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Contributions (12)

FAIRE DES ZONES ECONOMIQUES SPECIALES DES MOTEURS DE LA TRANSFORMATION PRODUCTIVE ACCELEREE DE  L’AFRIQUE

FAIRE DES ZONES ECONOMIQUES SPECIALES DES MOTEURS DE LA TRANSFORMATION PRODUCTIVE ACCELEREE DE L’AFRIQUE (0)

Pour un pays en développement, soumis à la contrainte de rareté des ressources et des capacités, la promotion des Zone Économique Spéciale (ZES) permet de bâtir, dans un délai relativement court, des îlots de compétitivité globale et des «Quick Wins», dans un environnement national confronté à d’énormes défis de mise à niveau. La mise en place de ZES publiques ou privées est ainsi devenue une voie obligée pour insérer les pays africains dans les chaînes de valeurs régionales et mondiales aux normes de plus en plus exigeantes, en termes de qualité et de délai de livraison.

L’expérience montre que le succès durable des politiques de développement des ZES est intimement lié à leur cohérence et à leur alignement sur les grands choix stratégiques identifiés dans le Plan national de développement ou dans ce qui lui ressemble. C’est la condition sine qua none pour assurer une bonne mobilisation des ressources en faveur des ZES et une bonne coordination avec les politiques menées en dehors des ZES.

Plusieurs pays africains se fixent dorénavant pour but de devenir des pays émergents à moyen ou long terme. Ils se donnent notamment comme objectifs : de développer l’industrialisation et la transformation des ressources naturelles agricoles et minières, de promouvoir la diversification des exportations et l’insertion dans l’économie mondiale, de promouvoir un secteur privé national fort, d’attirer les investissements directs étrangers pour accélérer le progrès technologique, de créer des emplois et des revenus, en particulier pour les nombreux jeunes qui arrivent sur le marché du travail, de développer tout le territoire national, tout en maintenant un cadre macroéconomique sain.

 

Les ZES peuvent activement contribuer à atteindre ces objectifs si les conditions ci-après, que j’appelle les « douze règles d’or des zones économiques spéciales », sont réunies :

 

Règle d’or n°1 : l’inclusion de la politique de développement des ZES dans le document de planification nationale, en la basant, en priorité, sur les options stratégiques sectorielles (notamment en promouvant les mêmes grappes) et horizontales du Plan. Il convient alors de mener une vraie planification intégrée, dressant des blocs cohérents et complémentaires de politiques publiques qui répondent aux besoins précis des ZES et mobilisant l’attention de tous les départements et agences sectoriels du Gouvernement. Les orientations définies dans le Plan permettront, dans un deuxième temps, de définir une stratégie de développement à moyen terme des ZES alignée sur les priorités définies au niveau global et articulée avec un plan d’actions clair, chiffré et daté.

 

Règle d’or n°2 : une bonne planification spatiale des ZES, en vue de mailler le territoire national par des ZES, en tenant compte des spécificités des pôles économiques régionaux et en évitant d’implanter les ZES sur des terres agricoles fertiles ou dans des zones enclavées, mal connectées ou difficilement aménageables, ou incapables d’accueillir du capital humain de qualité.

 

Règle d’or n°3 : une bonne préparation des ressources humaines qui doivent occuper les postes de travail dans les entreprises installées dans les ZES. Ceci peut nécessiter d’identifier dans le Plan national des actions spécifiques pour mettre en place des écoles de formation techniques spécialisées, ainsi que de définir des incitations et des actions d’accompagnement pour favoriser le recrutement initial des diplômés dans les ZES.

 

Règle d’or n°4 : le développement des infrastructures au sein et en dehors des ZES. Ce qui exige d’inclure dans le Plan national de développement des ressources adaptées pour bâtir des infrastructures de connectivité de classe internationale (transports, énergie, télécommunications, eau, assainissement) reliant les ZES au reste du pays, et pas seulement confinées au sein des ZES.

 

Réglé d’or n°5 : le maintien d’un bon équilibre dans le financement des infrastructures des ZES; pour éviter que le budget de l’État soit exagérément sollicité, générant un rapport coûts/bénéfices négatif. La promotion de ZES développées par le secteur privé et la création de sociétés d’investissement impliquant, à côté de l’État, le secteur privé et les institutions de financement internationales (Banque Africaine de Développement (BAD), Société financière internationale (SFI), Afreximbank, etc.) pourraient y contribuer. Ces dernières institutions y sont d’ailleurs favorables et ont déjà mobilisé des ressources pour répondre aux sollicitations des pays.

 

Règle d’or n°6 : La définition d’un bon cadre réglementaire et fiscal de promotion des ZES, s’inspirant des meilleures pratiques internationales, en fixant une limite dans le temps aux incitations et en évitant que des entreprises non compétitives choisissent de s’installer dans les ZES uniquement pour échapper à l’impôt. Il convient également d’établir un bon équilibre entre le développement des exportations et la promotion de l’import-substitution, sachant que les deux stratégies concourent au même but d’amélioration de la balance des paiements courants. Toutefois, l’expérience montre que les pays qui encouragent l’exportation réalisent de meilleures performances en termes de productivité et de croissance que ceux qui prônent l’import-substitution. S’agissant du système de taxes, il ne constitue pas le facteur le plus déterminant pour attirer des investissements dans les ZES. Les pays africains pourraient donc établir, comme modèles de ZES, des zones industrielles et des agropoles de classe internationale, accueillant dans le même espace des entreprises hautement compétitives tournées vers le marché intérieur ou vers le :marché extérieur; ces derniers recevant des crédits d’exportation sous forme de dégrèvements sur les impôts et taxes consécutifs aux opérations de vente à l’extérieur.

 

Règle d’or n°7 : La mise en place d’administrations des ZES efficaces et dotées de capacités humaines et opérationnelles de qualité, ainsi de réels pouvoirs de gestion, sur la base d’une feuille de route évaluée en permanence.

 

Règle n°8 : L’accélération de l’amélioration du cadre général des affaires dans le pays; la

compétitivité de la ZES étant impactée tout à la fois par les facteurs internes que par ceux qui se situent dans son environnement global au sein du pays.

 

Règle d’or n°9: L’encouragement des entreprises installées dans les ZES à créer des co-entreprises (joint-ventures) et des liens de sous-traitance avec les PME nationales installées hors des ZES, ainsi des partenariat avec les réseaux de recherche nationaux, en vue de bâtir un écosystème de clusters intégrés et technologiquement innovants. Le pays y gagnera en développement du contenu local des ZES, en réduction des importations de matières premières et de biens intermédiaires, ainsi qu’en transfert de technologie et en diffusion des bonnes pratiques organisationnelles sur le reste de l’économie. Ceci pourrait être une conditionnalité clairement identifiée dans le système d’incitations mis en place.

 

Règle d’or n°10: l’inclusion dans les politiques de développement des ZES d’actions contribuant aux objectifs nationaux de développement autres qu’économiques, comme la promotion de l’emploi décent et du bien-être social des travailleurs, de la responsabilité sociétale et de la durabilité environnementale. Ce faisant, les ZES pourront être de puissants instruments pour l’atteinte des Objectifs de Développement Durable (ODD) des Nations Unies et ceux de l’Agenda 2063 de l’Union africaine, et servir de terrains d’expérimentation de nouvelles façons de promotion du développement durable et inclusif (mise en place de ZES écologiques).

