parfaite pour une vulnérabilité extrême face à des groupes armés organisés opérant sur le mode de la guérilla.

Non seulement les forces armées des pays sahéliens étaient en mauvais état même pour mener des guerres conventionnelles, mais elles étaient encore moins préparées à affronter des groupes armés de type insurrectionnel, et elles n’ont pas su s’adapter, à quelques exceptions près.

En effet. Nous avons parlé notamment de la Mauritanie qui a échappé à la dégradation sécuritaire des dernières années dans le Sahel. Plusieurs facteurs explicatifs selon Hassane Koné. L’un de ces facteurs a été un changement de stratégie aboutissant à une réorganisation des forces armées avec un fort accent sur la mobilité mais aussi sur les conditions matérielles des militaires et de leurs familles. Même si tout n’est pas transférable dans l’expérience de la Mauritanie, et que son degré d’exposition n’est pas le même du fait même de sa géographie, le fait qu’il y ait eu une réflexion stratégique autonome suivie de décisions fortes dans le domaine de la sécurité et de l’aménagement du territoire mais aussi dans celui de la régulation religieuse, aurait pu inspirer quelques-uns de ses voisins.

Gilles Yabi