{"id":1160,"date":"2023-06-24T16:22:30","date_gmt":"2023-06-24T16:22:30","guid":{"rendered":"https:\/\/rasa-africa.org\/fr\/?p=1160"},"modified":"2023-06-24T16:22:31","modified_gmt":"2023-06-24T16:22:31","slug":"panafricanisme-et-developpement-en-afrique-amzat-boukari-yabara-livre-des-cles-de-comprehension-et-des-perspectives","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/rasa-africa.org\/fr\/2023\/06\/24\/panafricanisme-et-developpement-en-afrique-amzat-boukari-yabara-livre-des-cles-de-comprehension-et-des-perspectives\/","title":{"rendered":"Panafricanisme et d\u00e9veloppement en Afrique: Amzat Boukari-Yabara livre des cl\u00e9s de compr\u00e9hension et des perspectives"},"content":{"rendered":"\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>L\u2019Afrique connait depuis plusieurs d\u00e9cennies \u00e0 travers ses pays, un regain d\u2019activit\u00e9s men\u00e9es notamment par diff\u00e9rents creusets \u00e9parpill\u00e9s sur le continent et m\u00eame en Occident, mais tous mus par une philosophie qui ne cesse d\u2019\u00e9tendre ses racines dans le c\u0153ur des africains: le panafricanisme. Si les uns d\u00e9finissent le concept comme l\u2019unit\u00e9 des diverses formes d\u2019africanit\u00e9 avec pour objectif d\u2019obtenir collectivement la souverainet\u00e9 des peuples d\u2019Afrique, nombreux sont ceux-l\u00e0 qui continuent cependant de s\u2019interroger sur l\u2019impact r\u00e9el de la philosophie panafricaniste dans le d\u00e9veloppement \u00e9conomique des pays d\u2019Afrique. Quels sont les objectifs que les porteurs de cette philosophie visent ? Quels sont les indicateurs tangibles de la pertinence du panafricanisme dans le d\u00e9veloppement des pays africains ? Quelle est la panac\u00e9e du panafricanisme sur les tensions politiques dans lesquelles, des milliers d\u2019africains continuent de mourir sur le continent ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Dr Amzat Boukari-Yabara, historien, pr\u00e9sident de la Ligue Panafricaine \u2013 UMOJA, membre de la coordination de la Dynamique Unitaire Panafricaine, auteur de&nbsp;<em>Africa Unite&nbsp;! Une histoire du panafricanisme<\/em>&nbsp;et co-auteur de&nbsp;<em>L\u2019empire qui ne veut pas mourir. Une histoire de la Fran\u00e7afrique&nbsp;<\/em>s\u2019est pr\u00eat\u00e9&nbsp;aux questions de Africaho pour partager sa perception \u00e0 propos de ces diff\u00e9rentes interrogations.<\/h3>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\" id=\"attachment_9190\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/africaho.bj\/wp-content\/uploads\/2023\/06\/Amzat-Boukari-Yabara-1.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-9190\"\/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Dr Amzat Boukari-Yabara, historien b\u00e9ninois sp\u00e9cialiste du continent africain<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Ressortissant b\u00e9ninois et vivant en France o\u00f9 il vit depuis des ann\u00e9es,&nbsp;<strong>Amzat Boukari-Yabara<\/strong>&nbsp;est un historien sp\u00e9cialiste du continent africain. Il s\u2019est inscrit depuis plusieurs ann\u00e9es dans le mouvement historique et politique du panafricanisme. Professeur reconnu dans plusieurs universit\u00e9s africaines,&nbsp;point n\u2019est besoin d\u2019\u00e9voquer la perspicacit\u00e9 qu\u2019il d\u00e9veloppe dans ses id\u00e9es.&nbsp;<strong>Africaho<\/strong>&nbsp;vous plonge dans l\u2019intelligence de cette interview.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Africaho: Dr Amzat Boukari-Yabara, les pays africains ont surtout \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9s ces dix derni\u00e8res ann\u00e9es par un regain d\u2019activit\u00e9s conduites par de nombreux leaders panafricains. C\u2019est quoi l\u2019historique du panafricanisme ? Le mouvement est n\u00e9 comment ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Amzat Boukari-Yabara:&nbsp;<\/strong>Le panafricanisme est n\u00e9 parmi les Africains d\u00e9port\u00e9s et r\u00e9duits en esclavage dans les Am\u00e9riques. Son lieu de naissance politique est la r\u00e9volution de Saint-Domingue et l\u2019ind\u00e9pendance d\u2019Ha\u00efti le 1<sup>er<\/sup>&nbsp;janvier 1804, qui marque l\u2019av\u00e8nement d\u2019un Etat moderne et contemporain dirig\u00e9 par des Africains. Depuis Ha\u00efti, un mouvement de solidarit\u00e9 pan-n\u00e8gre se d\u00e9veloppe contre l\u2019esclavage et le racisme. A la fin du 19<sup>\u00e8me<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle, avec les abolitions de l\u2019esclavage, les Noirs vivants dans les Am\u00e9riques constatent que leur situation et leur v\u00e9ritable lib\u00e9ration est li\u00e9e au destin de l\u2019Afrique qui, au m\u00eame moment, tombe sous la colonisation europ\u00e9enne, colonisation que le militant