CDM2022: RÉFLEXIONS SUR L’IDENTITÉ CULTURELLE MAROCAINE, par Ahmed CHIBA*

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Soccer Football - FIFA World Cup Qatar 2022 - Quarter Final - Morocco v Portugal - Al Thumama Stadium, Doha, Qatar - December 10, 2022 Morocco's Yahia Attiyat Allah celebrates after the match as Morocco progress to the semi finals REUTERS/Suhaib Salem

L’exploit inattendu réalisé par l’équipe de football marocaine a surpris pour des milliards de gens à travers les continents, qui pour beaucoup d’entre eux ignorent où se trouve géographiquement le Maroc. Cet exploit a, qui plus est, ravivé la curiosité des élites politiques et intellectuelles occidentales qui généralement, ne s’intéressent au reste du monde que comme débouchés ou sources d’approvisionnement en matières premières et en force de travail. Cette curiosité avérée s’est renforcée suite aux manifestations d’expression d’émotions qui ont débordé le simple cadre de compétition propre à ce sport populaire en l’occurrence le football.

Parmi ces manifestations, on cite l’immense solidarité avec l’équipe marocaine des populations de ce reste du monde à la marge du développement économique, social, culturel et démocratique notamment dans le continent africain et dans le Monde arabe. Le même sentiment de solidarité et de soutien a été observé chez les supporters des équipes de football de l’Amérique du Sud envers l’équipe marocaine.

Ce phénomène reflète une démarcation qui s’est tracée entre un monde riche et dominant et un monde appauvri et dominé sous l’hégémonie impérialiste. Le public africain et du Monde arabe s’est identifié lors de cette compétition à l’équipe marocaine gagnante. Ce constat appelle une réflexion approfondie de la part des sociologues et politologues des relations internationales.

Mais limitons nous dans ce bref propos au phénomène le plus marquant qui a accompagné l’ascension de l’équipe marocaine du premier tour à la demi-finale de la compétition : durant les matchs et après chaque victoire, des drapeaux maghrébins, africains et arabes ont été agités en signe de soutien. Mais le plus frappant était cette infinité de drapeaux palestiniens brandis dans chaque coin des stades où l’équipe marocaine a affronté une équipe adverse. Pas seulement des drapeaux levés mais aussi des slogans et chants scandés en l’honneur de la lutte du peuple palestinien contre l’occupation sioniste. En même temps, on a observé dans tous les territoires palestiniens occupés le même éclat de joie avec des drapeaux palestiniens et marocains.

A vrai dire, tout le monde a été surpris par cet élan de solidarité et de soutien avec l’équipe de football d’un pays du « Tiers- Monde », mais en fait c’est une solidarité qui dépasse le simple cadre d’une compétition footballistique pour embrasser les causes justes ; en témoigne l’omniprésence du drapeau palestinien tout au long de cette compétition, à l’intérieur et à l’extérieur des stades, au Qatar et dans plusieurs continents. On croyait la solidarité internationale enterrée pour toujours et remplacée par un soutien financier ou aide au développement saupoudrée par-ci par-là via des ONG dont l’efficacité et la finalité semblent floues. D’aucuns voient dans ce sursaut de solidarité aux couleurs du Sud les prémisses d’un nouveau « Printemps arabe et africain ».

Certes, on a là la preuve que les compétitions sportives internationales ne peuvent pas être « apolitiques » et désintéressées, mais peuvent remplir leurs rôle de rapprochement des peuples, d’échanges et de solidarité internationaux.

Comme souvent, cette image de solidarité et de fraternité ne plaît pas à tout le monde, notamment ceux qui estiment que leurs intérêts sont menacés et usent de tous les moyens pour salir cette belle image. En témoigne quelques écrits ou posts dans les réseaux sociaux. Les uns veulent nous apprendre que l’équipe marocaine est une équipe africaine ! sic. Les autres qu’elle est arabe. Pour d’autres elle n’est pas arabe ou africaine mais elle est « amazighe » (berbère) et la preuve pour ces derniers et le fait que quelques joueurs marocains parlent la langue amazighe ou ne parlent pas l’arabe ! Nous, les marocains, nous sommes habitués à de tels discours. Déjà au 19ème et 20ème siècle, l’impérialisme capitaliste fidèle à sa devise « diviser pour mieux régner » a fait tout pour détacher le « Maghreb » (l’occident arabe) du « Machrek »(l’orient arabe) et l’Afrique du Nord de ses racines africaines, comme il (l’impérialisme) a œuvré pour affaiblir l’Empire Othoman et effriter le monde musulman en jouant sur le sentiment d’indépendance et du panarabisme, en encourageant la création d’entités arabes indépendantes à la place et lieux des « gouvernats » ottomans dans le monde parlant arabe.

