{"id":1311,"date":"2024-01-10T13:26:14","date_gmt":"2024-01-10T13:26:14","guid":{"rendered":"https:\/\/rasa-africa.org\/fr\/?p=1311"},"modified":"2024-01-10T13:26:15","modified_gmt":"2024-01-10T13:26:15","slug":"les-causes-conceptuelles-de-la-crise-de-la-dette-des-pays-du-sud","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/rasa-africa.org\/fr\/2024\/01\/10\/les-causes-conceptuelles-de-la-crise-de-la-dette-des-pays-du-sud\/","title":{"rendered":"Les causes conceptuelles de la crise de la dette des pays du Sud,"},"content":{"rendered":"\n<p>Par Ndongo Samba SYLLA*<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;aggravation de la crise de la dette dans les pays du Sud est largement due \u00e0 un syst\u00e8me multilat\u00e9ral d\u00e9ficient. Mais elle refl\u00e8te aussi les insuffisances des cadres analytiques et politiques pr\u00e9pond\u00e9rants \u2013 en particulier leurs postulats concernant les caract\u00e9ristiques de la monnaie, les possibilit\u00e9s \u00e9conomiques dont disposent les gouvernements \u00e9metteurs de leur propre monnaie et les causes sous-jacentes de l\u2019endettement ext\u00e9rieur des pays en d\u00e9veloppement.<\/p>\n\n\n\n<p>Vu sous l\u2019angle de la th\u00e9orie mon\u00e9taire moderne (TMM), les limites de la pens\u00e9e \u00e9conomique dominante, appliqu\u00e9e aux crises des dettes souveraines, deviennent plus \u00e9videntes encore. Le principe sur lequel est fond\u00e9 la TMM est que, contrairement aux m\u00e9nages et aux entreprises du secteur priv\u00e9, les \u00c9tats qui contr\u00f4lent leur propre monnaie fiduciaire ne peuvent pas faire d\u00e9faut (sous r\u00e9serve que leur dette soit libell\u00e9e dans leur monnaie nationale). Comme ils ne sont pas soumis \u00e0 des contraintes mon\u00e9taires, ils peuvent d\u00e9penser pour r\u00e9aliser leurs objectifs. Leur principale contrainte est la disponibilit\u00e9 des capacit\u00e9s productives, qui \u00e0 leur tour d\u00e9terminent le risque d\u2019inflation.<\/p>\n\n\n\n<p>La th\u00e9orie mon\u00e9taire moderne explique pourquoi les pays les plus endett\u00e9s, \u00e0 la fois en termes absolus et relatifs, ne sont pas en difficult\u00e9. Prenons le cas du Japon, dont le ratiodette publique sur PIB<em>&nbsp;<\/em>\u00e9tait de 254&nbsp;% l\u2019an dernier, tandis que le m\u00eame ratio \u00e9tait de 144&nbsp;% pour les \u00c9tats-Unis, de 113&nbsp;% pour le Canada et de 104&nbsp;% pour le Royaume-Uni. Et pourtant, aucun de ces pays n\u2019a \u00e9t\u00e9 confront\u00e9 \u00e0 une crise de la dette souveraine. En revanche, l\u2019Argentine, l\u2019\u00c9quateur et la Zambie avaient des ratios&nbsp;<em>dette<\/em>&nbsp;publique sur PIB bien plus bas lorsqu\u2019ils se sont trouv\u00e9s en d\u00e9faut de paiement en 2020.<\/p>\n\n\n\n<p>Cela s\u2019explique principalement par le fait que le Japon, les \u00c9tats-Unis, le Canada et le&nbsp; Royaume-Uni disposent de la souverainet\u00e9 mon\u00e9taire&nbsp;: leur dette publique est libell\u00e9e en monnaie nationale et leurs banques centrales conservent un certain contr\u00f4le sur les taux d\u2019int\u00e9r\u00eat appliqu\u00e9s \u00e0 la dette. La plupart des pays du Sud global sont confront\u00e9s au risque d\u2019insolvabilit\u00e9 parce qu\u2019ils empruntent dans des devises \u00e9trang\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n<p>La TMM implique que si les pays riches consentaient \u00e0 un all\u00e8gement significatif de la dette des pays du Sud, les principales difficult\u00e9s seraient la coordination \u2013 entre les diff\u00e9rents cr\u00e9anciers et d\u00e9biteurs, et autres acteurs pertinents \u2013 et la redevabilit\u00e9, et non les moyens financiers. \u00c9tant donn\u00e9 que ces pays ne peuvent se trouver \u00e0 court de leur propre monnaie, il n\u2019y a pas de contraintes financi\u00e8res \u00e0 l\u2019annulation totale ou partielle de l\u2019encours de la dette publique ext\u00e9rieure et garantie par l\u2019\u00c9tat de 131 pays \u00e0 revenu faible ou interm\u00e9diaire (\u00e0 l\u2019exclusion de la Chine, de la Russie et de l\u2019Inde). Cette dette combin\u00e9e s\u2019\u00e9levait \u00e0 2600 milliards de dollars en 2022, soit un montant inf\u00e9rieur \u00e0 la dette publique de l\u2019Allemagne.