 

Règle d’or n°11 : la mise en place d’une coordination de qualité entre les acteurs directs et indirects des ZES. Coordination entre l’Administrateur de la ZES, le Promoteur/Développeur, l’Opérateur et les entreprises installées, dont les rôles et responsabilités doivent être clairement définis dans des textes. Un cadre de concertation continue doit ensuite être mis en place entre eux, pour identifier très vite les difficultés éventuelles et les corriger.

Coordination également entre les acteurs de la ZES et les autres administrations publiques, à travers la mise en place d’un vrai Guichet unique autant que possible dématérialisé, l’identification d’un Cadre autonome de régulation des ZES (impliquant le secteur privé) et l’institutionnalisation d’actions concertées de promotion des investissements et des exportations dans les ZES et en dehors des ZES.

 

Règle d’or n°12 : l’institutionnalisation d’un bon système de suivi-évaluation des performances et des impacts des ZES, en identifiant au préalable des indicateurs adaptés, en les insérant dans le cadre de suivi global du Plan national de développement, et en collectant régulièrement des données sur le terrain. Un Comité interministériel de suivi pourrait être mis sur pied, avec pour rôle de superviser ce travail de « monitoring des ZES ». Il se réunirait périodiquement au niveau politique (ministres, sous la coordination du Chef du Gouvernement, une fois par trimestre) et au niveau technique (entre les agences et directions générales concernées, une fois par mois). Le succès des ZES doit en effet être une ardente priorité des Autorités, situées au plus haut niveau de l’État, qui doivent être les champions des ZES et qui leur accordent un soutien politique fort.

 

En définitive, le succès des ZES en Afrique ne proviendra pas du hasard ou de la chance. Ce sera le fruit d’intenses efforts harmonieusement coordonnés et mis en œuvre de manière méthodique et avec un esprit imprégné de volontarisme et de leadership transformationnel.

Chaque pays africain devrait ainsi effectuer son propre autodiagnostic, pour évaluer le degré de réalisation des douze règles ainsi identifiées. Des leçons devraient également être apprises des expériences des milliers de ZES fonctionnant dans le monde et des ZES continentales regroupées dans l’Organisation des Zones Économiques Spéciales africaines (AEZO). Des actions de mise à niveau pourront ensuite être retenues, pour combler, dans les meilleurs délais, les écarts constatés par rapport aux meilleures pratiques, et accélérer la transformation productive des pays du continent, conformément aux vœux de l’Union africaine.

 

 

Par Moubarack LO

Directeur général du Bureau de Prospective Economique (BPE) du Sénégal

Email : moubaracklo@primature.sn

 

 

           

La crise du Covid-19 a fini de mettre à nu les failles du système économique néolibéral. Cela fait déjà quelques décennies que sa soutenabilité est remise en cause par maints travaux scientifiques depuis les rapports Meadows (1972) et Brundtland (1987). L’économie-monde, telle qu’elle se déploie et fonctionne est une économie de l’entropie qui carbonise le vivant et dont l’empreinte écologique est forte et négative. Elle rejette dans la biosphère plus de déchets que celle-ci ne peut absorber. Pour produire des biens et services à moindre coût, elle délocalise la production industrielle là où les facteurs de production sont les moins coûteux et crée des chaînes de valeurs internationales à circuit long. La crise que nous vivons a montré les limites d’une telle organisation de la production. Pour se nourrir, une majorité de nations dépendent d’une production agricole réalisée à des milliers de kilomètres de chez elle, dont le transport accroit les émissions de gaz à effets de serre et accélère la réduction de la biodiversité. Cette interdépendance accrue permet d’avoir à sa table tous les produits du monde, mais constitue une vulnérabilité lorsque le commerce international est empêché par une raison qui limite la disponibilité des produits agricoles sur nos marchés (pandémie, guerre, fermeture commerciale, sanctions économiques, …). Il sera nécessaire dans ce domaine, sans prôner l’autarcie, de travailler à une sécurité et une souveraineté alimentaires. Etre capable de répondre à ses besoins en nourriture dans un territoire, en produisant localement ce qui est nécessaire, en diversifiant ses sources d’approvisionnement et en retrouvant la fonction première de l’agriculture qui est de nourrir les humains. Par ailleurs, le type d’organisation des chaines de valeurs internationales conduit à une fragmentation du processus de production et à une hyper-concentration de ce dernier. La production de certains biens est presque exclusivement dévolue à quelques entreprises dans quelques pays. La pénurie de masques au début de la pandémie du Covid-19 a parfaitement illustré les limites d’une telle configuration.

Au début de la pandémie, les USA, la première économie du monde était au plein-emploi (3.5 % de chômage). En mai 2020, elle atteignait son niveau de chômage le plus élevé depuis la crise de 1929 (16,3%)[1] avec 20,5 millions d’emplois détruits sur une population active de 156 millions d’individus. Il est apparu que l’organisation, la conception et les modalités du travail de notre système économique induisent une précarisation généralisée des emplois dans la plupart des secteurs de la vie économique, et pas seulement de ceux relevant de l’économie dite informelle, dont la volatilité des revenus et l’absence de filets sociaux de ses travailleurs ont été rendu plus manifeste par la crise actuelle. Aussi bien dans l’aéronautique[2], la production de biens et services, que pour les secteurs du tourisme, de la culture, de la restauration, c’est une économie structurée autour d’une temporalité de court terme où la vie économique est financée par des recettes journalières, qui s’est révélée. Une telle économie a besoin d’une accumulation quotidienne et à la petite semaine de cash-flows pour faire face aux charges d’exploitation dues mensuellement et aux traites bancaires, surtout pour les PME. Les grandes firmes qui ont des lignes de crédit ouvertes dans les banques, financent une grande partie de leur activité par endettement. Lorsqu’elles anticipent une baisse de l’activité dans les mois à venir, elles licencient. L’investissement et donc l’activité présente sont fortement liés à l’anticipation du futur. L’endettement étant un transfert des ressources du futur vers le présent, l’économie d’aujourd’hui est financée par les ressources de demain. Le système a une forte préférence pour le présent dont elle surpondère la valeur. Une telle économie vit au-dessus de ses moyens et entretient l’illusion de ses capacités et de sa puissance. Lorsque le futur devient incertain, celui-ci par rétroaction affecte le temps présent dont le niveau d’activité et de consommation dépendent. Nous faisons l’expérience d’une économie qui pour produire des biens de consommation, souvent en excès, épuise la bio-capacité de la planète, surexploite ses ressources, entrave sa capacité à se régénérer et transfère des revenus futurs dans un temps présent. C’est une économie du présentisme, de la démesure, de la précarité généralisée et de l’étouffement. La repenser dans ses fondements structurels, ses modes de fonctionnements et ses finalités est vital pour la survie de nos sociétés.

Parmi les questions qu’elle soulève, figure celle de la rémunération du travail et de sa valeur. Les infirmières, les médecins, les caissières de supermarchés, les conducteurs d’autobus, tous les emplois liés aux soins ont révélé durant cette crise leur caractère essentiel pour la vie de nos sociétés, alors qu’ils sont les métiers les moins bien rémunérés par le système économique actuel, qui surpaye le capital, les intermédiaires, les bullshits jobs[3], les emplois des marchés captifs et sous-payent ceux qui contribuent à nourrir, à pérenniser et à soigner la vie[4]. Une réévaluation de la valeur marchande du travail et de sa rémunération pourrait être fondée sur sa contribution au maintien de la vie, à la préservation d’un environnement sain, à l’intelligence collective, à la production de savoirs et à la culture de l’esprit.

