Flash back sur « Mémoires : L’Eveil du Sud  » de Samir Amin

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Historien, économiste et président du Forum mondial des alternatives, l’auteur raconte son enfance à Port-Saïd, ses études en France, son parcours politique en Egypte et dans d’autres pays d’Afrique. En spécialiste des problématiques du tiers-monde, il livre ses analyses concernant les problèmes Nord-Sud et la situation du socialisme et du capitalisme dans le
monde


PREMIERE PARTIE
PROLOGUE
J’ai publié mes Mémoires en arabe, en deux volumes (Dar El Saqi, Beyrouth) en 2006 et 2008. Les éditions Zed (Londres) ont publié en 2006 également le premier de ces volumes, avec un titre qui me fait honneur (A life looking forward, Memoirs of an Independant Marxist; Une vie qui regarde l’avenir, mémoires d’un marxiste indépendant). Les éditions Le
Temps des Cerises ont publié en 2008 le second de ces volumes, sous le titre de L’Eveil du Sud, panorama politique et personnel de l’ère de Bandoung.
J’avais décidé d’écrire des mémoires dès 1990 au lendemain de l’effondrement de l’URSS et du tournant chinois. Je constatais que l’histoire véritable du XXe siècle était l’objet d’un révisionnisme systématique ignominieux et que, soumises au matraquage du clergé médiatique au service du nouvel ordre capitaliste et impérialiste, dépolitisées, les nouvelles générations se retrouveraient privées des moyens nécessaires pour exercer leur intelligence critique tant à l’égard de
l’héritage historique que de leur présent.
La matière de ces Mémoires avait été écrite pour l’essentiel entre 1991 et Quelques fragments concernant les années de ma jeunesse port saidienne, mes années d’étudiant à Paris (1947-1957) mon expérience du nassérisme des années 1952-1960, mon expérience malienne (1960-1963) avaient été esquissés plus tôt, pour servir à l’écriture d’ouvrages qui ne sont
pas de la nature de mémoires, en particulier L’Egypte nassérienne (1963); Mali, Guinée, Ghana, trois expériences de développement (1965); Itinéraire Intellectuel (1993).
Lorsque Dar El Saqi, Zed et Le Temps des Cerises me proposaient la publication de mes mémoires, je rassemblais mes écrits plus anciens et ceux des années 1991-1995 pour les présenter dans une forme adéquate sans chercher à les mettre à jour en les prolongeant aux années 1995-2005. Je me contentais alors d’ajouter au texte quelques paragraphes incidents
concernant les années récentes lorsque cela me paraissait indispensable.
Je me suis rendu compte récemment que j’étais le dernier survivant de quelques aventures politiques qui ont eu une certaine importance : Etudiants anticolonialistes (Paris 1947-1949); Moyen Orient (Paris 1950-1951) et Révolution (Paris 1963). La raison est que j’étais le benjamin des équipes de militants responsables de ces entreprises et que, à ma connaissance, aucun des ainés disparus n’a laissé de traces écrites et publiées de ces expériences. Je me suis senti le devoir de rendre compte de ces moments ignorés par les nouvelles générations.
J’ai la chance d’avoir conservé jusqu’à ce jour une bonne mémoire, qui pallie peut être le fait que je n’avais jamais pris la précaution de tenir à jour un bon agenda. Néanmoins j’ai estimé nécessaire de vérifier la véracité des faits majeurs, en particulier concernant les trois initiatives mentionnées plus haut. Pour rédiger l’Eveil du Sud, je disposais de l’agenda des activités que j’avais conduites de 1970 à 1980 en qualité de directeur de l’IDEP (Dakar) puis de directeur/coordinateur du Forum du Tiers Monde à partir de 1980.
Je reprends ici pour Les Indes Savantes ces mémoires sans y modifier quoique ce soit. Car je souhaite que le lecteur connaisse les analyses des questions concernées et les opinions que je m’en faisais telles qu’elles étaient à l’époque; éviter une ré-interprétation à la lumière des évolutions ultérieures. Néanmoins j’ai fait quelques ajouts pour marquer mon
insistance sur l’importance de certains moments du passé. La deuxième partie des Mémoires reprend le texte de l’Eveil du Sud, en évitant les redites avec le texte de la première partie. Je tiens à remercier le Temps des Cerises, éditeur de l’Eveil du Sud, de m’avoir autorisé à le faire.
L’Eveil du Sud couvre une vingtaine d’années (1970-1990) et l’espace immense des trois continents (Asie, Afrique, Amérique latine). J’en ai présenté la matière en l’organisant autour de l’axe de ma question centrale :
dans quelle mesure et jusqu’à quel point les luttes des peuples des périphéries du système mondial (les trois continents) – anti-impérialistes par la force des choses – ont permis des avancées en direction du socialisme ? La conclusion négative que l’on pourrait tirer aujourd’hui de ces expériences – « elles ont échoué, et le capitalisme mondialisé est parvenu à
reintégrer les pays en question dans le giron de sa gouvernance globale » – ne s’imposait pas par elle-même à l’époque de leur déploiement. Les interventions nombreuses auxquelles j’ai participé dans le cadre de l’IDEP et du FTM, dont le compte rendu constitue la matière de la deuxième partie de mes Mémoires doivent être lues à la lumière de la question centrale