<\/p>\n\n\n\n<p>La question se pose donc de savoir pourquoi les pays du Sud qui sont aujourd\u2019hui surendett\u00e9s ou qui risquent de l\u2019\u00eatre empruntent en devises \u00e9trang\u00e8res. La r\u00e9ponse habituelle des \u00e9conomistes est qu\u2019autrement, ces pays seraient \u00e0 court de \u00ab&nbsp;liquidit\u00e9s&nbsp;\u00bb et \u00ab&nbsp;d\u2019\u00e9pargne&nbsp;\u00bb. Ce point de vue trahit une m\u00e9connaissance de la nature de la monnaie. Les gouvernements \u00e9metteurs d\u2019une monnaie nationale ne peuvent manquer de fonds. En outre, comme l\u2019a montr\u00e9 la Banque d\u2019Angleterre, les banques ne sont pas des interm\u00e9diaires entre les \u00e9pargnants et les candidats \u00e0 un emprunt&nbsp;; elles contribuent plut\u00f4t au renforcement du pouvoir d\u2019achat chaque fois qu\u2019elles accordent un pr\u00eat.<\/p>\n\n\n\n<p>Il en d\u00e9coule une autre observation importante d\u00e9riv\u00e9e de la TMM&nbsp;: comme la monnaie n\u2019est pas rare, tout ce qui est techniquement et mat\u00e9riellement faisable au niveau national peut \u00eatre financ\u00e9 dans la monnaie nationale. Les pays en d\u00e9veloppement n\u2019ont pas besoin d\u2019\u00e9mettre de la dette en devises \u00e9trang\u00e8res pour financer des projets qui requi\u00e8rent des ressources disponibles localement, telles que la main-d\u2019\u0153uvre, la terre, les mati\u00e8res premi\u00e8res, les \u00e9quipements et les technologies.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsque les ressources n\u00e9cessaires ne sont pas disponibles localement et ne peuvent \u00eatre acquises qu\u2019au moyen de devises \u00e9trang\u00e8res, les pays en d\u00e9veloppement peuvent \u00eatre oblig\u00e9s d\u2019assumer le fardeau d\u2019une dette libell\u00e9e en dollars, une situation envisageable pour les pays d\u00e9nu\u00e9s de ressources ou vuln\u00e9rables au changement climatique.<\/p>\n\n\n\n<p>Toutefois, ce point de vue ne tient pas compte du fait que les pays du Sud tirent souvent un revenu substantiel de leurs exportations. Le probl\u00e8me est qu\u2019un pourcentage important de ce revenu est revers\u00e9 aux investisseurs \u00e9trangers, qui profitent souvent d\u2019une architecture fiscale mondiale injuste, sous forme de b\u00e9n\u00e9fices ou de dividendes. \u00c0 cela viennent s\u2019ajouter les pratiques commerciales frauduleuses \u00e0 l\u2019origine des flux financiers illicites.<\/p>\n\n\n\n<p>Entre 2000 et 2018, par exemple, les pays africains ont davantage souffert financi\u00e8rement des transferts de b\u00e9n\u00e9fices par les investisseurs \u00e9trangers, du rapatriement des dividendes par les filiales \u00e0 leurs soci\u00e9t\u00e9s m\u00e8res et des flux financiers illicites que du service de leur dette publique ext\u00e9rieure. Ils ont d\u00fb \u00e9mettre des emprunts en devises \u00e9trang\u00e8res assortis de taux d\u2019int\u00e9r\u00eat \u00e9lev\u00e9s, en partie pour combler le foss\u00e9 cr\u00e9\u00e9 par les ressortissants \u00e9trangers qui s\u2019appropriaient \u2013 l\u00e9galement et ill\u00e9galement \u2013 d\u2019importants revenus en dollars.<\/p>\n\n\n\n<p>On peut citer le cas de la Zambie, un important producteur mondial de cuivre, qui a perdu quelques 10,6 milliards de dollars sous la forme de flux financiers illicites entre 1970 et 1996 (correspondant \u00e0 355&nbsp;% de son PIB en 1996), 8,8 milliards de dollars entre 2001 et 2010 et 12,5 milliards de dollars entre 2013 et 2015. La dette publique ext\u00e9rieure et garantie par l\u2019\u00c9tat de la Zambie s\u2019\u00e9levait \u00e0 1,2 milliards de dollars en 2010, pour atteindre 12,5 milliards de dollars en 2021.