L’économie-monde est productrice d’inégalités entre les nations et à l’intérieur de celles-ci. Ces fractures sont apparues à plusieurs niveaux ; dans la faculté inégalitairement distribuée de disposer d’une épargne ou d’actifs qui permettent de traverser des moments difficiles, dans la possibilité d’accéder à des soins de qualité, mais également dans la différence de vulnérabilité des groupes humains selon l’historique des fragilités déjà constituées, notamment les comorbidités issues des conditions de vie difficiles. Ces inégalités sont liées au système de production de la valeur ajoutée de l’économie-monde et à ses modes de redistribution, aux règles du commerce international et à la division internationale du travail. Le système économique mondial est structurellement construit pour produire de l’inégalité et accélère l’entropie du vivant. C’est cette architecture qu’il faudra désarticuler, refonder les institutions qui la sous-tendent, repenser leurs missions (OMC, Institutions multilatérales, …) et inventer de nouveaux processus de régulation des relations macro et microéconomiques ; déconcentrer les pouvoirs et défaire les monopoles. Nous vivons dans un monde où un seul individu détient une richesse supérieure au PIB de 179 pays cumulés[5], ce qui représente 3,4 milliards d’individus et 43, 7 % de l’humanité. Voici l’étendue de la folie. Elle se passe de commentaires. Nous pourrions produire des règles qui plafonnent les richesses détenues par les individus, parce qu’à partir d’un certain seuil, une minorité pathologiquement accumulatrice, prive une majorité de ressources nécessaires à une vie digne ou limite ses possibilités d’y accéder.

La division internationale du travail a fait des nations émergentes et celles dites en développement des productrices de matières premières qui sont transformés dans des industries des pays du Nord. La valeur ajoutée est ainsi transférée des pays du Sud du Globe vers ceux dits du Nord. La convention est de mesurer la richesse produite en sommant les valeurs ajoutées produites annuellement. Ce concept de croissance du PIB ne prend pas en compte les coûts environnementaux, humains et sociaux de l’appareil productif mondial. Ici se pose la question de l’évaluation de la valeur de ce qui est produit, de son utilité et de son coût. En réalité nous sommes dans des économies de la mal-croissance, fondées sur un faux système comptable qui omet de comptabiliser ses vrais coûts et nomme inadéquatement ses actifs et ses passifs. Le prix de nos produits devrait intégrer leur coût environnemental et refléter leur contenu en carbone. Ce que nous appelons croissance économique, fait décroitre le vivant. Le système économique actuel en favorise l’entropie. Nous surpayons une production d’objets dont certains sont superflus et futiles, et ne servent qu’à entretenir des industries à un coût exorbitant pour la planète.

Une économie du vivant serait fondée sur une réévaluation de l’utilité de tous les secteurs de la vie économique au regard de leur contribution à la santé, au soin, au bien-être, à la préservation du vivant et à la pérennisation de la vie, à la cohésion sociale. C’est ce que Isabelle Delanauy appelle une économie symbiotique, cest-à-dire une économie dont le métabolisme n’affecte pas négativement les ordres sociaux, environnementaux et relationnels. L’une des questions épineuses des Etats durant la crise du Covid-19 a été de réaliser le bon arbitrage entre une reprise de la vie économique nécessaire pour répondre à nos besoins, et la préservation de la santé. Les deux étant liés dans une boucle récursive. Pour déconfiner, il a fallu commencer par faire redémarrer les activités jugées essentielles à la vie sociale. Il ne s’agit pas ici de prôner une limitation de la vie économique à la satisfaction des besoins biologiques fondamentaux : se nourrir, se soigner, se vêtir. Les besoins de l’esprit et de la culture sont aussi fondamentaux à nos sociétés, mais de se poser la question de l’utilité et de la nécessité des biens produits, de leur mode de production et de leurs impacts sociaux et environnementaux. On ne pourra plus se payer le luxe de ne pas interroger la finalité de la vie économique ainsi que ses modes de production ; ni de l’inscrire dans une cosmopolitique du vivant.

Une économie des communs

Dans une époque caractérisée par une crise écologique et un creusement des disparités économiques et sociales à l’échelle du globe, la nécessité de produire des communs et de préserver des espaces non-rivaux et non-exclusifs, garantissant un droit d’usage et d’accès au plus grand nombre aux ressources communes est impérieuse. La biodiversité, l’eau, l’air, les orbites géostationnaires, les quais de pêche, les droits humains sont autant de communs dont les règles de gestion doivent être co-définies par les parties prenantes. Le commun doit être constitué et une question importante est celle de sa fabrique et de sa gestion.

Les communs, avant de relever de discours sont d’abord des pratiques sociales du faire en commun. A chaque fois qu’une communauté décide de gérer une ressource collective en mettant l’accent sur l’accès équitable, la durabilité, l’inclusivité, un commun émerge. Elinor Ostrom s’est posée la question de savoir comment un groupe d'acteurs qui sont dans une situation d'interdépendance pouvait s’organiser et se gouverner pour préserver la continuité d'avantages communs ; lorsqu'ils sont tous confrontés à la tentation d'agir de façon opportuniste. Les constats empiriques indiquent que des communautés, principalement en milieu rural, peuvent gérer les ressources naturelles de manière durable et que les relations sociales jouent un rôle important à cet égard. Le commun au sens de Hardin est envisagé comme une ressource non gérée, n’appartenant à personne. La tendance des politiques fut de considérer l’acception du commun de Hardin. Cependant, dans la pratique, un commun, ne consiste pas seulement en une ressource, mais en un système social vivant d’agents créatifs, une communauté, qui gère ses ressources en élaborant ses propres règles, traditions et valeurs. Cette vision n’est pas prisée par les économistes car elle déplace le débat en dehors du cadre théorique de l’Homo economicus, en faisant appel aux autres sciences humaines et sociales comme l’anthropologie, la sociologie, la psychologie ; mais surtout, elle rend difficile l’élaboration de modèles quantitatifs rassurants. Dans la réalité, lorsqu’il y a un nombre élevé de facteurs idiosyncratiques locaux, historiques, culturels qui rendent difficile la proposition d’une norme universelle standard, ceci contrarie la tentation nomologique de l’économie qui veut transformer toute régularité statistique, en norme. Les communs nomment un ensemble de valeurs sociales qui se situent au-delà du prix du marché et de l’appropriation privative. Ils reflètent des réalités informelles, intergénérationnelles, expérientielles, écologiques, qui ne peuvent être comprises uniquement par la théorie de l'acteur rationnel ou les récits néo-darwiniens de l'économie néolibérale.

Pourquoi il est important d’élaborer un langage des communs ?

Le langage des communs permet de nommer et d’éclairer les réalités des enclosures du marché et la valeur du faire en commun. C’est un instrument de réorientation de la perception et de la compréhension. Sans un langage des communs, les réalités sociales auxquelles ils renvoient resteront invisibles ou culturellement marginalisées, donc politiquement sans conséquences. Aussi, le discours sur les communs est un geste épistémologique qui permet de réintégrer des valeurs sociales, écologiques et éthiques dans la gestion de notre richesse commune. Cette langue permet de formuler des revendications politiques et des hiérarchies de valeurs. Elle permet aussi de nous extraire des rôles sociaux étriqués dans lesquels nous sommes enfermés (consommateur, électeur, citoyen).