Au sein même du Maroc (qui était un empire indépendant), la colonisation française (sous forme de protectorat) a essayé de diviser ethniquement les populations marocaines en population arabes et en populations berbères en faisant adopter un Dahir (loi sultanique) le 16 mai 1930 pour bien asseoir sa politique coloniale, sachant qu’elle avait partagé le sud du Maroc avec la colonisation espagnole : la zone territoriale qui s’étend de Sidi Ifni aux frontières avec le Sénégal. Le mouvement de libération national dans un long processus de lutte a voué à l’échec cette tentative de division raciale et a réussi à recouvrer l’indépendance nationale de la majorité de ses territoire en 1956 et par la suite, bien que des territoires marocains au Nord, notamment deux villes, Ceuta et Melilla, sont toujours occupées par l’Espagne.

Il y a un temps non lointain où, au Maroc, on avait le sentiment que nos frères arabes du Machrek ( Orient) considérait le Maroc ( Occident arabo-musulman) plus occidental et plus européen qu’arabe et nos frères africains nous considéraient comme, arabes et méditerranéens et plus européens qu’africains. Les deux parents, arabes et africains semblent oublier que malgré la proximité géographique avec l’Europe, les européens ne veulent pas de nous (rejet de la demande d’adhésion du Maroc à la communauté européennes initiée par feu Hassan II).

C’est peut-être ce sentiment de partage entre plusieurs cultures qui a intensifié un débat identitaire à l’intérieur du Maroc et qui a aboutit à l’affirmation de l’identité culturelle et nationale, notamment avec l’apparition du mouvement culturel amazigh en réaction à la prédominance de la francophonie dans l’Administration et l’enseignement et aussi pour faire face à l’excluvisme arabe prôné par la majorité du mouvement national marocain face à la francophonie et par réaction au colonialisme français. Le mouvement amazigh national a su tirer profit de son combat en face à la fois de la francophonie et du panarabisme en réussissant à mettre en relief la dimension importante de la culture amazighe dans l’identité culturelle marocaine.

Tout au long de ce débat identitaire qui a duré environ une cinquantaine d’années et a été couronné par une nouvelle constitution qui a reformulé l’identité culturelle nationale en répondant aux revendications exprimées par les différentes élites culturelles et politiques du pays, on a pu constater la présence d’une certaine mouvance, certes minoritaire, extrémiste et à la limite raciste vis-à-vis de la tendance panarabiste, et qui appelle au retrait du Maroc de tout engagement au sein de la communauté arabe et appelle à la normalisation des relations avec Israël, négligeant le fait que cette entité sioniste occupe les territoires palestiniens et pratique l’apartheid envers les arabes de Palestine. Cette prise de position extrême, laisse planer les soupçons sur les relations des gens de cette minorité avec les services de propagande et de renseignements impérialistes et sionistes. Plus douteuse est la position de quelques amazighistes qui prônent la création d’une fédération amazighe qui s’étend sur toute l’Afrique du Nord y compris une partie de l’Egypte, le nord du Mali du Niger et du Tchad. Ils escomptent remplacer l’appartenance au Monde arabe (panarabisme) par l’appartenance au Monde amazighe (panamazighisme), avec tout ce que cela implique, notamment le morcellement du monde arabe et africain, présageant réaliser au 21ème siècle ce que les colonialistes du 19ème et du 20ème siècle n’ont pu réaliser !

En guise de conclusion, il nous semble que la joie exprimée par les marocains, suite aux résultats réalisés par leur équipe de football, ainsi que la solidarité et le soutien exprimés par nos frères africains et arabes et par d’autres citoyens du monde, est la preuve que l’identité culturelle marocaine n’est jamais exclusive : Africaine ou Arabe ou Amazighe. Elle est composite et diversifiée : 3 A+ c’est-à-dire Africaine et Arabe et Amazighe et PLUS, comme stipulé dans le préambule de la dernière constitution marocaine adoptée le 1er juillet 2011, suite au« Printemps démocratique » qui a eu un souffle sur cette région en 2011 :« ÉTAT MUSULMAN SOUVERAIN, ATTACHÉ À SON UNITÉ NATIONALE ET À SON INTÉGRITÉ TERRITORIALE, LE ROYAUME DU MAROC ENTEND PRÉSERVER DANS SA PLÉNITUDE ET SA DIVERSITÉ, SON IDENTITÉ NATIONALE, FORGÉE PAR LA CONVERGENCE DE SES COMPOSANTES ARABO-ISLAMIQUE, AMAZIGHE ET SAHARO- HASSANIE, S’EST NOURIE DE SES AFFLUENTS AFRICAIN, ANDALOU, HÉBRAÏQUE ET MEDITERRANEEN. LA PRÉÉMINENCE ACCORDÉE À LA RELIGION MUSULMANE DANS CE RÉFÉRENTIEL NATIONAL VA DE PAIR AVEC L’ATTACHEMENT DU PEUPLE MAROCAIN AUX VALEURS D’OUVERTURE, DE MODÉRATION, DE TOLÉRANCE ET DE DIALOGUE POUR LA COMPRÉHENSION MUTUELLE ENTRE TOUTES LES CULTURES ET LES CIVILISATIONS DU MONDE ».

*Economiste, Rabat – Maroc

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