<\/p>\n\n\n\n<p>Si le gouvernement zambien avait un meilleur contr\u00f4le fiscal et technique de son secteur des exportations, il aurait accumul\u00e9 suffisamment de r\u00e9serves en dollars pour am\u00e9liorer l\u2019autosuffisance alimentaire et \u00e9nerg\u00e9tique du pays et pour financer les investissements dans les infrastructures et autres biens publics n\u00e9cessitant l\u2019importation de capacit\u00e9s de production \u00e9trang\u00e8res. Il n\u2019aurait pas eu besoin de s\u2019endetter autant en devises \u00e9trang\u00e8res. Il en va de m\u00eame pour d\u2019autres pays africains riches en ressources.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans un monde juste, les pays soumis \u00e0 des conventions fiscales asym\u00e9triques et au pillage des ressources seraient indemnis\u00e9s de mani\u00e8re \u00e9quitable au lieu d\u2019\u00eatre \u00e9cras\u00e9s par des politiques d\u2019aust\u00e9rit\u00e9. \u00c0 d\u00e9faut, l\u2019annulation de leur dette publique ext\u00e9rieure aiderait les pays en d\u00e9veloppement \u00e0 investir dans les capacit\u00e9s d\u2019adaptation au changement climatique et \u00e0 am\u00e9liorer la sant\u00e9 et le bien-\u00eatre de leurs populations. Comme l\u2019affirment de nombreux d\u00e9cideurs politiques, \u00e9conomistes et mouvements sociaux, il s\u2019agit d\u2019une n\u00e9cessit\u00e9 urgente.<\/p>\n\n\n\n<p>N\u00e9anmoins, m\u00eame une mesure aussi audacieuse ne suffirait pas \u00e0 corriger les causes profondes des crises r\u00e9currentes de la dette dans le Sud global. Il faudrait \u00e0 cette fin stopper l\u2019h\u00e9morragie financi\u00e8re provoqu\u00e9e par les entreprises multinationales et promouvoir une strat\u00e9gie de d\u00e9veloppement \u00e9conomique qui tire pleinement parti des ressources dont chaque pays dispose au moyen de sa monnaie nationale.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>*<\/strong>&nbsp;<em>Ndongo Samba Sylla, ancien conseiller technique de la pr\u00e9sidence de la R\u00e9publique du S\u00e9n\u00e9gal, est directeur de recherche et de politique pour la r\u00e9gion Afrique de International Development Economics Associates, le coauteur de \u00ab<\/em>&nbsp;<em>L\u2019arme invisible de la Fran\u00e7afrique&nbsp;: Une histoire du franc CFA \u00bb (\u00e9ditions La D\u00e9couverte) et a co\u00e9dit\u00e9 l\u2019ouvrage collectif&nbsp;<\/em>\u00ab Economic and Monetary Sovereignty in 21st Century Africa<em>&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;<em>(Pluto Press, 2021).<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Publi\u00e9 avec l\u2019aimable accord de<\/strong>\u00a0<a href=\"http:\/\/www.project-syndicate.org\/\"><strong>www.project-syndicate.org<\/strong><\/a><\/p>\n\n\n\n<p><strong>*<\/strong>\u00a0<em><strong>Ndongo Samba Sylla<\/strong>, ancien conseiller technique de la pr\u00e9sidence de la R\u00e9publique du S\u00e9n\u00e9gal, est directeur de recherche et de politique pour la r\u00e9gion Afrique de International Development Economics Associates, le coauteur de \u00ab\u00a0L\u2019arme invisible de la Fran\u00e7afrique\u00a0: Une histoire du franc CFA \u00bb (\u00e9ditions La D\u00e9couverte) et a co\u00e9dit\u00e9 l\u2019ouvrage collectif\u00a0\u00ab Economic and Monetary Sovereignty in 21st Century Africa\u00a0\u00bb\u00a0(Pluto Press, 2021).<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Source: \u00a0<a href=\"https:\/\/www.ouestaf.com\/author\/olou\/\">Ouestafnews<\/a>, 09\/01\/2024<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Ndongo Samba SYLLA* L&rsquo;aggravation de la crise de la dette dans les pays du Sud est largement due \u00e0 un syst\u00e8me multilat\u00e9ral d\u00e9ficient. 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