Nous sommes gouvernés par un ordre du discours. Une expertise internationale qui fait système. C’est un matériau à dimension multiples (théories économiques, accords commerciaux, littérature managériale mainstream) qui relève d’un mélange de registre théoriques et systémiques. Des langages qui à travers des discursivités hétérogènes se reconnaissent et se renforcent. C’est ce que Foucault appelle une archive. A notre époque, une théorie philosophique puissante n’a pas plus d’effet qu’un mot d’ordre. Nous sommes gouvernés par un langage qui fait système, Pour sortir de ce langage et de la réalité qu’il crée, il est nécessaire d’élaborer celui d’une économie du vivant et de la production de communs, préludes à l’élaboration de ses pratiques de son éthique et de ses finalités. Une économie du vivant nécessite une refonte complète de l’économie comme pratique et ordre du discours. Il s’agit de reconstruire la discipline, ses fondements, sa pratique, son axiologie, ses finalités et de les intégrer dans la plus haute des finalités : celle de nourrir la vie.

[1] Données du Bureau of Labor and Statistics, (BLS) USA

[2] Air Canada a licencié 70 % de ses salariés. Air France a eu besoin d’une injection de 7 milliards d’euros de la part de l’Etat Français et Néerlandais pour faire face aux effets de la crise. L’Etat Allemand est entré dans le capital de la Lufthansa avec un investissement de 3 milliards d’euros.

[3] Voir David Graeber, Bullshit Jobs (2018), éditions les Liens qui Libèrent.

[4] La France a décidé d’une revalorisation salariale des personnels soignants dont on s’est rendu compte de l’importance de la contribution dans la crise sanitaire

[5] M. Bezos, le patron de Amazon dont la fortune pourrait dépasser 1000 milliards de dollars en 2026, d’après le média américain Esquire.

 

Ancien Conseiller Technique du Président de la république du Sénégal, chargé des questions économiques, avec rang de Ministre, secrétaire général de l’Association des Chercheurs Sénégalais (ACS), secrétaire général de l’Association Sénégalaise des Économistes (ASE), membre du CODESRIA et directeur du Forum du Tiers-Monde, Chérif Salif Sy est formel : «ce sont les chefs d’états de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, eux -même qui ont décrété en 1983 , que le FCFA n’avait pas d’avenir ». Invité par le MEDES (Mouvement des entreprises du Sénégal) à débattre de la question, le 12 septembre, en marge de la 19ème session annuelle de l’organisation patronale, l’enseignant et chercheur a également émis des réserves quant à l’entrée en vigueur de la monnaie unique, l’Eco, dès 2020. Celui que d’aucuns présentent comme l’héritier de Samir Amin s’est prêté au jeu des questions-réponses avec Financial Afrik.

M. Sy, quel regard, l’économiste que vous êtes porte-t-il sur le rejet des migrants africains par les sud-africains ?

Je crois que le problème de l’Afrique du Sud est un problème très complexe. Il y a une insuffisance de l’éducation relativement à la prise en main de cette population jeune après 1994. Les séquelles liées à l’Apartheid sont encore vives. De plus, il y a une incapacité manifeste de l’économie du pays, comme du reste, la plupart des économies du monde, à donner du travail à sa jeunesse.

On peut considérer qu’il y a un échec relatif, en tout cas sur ces questions. Il faut aussi parler de sujets qu’on ne veut pas aborder. Je me rends au moins deux fois par an en

Afriquedusud. Cequejeremarqued’emblée,c’estlahargnedelajeunesse,son impatience et ses frustrations. En résumé, la jeunesse sud-africaine est très mécontente de la gestion du Congrès national africain (ANC).

Personnellement, il m’arrive de discuter là-bas, de l’avenant à la constitution très favorable aux Blancs, que le premier gouvernement de Nelson Mandela, avait signé et qu’on n’évoque jamais dans les débats. J’ai écouté des jeunes et notamment des chefs d’entreprises sur le sujet.

Mandelas’étaitengagéaussiàdonner30%desterresàlamajoriténoire. Lerésultatest décevant puisque, sur 25 millions d’hectares, seuls 2 millions seulement, ont été distribués à 1,3 million de noirs. Lorsque Mandela a pris le pouvoir, 82% des terres étaient entre les mains de fermiers blancs contre 80% aujourd’hui.

Personnellement, je pense que Mandela voulait bien faire les choses mais 25 ans après, force est de le constater, le résultat a été plus que décevant pour les sud-africains. Très honnêtement, c’est un échec. Là-bas, on ne le pardonne ni à Nelson Mandela ni à ses successeurs.

A cela s’ajoute d’autres ingrédients explosifs. Johannesburg a le taux d’assassinat le plus élevé au monde avec New York. Le taux de chômage de 45 %, n’est pas soutenable.

Maintenant , celui qui a fait exploser la situation, c’est le nouveau maire de Johannesburg qui appartient à l’opposition et qui n’a pas arrêté de dire qu’il voulait «foutre dehors» les émigrés noirs . Voilà un ensemble d’ingrédients à intégrer pour comprendre comment ce pays est en train de se déchirer. Cela laisse quand même des traces profondes, qui ne vont pas s’effacer du jour au lendemain. Les plaies sont profondes. Il y a une succession de frustrations liées à la pauvreté mais aussi au manque d’éducation civique. Une autre chose de surprenant est que l’Afrique du Sud, a, avec la Tunisie et le Sénégal, les ratios les plus élevés par rapport au PIB pour l’investissement dans l’éducation (respectivement, 6,2%, 6,7% et 6,2%). Manifestement, cela ne profite pas la population noire. Voilà où nous en sommes aujourd’hui.

Et malheureusement, comme toujours, les Etats africains ont une façon de réagir qui ne donne pas suffisamment de satisfaction. Je ne pense pas, personnellement, que la bonne réaction soit simplement de rappeler son ambassadeur ou d’affréter un avion pour ses ressortissants. Il faut certes les mettre à l’abri. Au delà, il faut lancer des

discussions sérieuses avec le gouvernement Sud-Africains parce que le problème est récurrent. Il existait déjà sous l’Apartheid, durant les présidences de Mandela, Thabo MbekietZouma. Onlevoitaujourd’huiavecCyrilRamaphosa.Leproblèmeest profond.

Ces émeutes n’illustrent-elles pas les difficultés à venir de la zone de libre-échange continentale africaine (ZLECA) ou de l’intégration africaine ?

Cela peut avoir un effet négatif, l’Afrique du Sud étant, avec ses capacités financières, parmi les économies qui se portent le mieux sur le continent. Cela se traduit par une prétention à être un leader sur le continent au niveau de l’Union Africaine ou à celui des Nations-Unies où Pretoria ambitionne de siéger au nom du continent. Les réactions des leaders sud-africains sont claires. Dès la création de la zone de libre-échange et la décision d’établir le siège à Accra (Ghana), ils ont organisé une grande réunion de concertation. Cela veut dire que l’Etat sud-africain accorde une attention particulière à la veille stratégique et à la prospective. Cependant, toutes ces ambitions de leadership s’avèreraient inutiles si rien n’est fait pour apaiser la situation dans le pays et rassurer les autres pays du continent. Les événements à caractère xénophobe qu’on y vit depuis quelques jours sont entrain de semer le doute concernant la crédibilité du gouvernement sud-africain. Comment prétendre au leadership sur le continent si on n’arrive pas à gérer ces problèmes sociaux.