panafricaniste du Dahomey&nbsp;<strong>Kodjo Tovalou Houenou<\/strong>&nbsp;appelle un&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;esclavage \u00e0 domicile&nbsp;\u00bb<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est depuis l\u2019Ethiopie de&nbsp;<em>M\u00e9n\u00e9lik II<\/em>&nbsp;que la r\u00e9sistance anticoloniale survient et des intellectuels ha\u00eftiens comme&nbsp;<strong>B\u00e9nito Sylvain<\/strong>&nbsp;et&nbsp;<strong>Ant\u00e9nor Firmin<\/strong>, trinidadien comme&nbsp;<strong>Henry Sylvester-William<\/strong>s et&nbsp;<strong>George Padmore<\/strong>, jama\u00efcain comme&nbsp;<strong>Marcus Garvey<\/strong>&nbsp;ou noir am\u00e9ricain comme&nbsp;<strong>WEB DuBois<\/strong>, vont organiser des conf\u00e9rences, des congr\u00e8s et des conventions dans la premi\u00e8re moiti\u00e9 du 20<sup>\u00e8me<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle. Leur objectif est de d\u00e9noncer le racisme et le colonialisme, ainsi que le capitalisme occidental, en prenant notamment pour cas d\u2019\u00e9cole l\u2019Afrique du Sud et le Congo Belge. En parall\u00e8le \u00e0 ces congr\u00e8s, toute une soci\u00e9t\u00e9 civile panafricaniste se constitue avec des intellectuels, des artistes, des syndicalistes, des journalistes, des \u00e9tudiants, des anciens combattants, des femmes et hommes d\u2019affaires, des chefs religieux et traditionnels.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Apr\u00e8s le congr\u00e8s panafricain tenu en 1945 \u00e0&nbsp;<em>Manchester<\/em>, le panafricanisme devient l\u2019id\u00e9ologie des mouvements de lib\u00e9ration et de l\u2019anticolonialisme qui inclut notamment l\u2019Afrique du Nord.<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p><strong>Kwame Nkrumah<\/strong>&nbsp;devient le champion du panafricanisme apr\u00e8s avoir men\u00e9 le Ghana \u00e0 l\u2019ind\u00e9pendance en mars 1957. Citoyennet\u00e9 et nationalit\u00e9 commune, diplomatie et arm\u00e9e commune, banque centrale et monnaie commune, Nkrumah appelle les pays qui sont sur le point d\u2019acc\u00e9der \u00e0 leur ind\u00e9pendance \u00e0 y renoncer ensuite pour fusionner dans des Etats-Unis d\u2019Afrique en mesure de r\u00e9sister aux grands ensembles qui se constituent. La vision de Nkrumah est n\u00e9anmoins rejet\u00e9e lors de la conf\u00e9rence d\u2019Addis-Abeba le 25 mai 1963. Ce jour-l\u00e0, l\u2019Organisation de l\u2019Unit\u00e9 Africaine (OUA) est cr\u00e9\u00e9e sur le maintien de la non-ing\u00e9rence dans les affaires internes et de l\u2019intangibilit\u00e9 des fronti\u00e8res h\u00e9rit\u00e9es de la d\u00e9colonisation.<\/p>\n\n\n\n<p>Si l\u2019OUA accompagne les mouvements de lib\u00e9ration, le panafricanisme est n\u00e9anmoins confront\u00e9 aux r\u00e9gimes autoritaires, n\u00e9ocoloniaux ou ultranationalistes qui refusent de surmonter leurs conflits afin de r\u00e9aliser l\u2019unit\u00e9 africaine. Les sommets de l\u2019OUA, qualifi\u00e9e de syndicat des chefs d\u2019Etat, sont r\u00e9guli\u00e8rement tendus. On se souvient par exemple des d\u00e9clarations de&nbsp;<strong>Mathieu K\u00e9r\u00e9kou<\/strong>&nbsp;lors du sommet de Khartoum en juillet 1978 concernant le boycott du pr\u00e9c\u00e9dent sommet de Libreville en raison de l\u2019implication du Gabon d\u2019<strong>Omar Bongo<\/strong>&nbsp;dans l\u2019agression du 16 janvier 1977. Dans les ann\u00e9es 1990, avec l\u2019ind\u00e9pendance de la Namibie et la chute du r\u00e9gime d\u2019apartheid, on consid\u00e8re que l\u2019OUA a atteint ses objectifs de lib\u00e9ration du continent du colonialisme et du racisme. Apr\u00e8s des d\u00e9bats entre plusieurs projets, Mouammar Kadhafi organise un sommet extraordinaire \u00e0 Syrte en 1999 et pousse la cr\u00e9ation en 2002 de l\u2019Union Africaine.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Aujourd\u2019hui, il faut dissocier le panafricanisme institutionnel de l\u2019Union Africaine et le panafricanisme populaire qui est incarn\u00e9 par les artistes, les militants, les intellectuels, les jeunes, les femmes, les entrepreneurs conscients, ou de mani\u00e8re plus vague, les&nbsp;peuples africains et les diasporas dans lesquelles se trouve ce regain d\u2019int\u00e9r\u00eat, visible notamment dans les r\u00e9seaux sociaux.