posée.
Concernant le monde arabe j’exprimais mon inquiétude que le titre du chapitre résume (« Du nationalisme radical à l’Islam politique »). Le titre retenu pour les expériences de l’Afrique subsaharienne (« Néocolonialismes et socialismes africains ») rendait compte des avancées qualifiées de « socialismes africains », des « miracles sans lendemain », « des sables
mouvants des expériences néocoloniales » et des « désastres néocoloniaux ». L’Amérique latine me paraîssait amorcer une sortie possible « de la doctrine Monroe » de soumission aux Etats Unis. La lecture que je proposais alors du monde du « socialisme existant » (URSS, Chine et autres) n’était qu’esquissée. Les évolutions ultérieures en Europe orientale, dans les pays de l’ex URSS, en Chine, au Vietnam et à Cuba ont été l’objet d’analyses et d’interventions dans le débat ultérieures à la rédaction de l’Eveil du Sud. J’ai repris le fil de ces interventions récentes dans ces Mémoires et en rappelle la teneur dans la bibliographie sélective fournie en annexe. Les commentaires rapides que je proposais concernant « le premier monde » (les pays de la triade des impérialismes historiques : Etats Unis, Europe et Japon) doivent également être replacés dans le cadre de ma question centrale : une rupture avec l’adhésion des peuples concernés aux projets de l’impérialisme collectif de la triade est-elle possible ?
Mais encore une fois, cet ouvrage relève de la catégorie littéraire des mémoires. Les faits et les opinions qui en constituent la matière ne sont donc tous, et exclusivement, rapportés que lorsqu’ils étaient en relation directe avec mes interventions personnelles. Et si nombreuses celles- ci aient-elles été, il n’empêche que beaucoup de ce qui s’est passé dans le monde n’y trouve donc pas sa place. Les analyses politiques plus générales que je proposais dans l’Eveil du Sud pour donner un sens aux cas d’études considérés s’imposaient à moi, parce que je ne sépare jamais le personnel du politique général. Je parvenais à ces analyses à partir de mes participations aux débats rapportés. Elles ne sont pas l’œuvre d’un universitaire qui travaille dans une tour d’ivoire, mais celle d’un militant du socialisme. J’insiste sur ce point. Les deux chapitres IDEP et FTM publiés dans la première partie ne rendent compte des débats concernés que dans leurs lignes générales. J’ai pensé utile de leur apporter un complément qui couvre les deux dernières décennies (1995-2014). Le monde a beaucoup changé au cours de ces années et je suis resté, jusqu’à ce jour, un militant actif.
J’analyse ce moment actuel (1990-2014) comme celui de la montée fulgurante du capitalisme des monopoles de la triade impérialiste et de sa volonté affichée d’imposer sa domination au reste du monde, par le contrôle militaire de la planète associée au diktat dit néolibéral mondialisé.
Néanmoins, cette montée fulgurante révèle rapidement sa fragilité extrême; les frémissements d’un second « éveil du Sud » sont déjà dessinés par la volonté – solide ici, timide là – des « pays émergents » d’avancer dans la
voie de la construction de projets souverains. La fragilité de l’ordre néoimpérialiste en place se manifeste tout également par les avancées de pays d’Amérique du Sud, les explosions populaires, en particulier dans les pays arabes, les désintégrations sociales et politiques engendrées par le modèle de lumpen développement produisant l’effacement pur et simple de certains
Etats/nations.
J’ai bien entendu suivi ces développements, encore une fois en intellectuel militant engagé et non en universitaire renfermé dans son cabinet. Ce qui m’a amené à intensifier ma participation aux débats en concernant l’avenir de la Chine, de la Russie, du Vietnam et de Cuba, à suivre de près les avancées nouvelles possibles en Amérique du Sud, à peser les chances
difficiles de nouvelles avancées en Inde et en Afrique du Sud, sans oublier bien sûr mon engagement en Egypte. Ces activités s’inscrivent dans le cadre des programmes de travail coordonnés par le Forum Mondial des Alternatives (à partir de 1997) et le Forum du Tiers Monde.
L’automne du capitalisme qui caractérise notre époque n’est pas synonyme de printemps des peuples. Les insuffisances des mouvements en lutte contre les pouvoirs en place, l’absence de stratégies communes d’étape, les faiblesses de leur organisation laissent l’initiative au capital des monopoles financiers mondialisés. Le FMA et le FTM poursuivent précisément
l’objectif de contribuer à la formulation de stratégies qui permettraient de passer de la défensive à l’offensive et d’ouvrir la voie à des avancées du mouvement au socialisme. Le lecteur trouvera en annexe Le Manifeste du FMA (1997), L’Appel de Bamako (2006) et le programme en cours du FMA/FTM (2014-2015).

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