Donc, je pense qu’en plus de sécuriser dans les meilleurs délais les ressortissants africains, les gouvernements de leur pays devaient immédiatement appeler à une réunion spéciale de l’Union Africaine élargie aux Nations Unies et à d’autres observateurs.

Parlons d’émergence : d’une manière générale n’est–on pas amené à considérer que les émergences africaines sont en échecs ?

Je n’en suis pas sûr ! Vous savez, il y a une sorte de reflux dans la propagande liée à l’émergence. Je crois que c’est surtout cela. Mais quand vous allez par-ci, par-là, il y a quelques travaux, des projets d’infrastructures. Le grand problème reste la
mobilisation des ressources. Construire le développement fait appel à des ressources extérieures mais aussi et surtout, internes. Malheureusement nos pays ont une grande faiblesse dans la mobilisation des ressources internes. Dans tous les pays africains, on a cette impression d’une sorte de stagnation sur l’avancement dans la mise en œuvre de certains projets. L’émergence n’est pas un but objectif. Le vrai objectif c’est le développement.

On ne peut seulement avoir pour ambition de sortir la tête de l’eau. Il faut
carrément sortir de l’eau. C’est ça le défi. Il faut, par conséquent, prendre l’émergence comme une étape de mise à niveau, pour que le développement et la compétition aient un sens. C’est une étape dans les réformes structurelles, qui est déterminante pour le développement économique et social.

Malheureusement, le constat, nous l’avons sous les yeux, les choses bougent lentement. Le FMI et la Banque Mondiale ne cessent, depuis quasiment un an, d’attirer
l’attention des autres pays nourrissant cette prétention à l’émergence sur leur niveau d’endettement, même si pour certains d’entre eux, l’endettement reste relativement viable, autrement les agences de notation n’engageraient pas leur crédibilité en «annonçant la bonne nouvelle» aux investisseurs.

L’endettement est catastrophique surtout lorsqu’il touche le secteur privé national. Si on reconstitue dans un pays le stock de la dette intérieure, les entreprises ne pourront plus travailler, ni recruter. Et cela aura pour conséquence, l’augmentation du chômage. Je crois que ce sont des choses sur lesquelles il faut des concertations larges. Bref, le constat est là. L’on remarque le blocage des processus de l’émergence dans beaucoup de pays africains.

L’économiste français et Prix Nobel Thomas Piketty vient de publier un essai où il replace l’idéologie au centre de l’économie. Est-ce à dire que les idéologies ne sont pas mortes ?

Il ne peut exister une constitution sociale sans idéologie, ni de processus de légitimation, c’est impossible. Ceux qui déclarent qu’il n’y a pas d’idéologie, sont pour
le statu quo, c’est-à-dire le règne de l’idéologie dominante à coup sûr. Donc, proclamer lamortdel’idéologie,c’estaussifairedel’idéologie. Maisleproblèmen’estpasqu’un problème d’idéologie. Il y a aussi les dogmes érigés en lois de l’Economie et qui n’en sont pas. Au final, cela fait une série d’orthodoxies qu’on impose à des Etats. Et, fondamentalement, ces dogmes qui orientent la marche du monde depuis plus de quatre siècles ont été dénoncés dès le lendemain de la proclamation d’Adam Smith avec l’histoire de la «main invisible» dont on parle souvent. Notamment, la «théorie de l’équilibre général qui oriente l’économie conventionnelle». Jusqu’ici, on continue de la mettre à mal. C’est impossible, cela ne peut pas exister. Les derniers
critiques proviennent des libéraux.

Et vous avez vu le mouvement des grands patrons aux USA, il y a deux semaines. C’est inédit dans l’histoire économique sous le capitalisme ! Des patrons qui disent «jusqu’ici, nous avons fonctionné sur le bonheur des actionnaires et le profit, il faut que cela cesse». Je pense qu’il faut que l’économie se penche surtout à toutes les parties prenantes pour que vraiment l’homme se réalise dans sa société.

En grande Bretagne, il y a une fédération de grandes organisations et un mouvement vaste de la société civile demandant qu’on repense l’économie, qu’on la réoriente vers l’économie réelle, sur la base d’une réflexion fondée sur ce qui est possible en économie. Le troisième niveau de répercussion de ces dogmes, orthodoxie libérale et néolibérale, réside au niveau de l’enseignement de l’économie.

L’enseignement a vécu 35 ans de blocage parce que c’est parti d’une révolte des étudiants qui disaient que ce qu’on leur professait en économie ne correspondait absolument pas à l’économie réelle. Apparemment, l’on peut dire que la cause
est entendue puisque dans tous les pays, il y a une véritable réorientation de l’enseignement de l’économie. Il y a des raisons d’espérer mais ce n’est pas gagné. Les hommes d’entreprises et les patrons vont continuer à avoir le réflexe conservateur, surtout lorsqu’ils ne veulent pas perdre le contrôle sur la société.

Donc c’est des résistances qu’il faut organiser pour agir véritablement sur les inégalités dont traite Piketty ?

Mais, il faut dire que Piketty a approfondi son étude économique. Et c’est cela qu’on attend d’un scientifique. Son premier livre avait porté essentiellement sur les grandes économies. Dans son deuxième livre que je n’ai pas encore lu à part les extraits diffusés, il y a une prise en compte plus large des effets des inégalités sur les autres parties du monde. Et je crois que c’est très positif. Mais, il est clair que les inégalités sont un grand problème et tous les gouvernements doivent aujourd’hui s’engager dans leur forte réduction.

Dans un contexte où le FCFA est au cœur des débats entre spécialistes et économistes, êtes-vous pour son remplacement ?

Ecoutez ! Dès lors que les chefs d’Etat ont décidé dès 1983, avec la jeune CEDEAO, de créer la monnaie de l’espace communautaire, la fin du Franc CFA était décrétée. Mais de cette signature à la mise en œuvre d’une monnaie de la CEDEAO, il y a beaucoup de réformes, de discussions et de débats.

Quels sont les obstacles à cette monnaie de la CEDEAO ?

Nous sommes encore en présence d’Etats faibles, vulnérables, faillis. Certains parlent même de non-Etat. D’autre part, nos économies ne sont pas au même niveau de développement entre elles ; à peine certaines d’entre elles s’engagent dans l’industrialisation qui est fondamentale, ensuite il va falloir gérer les dissymétries entre économies dans le lancement de cette monnaie. Je ne suis pas sûr par ailleurs que la monnaie Eco soit prête en 2020. L’avenir nous dire ce qu’il en sera. Je soutiens néanmoins l’initiative depuis le début.

Certains économistes soutiennent que le Franc CFA a plus d’avantages que d’inconvénients. Votre commentaire ?

Non, ce sont des points de vue. Même si c’était vrai, certains inconvénients peuvent être extrêmement lourds, si bien qu’ils pèsent plus les avantages. Prenons un seul désavantage : lorsque dans les pays des différentes régions du monde, il est rare de trouver des taux d’intérêts dépassant 6% pour l’entreprise, dans notre espace monétaire, les prêts accordés au secteur privé oscillent entre 18 et 22%. C’est intenable. Il n’y a pas une région au monde où le secteur privé peut jouer un quelconque rôle avec un niveau si élevé de taux d’intérêt et de coût d’accès aux ressources.