<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p><strong>Africaho: Quelle est la philosophie de la panafricanit\u00e9 ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Amzat Boukari-Yabara:&nbsp;<\/strong>Tous les termes qui ont voulu contourner le panafricanisme n\u2019ont pas forc\u00e9ment eu beaucoup de succ\u00e8s car il s\u2019agit parfois de redire en moins bien \u2013 ou avec des termes d\u00e9j\u00e0 connot\u00e9s \u2013 ce que le panafricanisme dit d\u00e9j\u00e0 tr\u00e8s bien depuis fort longtemps&nbsp;: l\u2019unit\u00e9 dans la diversit\u00e9, l\u2019union qui fait la force, et le besoin de trouver des solutions africaines aux probl\u00e8mes africains. Il me semble que l\u2019africanit\u00e9 est d\u00e9j\u00e0 en soi une philosophie qui vient du po\u00e8te de la n\u00e9gritude et pr\u00e9sident du S\u00e9n\u00e9gal,&nbsp;<strong>L\u00e9opold S\u00e9dar Senghor<\/strong>, grand d\u00e9fenseur de l\u2019universalisme et de la langue fran\u00e7aise, adversaire acharn\u00e9 du panafricanisme. Pour Senghor, l\u2019africanit\u00e9 \u00e9tait la synth\u00e8se de la n\u00e9gritude et de l\u2019arabit\u00e9, donc de deux identit\u00e9s qui se retrouvent sur le continent africain, et qui allait ensuite interagir en cercles concentriques pour fonder l\u2019Eurafrique. Ce qui doit plut\u00f4t nous int\u00e9resser, c\u2019est la partie de la n\u00e9gritude qui, n\u00e9e en Ha\u00efti, a donn\u00e9 le nationalisme noir am\u00e9ricain de&nbsp;<strong>Martin Delany<\/strong>&nbsp;ou&nbsp;<strong>Malcolm X<\/strong>, le courant de la personnalit\u00e9 africaine port\u00e9 par&nbsp;<strong>Edward Blyden<\/strong>&nbsp;au niveau du Lib\u00e9ria, la conscience noire incarn\u00e9e en Afrique du Sud par&nbsp;<strong>Robert Sobukwe<\/strong>&nbsp;puis&nbsp;<strong>Steve Biko<\/strong>, ou encore le courant de l\u2019afrocentricit\u00e9 port\u00e9 par&nbsp;<strong>Molefi Asante.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Africaho: Quels sont les objectifs que les leaders panafricains visent \u00e0 court, moyen et long terme et quelle est la plus-value qui revient au continent ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Les objectifs du panafricanisme sont tout d\u2019abord la mise en place de strat\u00e9gies collectives dans le cadre de la lib\u00e9ration de l\u2019Afrique des diff\u00e9rentes formes de domination, \u00e9conomique, militaire et culturelle, qui emp\u00eachent les peuples de jouir de leurs ressources et de vivre en paix.<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p><strong>Amzat Boukari-Yabara:&nbsp;<\/strong>L\u2019organisation est le travail \u00e0 court terme qui doit permettre de viser des objectifs \u00e0 moyen ou long terme. Dans ce d\u00e9lai, il s\u2019agit de travailler \u00e0 la construction d\u2019un Etat f\u00e9d\u00e9ral menant une politique s\u00e9curitaire, diplomatique, industrielle, \u00e9conomique et culturelle assez proche de ce que&nbsp;<strong>Cheikh Anta Diop<\/strong>&nbsp;pr\u00e9conise dans son livre sur&nbsp;<em>Les fondements \u00e9conomiques et culturels d\u2019un Etat f\u00e9d\u00e9ral d\u2019Afrique noire<\/em>&nbsp; ou de ce que&nbsp;<strong>Kwame Nkrumah<\/strong>&nbsp;dit encore plus clairement dans&nbsp;<em>L\u2019Afrique doit s\u2019unir<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Il s\u2019agit de redessiner la carte g\u00e9opolitique et g\u00e9ostrat\u00e9gique de l\u2019Afrique non plus en faveur des int\u00e9r\u00eats \u00e9trangers mais pour une meilleure int\u00e9gration des peuples africains. L\u2019objectif des Etats-Unis d\u2019Afrique, dont parlait Kwame Nkrumah, est atteint dans le cadre d\u2019un gouvernement continental qui prendrait en charge les domaines pour lesquels les Etats f\u00e9d\u00e9r\u00e9s correspondant \u00e0 nos Etats actuels sont incapable de se saisir. La plus-value de cette organisation est de rationnaliser les moyens, de mutualiser les forces, de mettre en commun les difficult\u00e9s et de trouver des solutions africaines aux probl\u00e8mes africains, et donc de rendre l\u2019Afrique souveraine.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Africaho: Le mouvement prend une ascension avec plusieurs leaders qui s\u2019investissent bougrement dans l\u2019enracinement de cette philosophie sur le continent africain. Quelles sont les activit\u00e9s qui sont men\u00e9es aujourd\u2019hui \u00e0 l\u2019endroit de la jeunesse ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Amzat Boukari-Yabara:&nbsp;<\/strong>Le panafricanisme est pr\u00e9sent dans des activit\u00e9s de sensibilisation, de mobilisation et de formation de la jeunesse. Nos a\u00een\u00e9s ont d\u00e9j\u00e0 fait une grande partie du travail et nous devons nous r\u00e9approprier leur exp\u00e9rience, leur expertise et leur connaissance pour continuer le chemin dans leurs pas et \u00e9viter les sorties de route qui sont tentantes. Le panafricanisme dispose d\u2019une impressionnante histoire qui est encore trop m\u00e9connue par la jeunesse. Le panafricanisme est aussi pr\u00e9sent dans des actions de terrain, comme le cas des manifestations ou des marches qui ont reli\u00e9 Dakar \u00e0 Bamako ou Conakry \u00e0 Bamako pour protester contre les sanctions impos\u00e9es par la CEDEAO au Mali. Les circulations, les rencontres, les festivals comme celui de&nbsp;<strong>Nguekokh<\/strong>&nbsp;au S\u00e9n\u00e9gal, sont autant de manifestations et d\u2019activit\u00e9s \u00e0 l\u2019endroit de la jeunesse. Enfin, le panafricanisme est foisonnant sur les r\u00e9seaux sociaux m\u00eame si il faut faire attention \u00e0 l\u2019illusion d\u2019optique. Il y a encore une grande partie de la jeunesse qui n\u2019a jamais entendu ou qui ne s\u2019int\u00e9resse pas du tout au panafricanisme. L\u2019un des d\u00e9fis est surtout de faire entrer le panafricanisme dans les salles d\u2019\u00e9cole et les amphis d\u2019universit\u00e9 car c\u2019est \u00e0 ce niveau que nous pouvons faire un changement qualitatif r\u00e9el, mais aussi quantitatif.