Il est vrai que la zone Franc CFA nous a aidé à continuer à rester ensemble et à prendre en charge l’idéal de l’intégration. Mais le résultat est là. Au tout début du Franc CFA, on parlait de l’objectif du renforcement du commerce intrarégional. L’on doit constater qu’il est quasiment bloqué depuis que la monnaie existe. Bref, le Franc CFA a des avantages

et des inconvénients considérables. À mon avis, il faut tirer toutes les leçons de la gestion de cette monnaie. Au passage, je dirais que le Franc CFA a permis à nos agents économiques et banques centrales d’avoir une expertise certaine qu’il faut capitaliser en vue de la monnaie commune de la CEDEAO.

Quels sont, vos pronostics quant à l’entrée en vigueur de l’Eco en 2020 ?

Non, encore une fois, je n’y crois pas à moins que l’on fasse ce qu’Alassane Ouattara a
dit et, avec lui, d’autres chefs d’Etat. Les pays de l’UEMOA, étant beaucoup plus en phase entre eux, sont plus à même d’aller vers l’implémentation de la nouvelle monnaie. Il faut commencer par ce bloc. Cela ne veut pas dire comme nous l’entendons que c’est le franc CFA qui va continuer en prenant un autre nom ; c’est impossible pour la bonne raison que nous sommes dans la CEDEAO. Les autres rejoindraient par la suite, c’est dans l’ordre du possible. Il faudra regarder ce qui se passe dans le monde. On n’attend plus que tout le monde soit au même niveau. Il faut s’engager en entreprenant des actions. On se trompera, on se corriger mais on avancera. Je crois que c’est ce qu’il faut faire.

 

Propos recueillies par Ibrahima Junior Dia

Ibrahima jr Dia

Economiste de formation, passionné des questions de développement, suit l’actualité financière africaine au jour le jour. Milite pour une Afrique nouvelle sans frontières et sans préjugés. A lu Marx, Adam Smith et Cheikh Anta Diop et aime échanger sur ces sujets.

 

Carlos Lopes : « Le temps nous dira si la monnaie

commune en Afrique de l’Ouest est une chimère »

 

La première proposition de création d’une monnaie européenne commune date de 1969. Il a fallu plus de trente ans de délibérations, dont le traité de Maastricht de 1992, pour aboutir à une

monnaie – encore virtuelle – en 1999. A l’époque, l’objectif était de pouvoir opérer des transferts, d’émettre des chèques et surtout d’adopter une série de politiques macro-économiques convergentes,

en vue d’émettre une devise, avec billets et pièces. Ce qui est finalement intervenu début 2002 avec l’euro. Ce long et laborieux processus n’a pas

empêché la zone euro de connaître des problèmes majeurs, exposés par la crise financière mondiale de 2008-2009 et les répliques qui ont suivi.

Il est important de rappeler l’histoire de l’euro, après l’annonce spectaculaire de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEA0) sur l’établissement d’une monnaie commune

pour les quinze Etats membres de cette sous-région de l’Afrique, baptisée l’éco. Cibler un seuil minimal de convergence

 

  • ECONOMIE

 

Pour Carlos Lopes, ex-directeur de la Commission économique pour l’Afrique de l’ONU, les conditions de création effective d’une zone éco ne sont pas encore réunies.

L’Afrique a une histoire riche et ancienne en matière de monnaies communes. Cela inclut des expériences qui se sont terminées depuis (comme par exemple en Afrique orientale) et

d’autres qui sont l’objet de controverses politiques telles que les deux zones du franc CFA ou l’aire monétaire du rand en Afrique australe. On pourrait donc imaginer que beaucoup de leçons ont été

apprises sur le continent, dans ce domaine.

A l’instar de l’euro, l’éco suit un scénario connu, consistant à cibler un seuil minimal de convergence 

avant de lancer la mise en oeuvre progressive d’une zone monétaire. Dans le cas de l’éco, les critères clés sont des réserves de changes couvrant trois mois d’importations, une inflation inférieure à 10 %

(à réduire rapidement à moins de 5 %), un déficit budgétaire inférieur à 3 %, et des politiques de financement du déficit budgétaire par les Banques centrales ne dépassant pas 10 % des recettes

fiscales de l’année précédente. Enfin, le niveau d’endettement ne doit pas excéder 70 % du produit intérieur brut (PIB).

Il y a trois difficultés avec ces critères. Tout d’abord, aucun des adhérents actuels n’est près de les respecter. Deuxièmement, les délais pour atteindre les objectifs sont irréalistes.

Troisièmement, même s’ils étaient remplis, ces critères ne sont pas les mêmes que ceux préconisés par l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), qui regroupe les huit Etats de cette

zone du franc CFA. Ils diffèrent aussi d’autres obligations auxquelles sont soumis certains Etats membres, dans le cadre de plans du Fonds monétaire international (FMI) par exemple.

Il est donc nécessaire de comprendre le sens de cette précipitation. Est-il politique ou économique ? Est-il question de symbole ou de substance ?

Apparences trompeuses

Dans la théorie économique, les unions monétaires sont l’avant-dernière étape d’une intégration économique complète. Celle-ci devrait être précédée de l’établissement d’une zone commerciale

préférentielle, d’une zone de libre-échange, d’une union douanière, d’un marché unique et d’une union économique. On peut se demander si les Etats membres de la CEDEAO  ont pleinement mis en

oeuvre ces préalables, qui justifieraient le saut actuel. Si l’on tient compte du fait que le Nigeria est l’un des plus réticents, il y a aussi lieu de s’interroger. Le

poids de ce pays est massif au sein de la communauté. Il représente les deux tiers du PIB total de la CEDEAO, 77 % des exportations et 41 % des importations. La monnaie nigériane, le naira, est

fortement tributaire de la manière dont l’Etat fédéral génère ses revenus, principalement à partir des exportations de pétrole. Très dépendant des cours des hydrocarbures, il souffre de la volatilité

extrême des prix. En termes simples, le Nigeria dispose d’une flexibilité limitée pour mener une politique monétaire indépendante. Sa frilosité vis-à-vis de l’éco se justifie par ces restrictions. Le

Nigeria doit protéger son économie.

Qu’en est-il des autres ? Plus petits, les pays membres de l’UEMOA obtiennent des résultats supérieurs à ceux du Nigeria dans les différentes catégories d’intégration telles que les infrastructures

régionales, le commerce, l’intégration productive, l’intégration financière et macroéconomique ou la libre circulation des personnes. En la matière, la Côte d’Ivoire et le Togo sont les champions absolus

dans la sous-région. On pourrait donc soutenir que leur appartenance à une union monétaire déjà existante, celle du franc CFA, a permis de les rapprocher. Mais les apparences sont trompeuses. Leur

performance est inférieure à celle des membres de la Communauté d’Afrique de l’Est, qui ne possèdent pas et ne souhaitent pas d’union monétaire, préférant plutôt la convergence dans d’autres

domaines d’intégration.

Le franc CFA est d’ailleurs le sujet de polémiques récurrentes. Et si la Côte d’Ivoire a été l’un des plus fervents défenseurs des accords en vigueur dans l’UEMOA, le pays a également émergé, récemment,

comme l’un des plus enthousiastes promoteurs de l’éco. C’est intéressant politiquement. Cela pourrait indiquer que l’éco est perçu comme un vecteur essentiel d’une intégration plus poussée au

sein de la région, prévoyant l’abandon du franc CFA, au profit de relations économiques plus étroites avec l’Afrique de l’Ouest non francophone. Ou cela peut signifier que, si l’éco est un rêve lointain, il

avec l’Afrique de l’Ouest non francophone. Ou cela peut signifier que, si l’éco est un rêve lointain, il serait politiquement utile de le défendre.

Avec l’entrée en vigueur de la Zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf), le débat revêt encore une autre dimension. Le récent sommet extraordinaire de l’Union africaine, tenu à Niamey les

7 et 8 juillet, a vu quatre acteurs de l’Afrique de l’Ouest voler la vedette : le Nigeria et le Bénin adhérant

en dernier à la zone de libre-échange, le Niger accueillant le sommet et confirmant son rôle de champion des négociations, et le Ghana, qui a vu sa capitale choisie comme lieu du futur secrétariat

de la zone.

 

Ainsi, l’Afrique de l’Ouest est déjà bien occupée à promouvoir le commerce au niveau de tout le continent. Y a-t-il des énergies supplémentaires pour d’autres chantiers ? Il est utile de savoir que le

dossier d’une monnaie commune dans la région a été plus d’une fois remis à plus tard, faute d’un début de convergence entre les différents Etats membres. Le document de référence actuel pour la

CEDEAO, « Vision 2020 », a besoin que des cases soient cochées avant que soit conçue une nouvelle « vision ». La monnaie commune était l’objectif le plus difficile à atteindre à l’horizon 2020.

Assurément, l’annonce d’un nom et d’un réengagement au plus haut niveau a plu à beaucoup. Mais est-ce une chimère ? Le temps nous le dira.

 

 

Carlos Lopes

Carlos Lopes est professeur à l’Université du Cap et à Sciences Po. Il a présidé la Commission

économique pour l’Afrique des Nations unies.

 

ENTRETIEN. Directeur exécutif de l'Institut des futurs africains, Alioune Sall a été présent au Forum de Saint-Louis, à Ndar* et à Essaouira. Il s'est confié au « Point Afrique » sur l'Afrique de demain.
PAR MANON LAPLACE ET MALICK DIAWARA

Le développement durable de l'Afrique passera par la valorisation de ses richesses immatérielles et l'intériorisation d'un socle de valeurs communes. Convaincu de la nécessité pour l'Afrique de « réinventer ses propres paradigmes et reconnaître ses savoirs endogènes » en s'affranchissant des primats occidentaux, le sociologue Alioune Sall avance que suivre la trajectoire occidentale reviendrait à accepter que le passé des autres soit le futur de l'Afrique. Pour aller plus loin, il s'est confié au Point Afrique.

Le Point Afrique : Quand on parle de l'Afrique, on met souvent en avant les matières premières ainsi que les ressources minières et agricoles au détriment des ressources immatérielles. Pouvez-vous nous dire pourquoi l'Afrique doit se les réapproprier et comment ?

Alioune Sall : Lorsque l'on évoque le rôle de l'immatériel dans le développement, la première réflexion qui me vient à l'esprit concerne les propos de René Maheu. Directeur général de l'Unesco, il aimait à dire que « le développement, c'est la science devenue culture ». L'investissement dans l'acquisition des sciences, des technologies et dans l'éducation sont sans doute les plus rentables. Cela est particulièrement vrai à notre époque où les économies sont celles du savoir et non plus seulement de la ressource naturelle. Certains pays ne disposant d'aucun capital naturel s'en sortent car ils ont accumulé un capital scientifique et technologique permettant de vendre de la connaissance. Sous ce rapport-là, l'Afrique est particulièrement mal engagée, car le continent représente 3 % de la connaissance scientifique mesurée à l'aune des publications et seulement 1 % des brevets au niveau mondial. Pourtant, le bogolan malien est produit en Chine, parce que l'on n'a pas protégé nos richesses.

Pour se réapproprier ses ressources immatérielles, l'Afrique doit d'abord accepter de les reconnaître. Elle est victime de cette pyramide toxique des savoirs au sommet de laquelle trônent les épistémologies non africaines. On considère que les savoirs endogènes relèvent plutôt du rite ou de la croyance. Du fait du primat que l'on accorde à la science venue d'ailleurs, l'Afrique elle-même ne reconnaît pas la valeur de ses propres savoirs, savoir-faire et savoir-être. Les Africains ont une lutte à mener pour d'abord se convaincre, puis convaincre les autres que l'Afrique n'est pas vouée à être consommatrice des savoirs venus d'ailleurs. L'un des effets de la colonisation fut l'intériorisation par les Africains eux-mêmes de l'idée qu'il n'est de sciences et de savoirs que ceux validés par les universités occidentales.

Comment valoriser l'immatériel dans une perspective de développement durable des économies africaines ? 

On valorise peu l'immatériel parce que les planificateurs économiques sont piégés par une logique ne mesurant que ce qui est mesurable. Ce qui n'est pas mesurable est jugé d'un intérêt douteux, voire nul. Or l'immatériel se mesure différemment : le sentiment de contribuer à la société, l'éthique du futur, la responsabilité collective, le sens du don de soi. La qualité de la croissance, son utilité sociale et la finalité de la production échappent totalement aux indicateurs conventionnels qui mesurent la croissance.

Évidemment, les choses tendent à changer. Avec la IVe révolution industrielle, la science et les technologies posent des questions liées d'ordre éthique ou bioéthique. Cette révolution met les sciences au premier plan et ceux qui n'auront pas acquis cette maîtrise scientifique, même s'ils ont toutes les ressources matérielles du monde, ne pourront rien en faire. L'avantage comparatif de l'Afrique que sont ses matières premières sera perdu définitivement, car les produits de synthèse se substitueront à la production naturelle.

On se rend également compte que pour qu'une société se développe de manière harmonieuse, il faut un certain nombre de valeurs partagées et que l'on doit apprendre à vivre ensemble et faire communauté. Les capacités organisationnelles, le socle des valeurs, le sens de la responsabilité sont autant d'éléments qui relèvent de l'immatériel mais qui sont attachées aux sociétés africaines et qui revêtiront demain une importance plus grande. Quand nous serons capables de prolonger la vie, de produire davantage, de consommer davantage, bref que nous aurons répondu à nos besoins de base ; il faudra se poser un certain nombre de questions philosophiques.

Il en va de même pour le souci de l'avenir. Il faut redonner au temps sa tridimensionnalité entre un passé, un présent et un futur. Ne plus simplement vivre dans le quotidien, le carpe diem et l'hédonisme est une attitude culturelle importante pour le développement. Gro Harlem Brundtland a défini le développement durable comme « la conscience que nous n'héritons pas de la Terre mais que nous l'empruntons aux générations à venir ». Cette éthique du futur, immatérielle donc, selon laquelle il faudrait intégrer la dimension du long terme à nos calculs économiques, existe difficilement dans les économies conventionnelles.

Les États africains, et notamment le Sénégal, ont-ils selon vous saisi les enjeux de développement durable liés à l'immatériel ? 

Ils le saisissent à un niveau élémentaire et sont dans une logique de rééquilibrage de la formation. Il nous faut former des scientifiques et des ingénieurs, il y a trop de littéraires, de juristes, de philosophes. C'est justifiable, y compris pour promouvoir l'immatériel. Mais l'autre dimension de l'immatériel, à savoir le rapport à soi et aux autres, la réflexion sur les finalités ou encore l'organisation et le projet d'une société, est quelque peu occultée. Les États sont obnubilés par le fossé à combler entre l'Afrique et l'Occident. Cette philosophie du rattrapage est calculée en fonction de facteurs occidentaux. Mais l'Afrique n'est pas obligée de suivre cette trajectoire. La suivre serait accepter que le passé des autres est notre futur. Rien ne serait plus faux. 