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Africaho: Avant les figures actuelles qui continuent de porter haut le flambeau du panafricanisme, d\u2019autres figures de proue ont \u00e9t\u00e9 fauch\u00e9es dans leur \u00e9lan de rompre avec certaines habitudes. Quelles sont les garanties dont vous disposez \u00e0 cette date vis-\u00e0-vis de l\u2019int\u00e9grit\u00e9 physique des leaders panafricains? Est-ce toujours un r\u00eave d\u2019actualit\u00e9 ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Amzat Boukari-Yabara:&nbsp;<\/strong>Le panafricanisme a connu de nombreux martyrs, dont le dernier, de mani\u00e8re incontestable, est le pr\u00e9sident burkinab\u00e8 Thomas Sankara, mais tous les jours, des anonymes consacrent leur \u00e9nergie et donnent leur vie pour voir se r\u00e9aliser cette unit\u00e9 africaine. Les garanties se trouvent dans la n\u00e9cessit\u00e9 de faire \u00e9voluer les mentalit\u00e9s, de nous appuyer sur la dynamique d\u00e9mographique qui nous permet de produire de plus en plus de figures et de groupes qui seront en capacit\u00e9 de mener la lutte jusqu\u2019au bout. Le panafricanisme n\u2019est pas un r\u00eave d\u2019actualit\u00e9 mais un d\u00e9fi actuel. Nous avons d\u00e9j\u00e0 du panafricanisme \u00e0 tous les niveaux de la soci\u00e9t\u00e9 et dans tous les pays, mais nous n\u2019en avons pas assez. Il faut former plus d\u2019ing\u00e9nieurs, de m\u00e9decins, d\u2019agriculteurs, d\u2019infirmi\u00e8res, de journalistes, partout, il faut former plus d\u2019Africains et d\u2019Africaines aux enjeux du panafricanisme.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>C\u2019est tr\u00e8s important de comprendre que le panafricanisme n\u2019est pas une id\u00e9ologie qui vise \u00e0 s\u2019imposer et \u00e0 dominer sur du vide. Le panafricanisme n\u2019est pas un mot magique qui va faire dispara\u00eetre la pauvret\u00e9, la faim ou la maladie.<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Le panafricanisme est une m\u00e9thodologie dans le sens o\u00f9 il ne s\u2019agit pas seulement de former des panafricanistes, c\u2019est-\u00e0-dire des Africains solidaires entre eux, ou de chercher de nouvelles figures de proue derri\u00e8re lesquelles se masser. Il s\u2019agit de former le plus t\u00f4t possible le plus grand nombre de personnes possible au panafricanisme pour que cette vision soit celle qui impr\u00e8gne in\u00e9vitablement les futurs dirigeants qui \u00e9mergeront du lot.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Africaho: Les panafricanistes ont g\u00e9n\u00e9ralement un discours qui tranche avec la courtoisie habituelle avec laquelle, les positions politiques et sociales sont abord\u00e9es dans les pays africains. Votre posture n\u2019est-elle pas \u00e0 consid\u00e9rer comme une attitude rebelle ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Amzat Boukari-Yabara:&nbsp;<\/strong>Il faut faire tr\u00e8s attention \u00e0 ne pas infantiliser le panafricanisme, \u00e0 ne pas le caricaturer comme \u00e9tant juste une posture de rebelle et donc une simple mode qui passe avec la jeunesse. C\u2019est d\u2019autant plus important que le panafricanisme a \u00e9t\u00e9 incarn\u00e9 par des figures tut\u00e9laires, respectable et patriarche qui savaient parfaitement d\u00e9fendre les int\u00e9r\u00eats de l\u2019Afrique sans tomber dans l\u2019exc\u00e8s.&nbsp;<strong>Cheikh Anta Diop<\/strong>&nbsp;disait que l\u2019expression de la v\u00e9rit\u00e9 perd de sa rigueur si elle est injurieuse et je pense que nous pouvons, nous avons m\u00eame le devoir, d\u2019apprendre \u00e0 nous faire respecter sans m\u00eame avoir besoin d\u2019\u00e9lever la voix. Jamais vous n\u2019entendrez un dirigeant chinois s\u2019emporter face \u00e0 un adversaire. Il y a aussi un souci de m\u00e9galomanie dans la mesure o\u00f9 on donne parfois plus de force au panafricanisme qu\u2019il n\u2019en a r\u00e9ellement et c\u2019est pour cela que la propagande veut pr\u00e9senter le panafricanisme comme un sentiment anti-fran\u00e7ais mais \u00e7a n\u2019a aucun sens.