Qu'est-ce que l'Afrique doit changer dans ses rapports aux autres continents pour ne plus être le continent lanterne rouge dans un maximum de domaines ? 

Nous devons simplement nous dire que l'Afrique n'est pas un monde isolé. L'Afrique doit inscrire son action dans le temps du monde dans lequel elle vit et avec lequel elle interagit. De ce point de vue, il y aurait deux écueils à éviter. Le premier serait d'adopter une attitude essentialiste et d'opérer un repli sur soi au motif que l'Afrique a des valeurs essentielles à préserver et que toute innovation extérieure risquerait de corrompre sa pureté originelle. Le second, qu'il faut éviter tout autant, serait une forme de dissolution dans l'universel qui effacerait toute spécificité africaine. Parce que cet universel serait nécessairement celui des dominants, donc de l'Occident. En évitant ces deux extrêmes, il faut s'attacher à penser une nouvelle façon d'être soi et d'être avec les autres.

À quand situez-vous le moment où le destin de l'Afrique s'est enlisé politiquement, culturellement, économiquement ? 

Le contact avec l'extérieur a été enrichissant, mais il a également été source de problèmes. Le Sahel fut une économie florissante. Notamment à l'époque de l'Empereur du Mali Kankou Moussa qui, lors de son voyage à la Mecque, a distribué tellement d'or qu'il en a fait chuter le cours. Rappelons que Tombouctou et ses bibliothèques furent de hauts lieux de savoir et de commerce d'idées. Un carrefour d'échanges entre le Maghreb et l'Afrique subsaharienne. Mais le contact avec le Maghreb a cessé lorsque la caravelle a remplacé la caravane. Le commerce du sel et de l'or a chuté lorsque les explorateurs européens ont pris possession des côtes et commencé la traite négrière.

L'homme est alors réduit au rang de marchandise. Et à partir de là, les sociétés africaines, dont les valeurs ont changé, ont commencé à être profondément en crise. Nous sommes entrés dans une économie rentière et avons vendu de la matière première, y compris des hommes, au détriment de la transformation sur place. Il n'y a donc plus eu de plus-value locale et cela a transformé le visage économique de la région. Tant et si bien que des siècles plus tard, notre économie est encore marquée par la faible valorisation que nous faisons des matières premières que nous produisons. C'est ainsi que le Nigeria, grand producteur de pétrole, connaît régulièrement des pénuries d'essence, parce qu'il n'a pas de raffinerie. Et le Sénégal, producteur d'arachides, doit importer de l'huile pour sa consommation. Tout ceci me semble être l'héritage direct du changement survenu dans les modes de production à partir du contact avec l'Occident.

D'aucuns estiment que le XXIe siècle sera celui de l'Afrique, quels sont les chemins que l'Afrique devra suivre pour se reconstruire politiquement, économiquement mais aussi socialement, culturellement et même spirituellement ? 

L'Afrique doit inventer ses propres paradigmes et susciter un désir d'avenir. Là où il n'y a pas de désir d'avenir, il n'y a pas d'avenir. Pour cela, il faut réformer structurellement et mettre en place de nouveaux mécanismes pour faire en sorte que le désirable devienne réalité. J'identifie des leviers majeurs.

Le premier : se doter d'un cadre macroéconomique permettant une croissance inclusive. Sans inclusivité, la croissance sera source de disparité. Il faut penser des politiques publiques, fiscales, monétaires de manière à valoriser et rémunérer davantage le travail que le profit. Les politiques actuelles sont plus favorables aux investisseurs étrangers qu'aux entrepreneurs locaux ou artisans du secteur informel.

Le deuxième me semble être l'accès aux ressources productives que sont les capitaux foncier, forestier ou halieutique. Dans la plupart des pays africains, les ressources naturelles appartiennent à l'État qui les cède le plus souvent à des compagnies étrangères. Au Sénégal par exemple, on se rend compte des enjeux importants des récentes découvertes de pétrole et de gaz et l'État fait tout pour capter ces rentes. Ces ressources ne bénéficieront pas au Sénégal en tant que tel, mais à des groupes particuliers.

Le troisième est l'accès aux services sociaux de base. On ne développera pas ce continent avec des analphabètes ou des malades. L'Afrique est le seul continent à avoir raté les objectifs du millénaire pour l'éducation. Et nous les raterons encore en 2030 si les tendances actuelles se poursuivent. Un continent avec 50 % d'analphabètes et un continent condamné à être à la traîne. Dans ce cadre-là, la question de la parité me semble essentielle. Les inégalités de genre pour l'accès à l'éducation et la santé ou la planification familiale posent problème. Il faut discuter sans tabou des sujets qui touchent à la démographie et à la sexualité.

La corruption et la mauvaise gouvernance sont des plaies de l'Afrique. La culture et l'immatériel ont-ils un rôle à jouer pour la réorganisation du politique, de l'économique et du social ?

La gouvernance est selon moi le quatrième axe. Quel système mettre en place pour que les différences ne se traduisent pas par des inégalités qui menacent le tissu social ? Comment donner aux communautés les moyens de faire sauter les verrous structurels qui les maintiennent dans une situation défavorisée ? Nos sociétés d'ordres et de castes sont profondément inégalitaires. Le rang est encore parfois déterminé par le sang : vous êtes noble ou non, l'aîné ou le benjamin, un homme ou une femme. En fonction, vous n'avez pas les mêmes droits.

La culture est importante pour la bonne gouvernance. Celle-ci n'est pas seulement une question d'application de la Constitution ou d'organisation d'élections à date régulière. Cela n'empêche pas un chef d'État de modifier la Constitution quand ça l'arrange. À mon sens, la bonne gouvernance est celle qui s'appuie sur un certain nombre de valeurs que les citoyens ont en partage. Il faut entamer un travail de réinvention de soi et de la société selon un socle de valeurs, un référentiel nouveau, plus égalitaire, moins patriarcal notamment. C'est beaucoup plus complexe que l'application formelle de quelques règles ou la séparation des pouvoirs.

Êtes-vous optimiste quant à la mutation qui va permettre aux populations africaines de mieux maîtriser leur destin ? Si oui, sur quoi cette mutation pourrait-elle s'appuyer ? 

Pour citer Gramsci, je pense qu'il faut « allier l'optimisme de la volonté au pessimisme de la raison ». On peut avoir une certitude au milieu de toutes ces incertitudes : le présent n'a pas de futur. La poursuite des tendances actuelles mènerait droit dans le mur. Mais le simple fait de se poser des questions quant à la fragilité de nos écosystèmes, et c'est le cas en Afrique, constitue pour moi une raison d'être optimiste. 

Le pessimisme en revanche vient du fait que rien ne nous sera donné gratuitement. Nous parviendrons à de nouveaux équilibres à travers de longues luttes. La question sera de savoir avec qui s'allier pour mener ces luttes. Faut-il des alliances exclusivement africaines ? Ou partageons-nous des ambitions communes avec d'autres continents ? Je suis de ceux qui pensent que la lutte pour un autre monde va au-delà des clivages de races, d'ethnies ou de continent. Il faudrait une Internationale des peuples pour faire en sorte que l'avoir n'ait pas le dessus sur l'être. Et que les moyens de vivre ne priment pas sur les raisons de vivre.

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