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Il ne faut pas non plus imputer au panafricanisme une forme de violence verbale qui est en r\u00e9alit\u00e9 propre \u00e0 la politique de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale. Les insultes et les injures sont pr\u00e9sentes dans l\u2019ar\u00e8ne politique et m\u00e9diatique mais on a l\u2019impression que quand elles sont prof\u00e9r\u00e9es par des panafricanistes, elles deviennent plus graves.<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Cela peut \u00eatre le cas si des personnes se disant panafricanistes sont pris en train de tenir des propos anti-africains ou qui visent \u00e0 dresser des Africains contre des Africains pour des int\u00e9r\u00eats flous. Sur ce point, nous avons aussi des facteurs transg\u00e9n\u00e9rationnels comme le fait que nos soci\u00e9t\u00e9s sont suppos\u00e9es avoir un certain respect pour les doyens mais il y a des v\u00e9rit\u00e9s qui doivent \u00eatre dites surtout quand dans bien des cas, l\u2019un des probl\u00e8mes r\u00e9currents est le maintien au pouvoir.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Pour ma part, j\u2019ai un peu plus de quarante ans donc lorsque je parle \u00e0 des jeunes qui ont une vingtaine d\u2019ann\u00e9es, qui s\u2019opposent \u00e0 des dirigeants qui ont soixante ou quatre-vingts ans, je suis au milieu de chocs g\u00e9n\u00e9rationnels r\u00e9els.<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Notre discours secoue quelque chose d\u2019explosif car la jeunesse n\u2019en peut plus et veut prendre son destin en main. Elle a raison et elle est press\u00e9e. Or, dans plusieurs pays, les lois \u00e9lectorales font qu\u2019il est impossible d\u2019\u00eatre candidat \u00e0 des fonctions locales ou nationales quand on a moins de trente ou trente-cinq ans et plus de soixante-dix ans. Il faut donc que les panafricanistes qui sont dans les tranches concern\u00e9es ne se contentent pas de mobiliser la jeunesse mais prennent aussi leurs responsabilit\u00e9s, soit en affrontant dans l\u2019ar\u00e8ne politique, intellectuelle ou \u00e9conomique ceux de leur g\u00e9n\u00e9ration qui ont choisi de servir le syst\u00e8me en place, et en \u00e9tant donc porteur d\u2019une alternance, soit en construisant carr\u00e9ment une v\u00e9ritable alternative. Enfin, le discours doit \u00e9voluer et doit rester coh\u00e9rent, ferme et assur\u00e9. Nous devons prendre conscience que nous avons les cartes en mains.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Africaho: Le Mali, le Burkina-Faso, et surtout le S\u00e9n\u00e9gal \u2013 pour rester dans la zone Afrique francophone \u2013 vivent une sorte d\u2019instabilit\u00e9 politique. En tant que leader panafricaniste, quelle est votre position sur la situation d\u2019abord au Mali et au Burkina ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Amzat Boukari-Yabara:&nbsp;<\/strong>L\u2019instabilit\u00e9 politique est le r\u00e9sultat de crises politiques, \u00e9conomiques, sociales et s\u00e9curitaires profondes, li\u00e9es au fait que nos Etats sont des n\u00e9o colonies difficilement viables et cette critique fond\u00e9e n\u2019est pas nouvelle. Cette instabilit\u00e9 est aussi le r\u00e9sultat d\u2019ing\u00e9rences imp\u00e9rialistes qui ne permettent pas aux peuples du Mali et du Burkina Faso de prendre pleinement leur destin en mains, y compris dans le libre choix de leurs dirigeants et dans l\u2019offre politique que ces dirigeants pourraient assumer. Les peuples ont fait partir&nbsp;<strong>Ibrahim Boubacar Keita<\/strong>&nbsp;et&nbsp;<strong>Blaise Compaor\u00e9<\/strong>, et l\u2019arm\u00e9e est au pouvoir aujourd\u2019hui dans les deux pays avec&nbsp;<strong>Assimi Go\u00efta<\/strong>&nbsp;et&nbsp;<strong>Ibrahim Traor\u00e9<\/strong>. Il faut rappeler que le Mali et le Burkina Faso sont deux pays qui ont connu des exp\u00e9riences panafricanistes, avec&nbsp;<strong>Modibo Keita<\/strong>&nbsp;\u00e0 l\u2019ind\u00e9pendance pour le Mali et avec&nbsp;<strong>Thomas Sankara<\/strong>&nbsp;dont la r\u00e9volution de 1983 \u00e0 1987 donne une id\u00e9e de ce que nous appelons la seconde ind\u00e9pendance.<\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd\u2019hui, ces deux pays cherchent une troisi\u00e8me ind\u00e9pendance, vis-\u00e0-vis de l\u2019ancienne puissance coloniale, la France, dont le soutien s\u2019est rapidement apparent\u00e9 \u00e0 celui d\u2019un pompier pyromane, et dont la principale strat\u00e9gie aujourd\u2019hui est d\u2019accuser ces pays d\u2019\u00eatre devenus les d\u00e9pendances de la Russie. Les deux pays font face \u00e0 une ins\u00e9curit\u00e9 r\u00e9elle, ainsi qu\u2019\u00e0 une guerre de propagande, y compris de la part de la CEDEAO par rapport \u00e0 laquelle la France n\u2019a m\u00eame pas pris la peine de dissimuler son ing\u00e9rence. Le Mali et le Burkina Faso connaissent une transition g\u00e9r\u00e9e par des militaires assist\u00e9s de civils. Des militaires jeunes, qui semblent avoir une certaine ambition patriotique. Des jeunes qui sont sans doute, plus impr\u00e9gn\u00e9s du panafricanisme que les anciens pr\u00e9sidents d\u00e9chus, qui \u00e9taient souvent plus connect\u00e9s \u00e0 l\u2019Elys\u00e9e qu\u2019\u00e0 leur propre population.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Sans m\u00eame parler de panafricanisme, le bon sens veut que nous soutenions les peuples du Mali et du Burkina Faso car ils ont la force pour s\u2019en sortir et ils peuvent montrer l\u2019exemple au reste de l\u2019Afrique de l\u2019Ouest.<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>N\u2019oublions jamais, et cela vaut pour tout le continent, que ce sont des peuples qui ont exist\u00e9 avant l\u2019existence des Etats actuels et qui ont donc un patrimoine politique, social, culturel, historique, linguistique et m\u00e9taphysique \u00e0 restaurer et \u00e0 exploiter avec intelligence pour r\u00e9aliser leur renaissance.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Africaho: Venons-en au S\u00e9n\u00e9gal qui a r\u00e9cemment \u00e9t\u00e9 le th\u00e9\u00e2tre de violences entre manifestants et forces de s\u00e9curit\u00e9 depuis la condamnation du leader du Pastef, Ousmane Sonko. Quelle est la panac\u00e9e du mouvement panafricaniste face \u00e0 cette situation ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Amzat Boukari-Yabara:&nbsp;<\/strong>Le S\u00e9n\u00e9gal est un pays important pour la France qui en a souvent fait sa vitrine d\u00e9mocratique en Afrique, m\u00eame si&nbsp;<strong>Senghor<\/strong>&nbsp;a gouvern\u00e9 \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un monarque, allant jusqu\u2019\u00e0 imposer son dauphin&nbsp;<strong>Abdou Diouf<\/strong>, dont la d\u00e9faite en 2000 face \u00e0&nbsp;<strong>Abdoulaye Wade<\/strong>&nbsp;marque la premi\u00e8re alternance au pouvoir. La victoire de&nbsp;<strong>Macky Sall<\/strong>&nbsp;contre&nbsp;<strong>Wade<\/strong>&nbsp;en 2012 \u00e9tait vue comme le r\u00e9sultat d\u2019une mobilisation populaire \u00e0 laquelle l\u2019actuel pr\u00e9sident s\u00e9n\u00e9galais avait lui-m\u00eame particip\u00e9. A moins d\u2019un an de la fin de son second mandat,&nbsp;<strong>Macky Sall<\/strong>&nbsp;est \u00e0 la t\u00eate d\u2019un pays qui subit les effets \u00e9conomiques et sociaux de sa gouvernance n\u00e9olib\u00e9rale qui ne laisse que peu d\u2019opportunit\u00e9s \u00e0 la jeunesse et qui ouvre les march\u00e9s aux monopoles \u00e9trangers.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Cela est d\u2019autant plus probl\u00e9matique que le S\u00e9n\u00e9gal s\u2019appr\u00eate \u00e0 devenir un pays gazier et p\u00e9trolier et que les convoitises sont \u00e9normes. Corruption, client\u00e9lisme, impunit\u00e9 \u00e9conomique, le S\u00e9n\u00e9gal de Macky Sall y est.<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Comme d\u2019autres dirigeants ouest-africains,&nbsp;<strong>Macky Sall<\/strong>&nbsp;est aussi tent\u00e9 par un troisi\u00e8me mandat et il a \u00e9limin\u00e9 l\u2019opposition en instrumentalisant directement ou indirectement les pouvoirs judiciaire, l\u00e9gislatif, m\u00e9diatique et policier. Toutefois, le r\u00e9sultat des derni\u00e8res \u00e9lections municipales et l\u00e9gislatives montre qu\u2019une alternance est bien possible en 2024 et qu\u2019<strong>Ousmane Sonko<\/strong>&nbsp;est celui qui pourrait le mieux l\u2019incarner aux yeux de la jeunesse.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Sans entrer dans les d\u00e9tails, la position minimale des panafricanistes n\u2019est pas diff\u00e9rente de celle d\u2019une large partie de la population qui n\u2019est pas forc\u00e9ment acquise au panafricanisme pour autant.<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Il s\u2019agit d\u2019appeler&nbsp;<strong>Macky Sall<\/strong>&nbsp;\u00e0 confirmer qu\u2019il ne sera pas candidat en f\u00e9vrier 2024, \u00e0 lib\u00e9rer les prisonniers politiques imm\u00e9diatement, \u00e0 faire en sorte qu\u2019aucun candidat potentiel ne soit \u00e9limin\u00e9 sur la base d\u2019instrumentalisation de la justice ou d\u2019interpr\u00e9tation opportuniste de la loi \u00e9lectorale ou de la constitution. Enfin, la r\u00e9pression doit cesser et les responsables doivent \u00eatre identifi\u00e9s pour rendre des comptes.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\" id=\"attachment_9192\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/africaho.bj\/wp-content\/uploads\/2023\/06\/Amzat-Boukari-Yabara-2-668x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-9192\"\/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Dr Amzat Boukari-Yabara, historien, pr\u00e9sident de la Ligue Panafricaine \u2013 UMOJA<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p><strong>Africaho: Dr Amzat Boukari-Yabara, au regard de ces \u201cdysfonctionnements\u201d dont vous venez ainsi de peindre le tableau, on se demande comment pr\u00e9sager l\u2019avenir du panafricanisme et surtout de son influence sur la politique africaine ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Amzat Boukari-Yabara:&nbsp;<\/strong>Le panafricanisme a une longue histoire qui continue de s\u2019\u00e9crire. Son influence sur la politique africaine est r\u00e9elle puisque presque toutes les grandes figures qui ont positivement impact\u00e9 l\u2019histoire de l\u2019Afrique sont dans l\u2019histoire du panafricanisme. La post\u00e9rit\u00e9 principale r\u00e9side dans l\u2019histoire du panafricanisme et c\u2019est pour cela que nous voyons de plus en plus de dirigeants contest\u00e9s essayer d\u2019entrer par effraction dans cette histoire. Maintenant, certains dirigeants font des choses int\u00e9ressantes sans se revendiquer forc\u00e9ment du panafricanisme. Il ne faut pas tout voir ou tout lire sous l\u2019angle du panafricanisme dans la mesure o\u00f9 nos Etats peuvent avoir naturellement des relations bilat\u00e9rales sur le plan \u00e9conomique, culturel ou politique, sans que cela ne soit n\u00e9cessairement une concr\u00e9tisation du panafricanisme mais juste des relations classiques. Un regain de panafricanisme transparait dans les discours de certaines classes politiques africaines, ou encore dans la naissance de regroupements de pays ou de mouvements africains. Une partie de la jeunesse est abonn\u00e9e \u00e0 de nombreux activistes ou influenceurs qui diffusent avec plus ou moins de rigueur des informations sur le panafricanisme qui est un peu devenu un march\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est d\u2019ailleurs un probl\u00e8me car beaucoup confondent le panafricanisme avec l\u2019afrolib\u00e9ralisme dont l\u2019une des r\u00e9alisations est la Zone de libre-\u00e9change continentale africaine (ZLECA) qui travestit le projet de Nkrumah. Certains dirigeants tentent \u00e9galement de r\u00e9cup\u00e9rer la couverture du panafricanisme dans le but de passer entre les gouttes de la critique populaire ou du tribunal des r\u00e9seaux sociaux. Ce concept est ainsi devenu un parapluie qui sert \u00e0 couvrir des choses tr\u00e8s diff\u00e9rentes. Organisations, partis politiques, militants et activistes produisent des d\u00e9clarations, des m\u00e9morandums, des communiqu\u00e9s ou des actions pour tenter d\u2019influencer une politique africaine qui peine \u00e0 rompre d\u00e9finitivement avec le pacte colonial.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Africaho: Au B\u00e9nin, pays dont vous etes d\u2019ailleurs originaire, la gouvernance politique men\u00e9e par Patrice Talon depuis 2016 au B\u00e9nin, n\u2019est pas du go\u00fbt du leader panafricain Kemi Seba qui est lui-m\u00eame d\u2019origine b\u00e9ninoise. Quelle est votre position sur la gouvernance Talon ?&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Amzat Boukari-Yabara:&nbsp;<\/strong>Rares sont dans le monde d\u2019aujourd\u2019hui les pr\u00e9sidents qui font l\u2019unanimit\u00e9 ou le consensus, et le B\u00e9nin a une longue histoire politique qui n\u2019a pas fini de nous surprendre. En revanche, en tant qu\u2019historien et personnalit\u00e9 panafricaniste, je pense qu\u2019on ne peut absolument pas \u00eatre surpris par la gouvernance du pr\u00e9sident&nbsp;<strong>Patrice Talon<\/strong>. Il est pr\u00e9sent dans le paysage \u00e9conomique national bien longtemps avant son accession au Palais de la Marina en 2016. Je veux dire que sa gouvernance politique suit logiquement le chemin de la gouvernance \u00e9conomique qui lui a permis de devenir l\u2019une des plus grandes fortunes africaines. Les cons\u00e9quences sociales de sa gouvernance \u00e9conomique \u00e9taient pr\u00e9visibles, de la m\u00eame mani\u00e8re que la distance entre le pouvoir et le peuple s\u2019est politiquement mat\u00e9rialis\u00e9e dans les violences post\u00e9lectorales de 2019.<\/p>\n\n\n\n<p>Ensuite, m\u00eame si les r\u00e9seaux sociaux ont voulu en faire un panafricain \u00e0 la suite de certaines d\u00e9clarations sur le vaudou ou sur le franc CFA, Patrice Talon ne s\u2019est pas pr\u00e9sent\u00e9 devant les B\u00e9ninois pour mener une politique panafricaniste. Son projet est celui d\u2019une relance n\u00e9olib\u00e9rale de l\u2019\u00e9conomie avec une course aux emprunts et un appel aux investisseurs, \u00e0 partir d\u2019un mod\u00e8le assum\u00e9 qui est celui du Rwanda de Paul Kagam\u00e9. Ce mod\u00e8le n\u00e9cessite logiquement une gouvernance autoritaire qui r\u00e9duit fortement l\u2019espace d\u00e9mocratique en utilisant les failles de l\u2019opposition, en imposant une r\u00e9forme du syst\u00e8me partisan ou en gouvernant par d\u00e9cret pour aller plus vite et d\u00e9l\u00e9gitimer les \u00e9lus locaux, sans oublier la question des exil\u00e9s ou des prisonniers politiques.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft\" id=\"attachment_9193\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/africaho.bj\/wp-content\/uploads\/2023\/06\/341675994_963691901606663_3943708845092765488_n-300x200.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-9193\"\/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Dr Amzat Boukari-Yabara, Historien, Pr\u00e9sident de la Ligue Panafricaine \u2013 UMOJA<\/figcaption><\/figure><\/div>\n\n\n<p>Maintenant, certains trouvent que le pays se transforme et avance, tandis que d\u2019autres s\u2019interrogent sur le co\u00fbt d\u2019une telle politique. Je vois plut\u00f4t un ensemble de contradictions. Par exemple, l\u2019\u00e9rection de monuments louant des figures de la r\u00e9sistance nationale \u00e0 la colonisation fran\u00e7aise est une preuve de rappel que le B\u00e9nin a toujours \u00e9t\u00e9 m\u00e9fiant et ambigu envers le colon fran\u00e7ais, mais cette politique accompagn\u00e9e du retour du tr\u00e9sor royal de B\u00e9hanzin, survient au moment o\u00f9 notre pays rentre dans le red\u00e9ploiement du dispositif militaire fran\u00e7ais dans la sous-r\u00e9gion. La visite du pr\u00e9sident Emmanuel Macron en juillet 2022 montre que, apr\u00e8s la rupture avec le Mali et le Burkina Faso, le B\u00e9nin gagne des places dans le classement peu enviable de la Fran\u00e7afrique sur laquelle j\u2019ai aussi produit un gros travail. Dans une moindre mesure, la relation avec le Nig\u00e9ria de Mohammadu Buhari et maintenant de Bola Tinubu est aussi un point que nous devons suivre de pr\u00e8s en tant que panafricaniste.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, je m\u2019interroge aussi sur la mani\u00e8re dont la cr\u00e9ation de la CRIET a introduit dans les esprits le narratif de la lutte contre le \u00ab&nbsp;terrorisme&nbsp;\u00bb qui est \u00e0 la fois une impasse et en m\u00eame temps une occasion pour intimider les oppositions et les forces syndicales en les bridant au nom de la stabilit\u00e9 et de la s\u00e9curit\u00e9, des th\u00e8mes qui se sont impos\u00e9s comme des priorit\u00e9s un peu partout dans le monde, toujours au d\u00e9triment des peuples et des libert\u00e9s individuelles et collectives.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Africaho: Quelles sont les perspectives du panafricanisme sur le continent d\u2019ici l\u2019horizon 2033 ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Amzat Boukari-Yabara:&nbsp;<\/strong>D\u2019ici 2033, il y aura des avanc\u00e9es et des reculs, sans aucun doute. Une grande partie de la force du panafricanisme devrai s\u2019\u00e9valuer au regard de l\u2019\u00e9volution de pays locomotives comme le Nig\u00e9ria, l\u2019Afrique du Sud ou l\u2019Ethiopie, ou de pays moteurs comme le Kenya, le Ghana ou la Tanzanie, et enfin de pays strat\u00e9giques comme la R\u00e9publique d\u00e9mocratique du Congo, le Mali ou le Soudan. D\u2019ici dix ans, l\u2019Union Africaine serait \u00e0 refonder, avec un plan plus ambitieux visant \u00e0 d\u00e9centraliser l\u2019institution pour la rendre plus proche et au service des peuples, seul moyen de routiniser le panafricanisme. Dans tout cela, nous aurons sans doute un plus grand nombre de forces panafricaines organis\u00e9es sur le continent avec un plan qualitatif, ainsi que de nouveaux regroupements g\u00e9opolitiques li\u00e9s aux pressions externes mais aussi aux r\u00e9actions et rapprochements internes. Il n\u2019est pas impossible que certains pays soient avanc\u00e9s ou install\u00e9s dans des processus d\u2019union qui serviraient de base \u00e0 de nouvelles f\u00e9d\u00e9rations. Je pense aussi que le panafricanisme doit, dans la d\u00e9cennie qui vient, se positionner clairement sur les questions d\u2019\u00e9cologie, d\u2019alimentation et d\u2019industrialisation car ce sont de v\u00e9ritables urgences sur lesquelles nous sommes trop spectateurs alors que nous avons souvent les bonnes r\u00e9ponses.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>R\u00e9alisation: Paul DANONGBE<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019Afrique connait depuis plusieurs d\u00e9cennies \u00e0 travers ses pays, un regain d\u2019activit\u00e9s men\u00e9es notamment par diff\u00e9rents creusets \u00e9parpill\u00e9s sur le continent et m\u00eame en Occident, mais tous mus par une philosophie qui ne cesse d\u2019\u00e9tendre ses racines dans le c\u0153ur des africains: le panafricanisme. 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