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Carlos Lopes : « Le temps nous dira si la monnaie

commune en Afrique de l’Ouest est une chimère »

 

La première proposition de création d’une monnaie européenne commune date de 1969. Il a fallu plus de trente ans de délibérations, dont le traité de Maastricht de 1992, pour aboutir à une

monnaie – encore virtuelle – en 1999. A l’époque, l’objectif était de pouvoir opérer des transferts, d’émettre des chèques et surtout d’adopter une série de politiques macro-économiques convergentes,

en vue d’émettre une devise, avec billets et pièces. Ce qui est finalement intervenu début 2002 avec l’euro. Ce long et laborieux processus n’a pas

empêché la zone euro de connaître des problèmes majeurs, exposés par la crise financière mondiale de 2008-2009 et les répliques qui ont suivi.

Il est important de rappeler l’histoire de l’euro, après l’annonce spectaculaire de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEA0) sur l’établissement d’une monnaie commune

pour les quinze Etats membres de cette sous-région de l’Afrique, baptisée l’éco. Cibler un seuil minimal de convergence

 

  • ECONOMIE

 

Pour Carlos Lopes, ex-directeur de la Commission économique pour l’Afrique de l’ONU, les conditions de création effective d’une zone éco ne sont pas encore réunies.

L’Afrique a une histoire riche et ancienne en matière de monnaies communes. Cela inclut des expériences qui se sont terminées depuis (comme par exemple en Afrique orientale) et

d’autres qui sont l’objet de controverses politiques telles que les deux zones du franc CFA ou l’aire monétaire du rand en Afrique australe. On pourrait donc imaginer que beaucoup de leçons ont été

apprises sur le continent, dans ce domaine.

A l’instar de l’euro, l’éco suit un scénario connu, consistant à cibler un seuil minimal de convergence 

avant de lancer la mise en oeuvre progressive d’une zone monétaire. Dans le cas de l’éco, les critères clés sont des réserves de changes couvrant trois mois d’importations, une inflation inférieure à 10 %

(à réduire rapidement à moins de 5 %), un déficit budgétaire inférieur à 3 %, et des politiques de financement du déficit budgétaire par les Banques centrales ne dépassant pas 10 % des recettes

fiscales de l’année précédente. Enfin, le niveau d’endettement ne doit pas excéder 70 % du produit intérieur brut (PIB).

Il y a trois difficultés avec ces critères. Tout d’abord, aucun des adhérents actuels n’est près de les respecter. Deuxièmement, les délais pour atteindre les objectifs sont irréalistes.

Troisièmement, même s’ils étaient remplis, ces critères ne sont pas les mêmes que ceux préconisés par l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), qui regroupe les huit Etats de cette

zone du franc CFA. Ils diffèrent aussi d’autres obligations auxquelles sont soumis certains Etats membres, dans le cadre de plans du Fonds monétaire international (FMI) par exemple.

Il est donc nécessaire de comprendre le sens de cette précipitation. Est-il politique ou économique ? Est-il question de symbole ou de substance ?

Apparences trompeuses

Dans la théorie économique, les unions monétaires sont l’avant-dernière étape d’une intégration économique complète. Celle-ci devrait être précédée de l’établissement d’une zone commerciale

préférentielle, d’une zone de libre-échange, d’une union douanière, d’un marché unique et d’une union économique. On peut se demander si les Etats membres de la CEDEAO  ont pleinement mis en

oeuvre ces préalables, qui justifieraient le saut actuel. Si l’on tient compte du fait que le Nigeria est l’un des plus réticents, il y a aussi lieu de s’interroger. Le

poids de ce pays est massif au sein de la communauté. Il représente les deux tiers du PIB total de la CEDEAO, 77 % des exportations et 41 % des importations. La monnaie nigériane, le naira, est

fortement tributaire de la manière dont l’Etat fédéral génère ses revenus, principalement à partir des exportations de pétrole. Très dépendant des cours des hydrocarbures, il souffre de la volatilité

extrême des prix. En termes simples, le Nigeria dispose d’une flexibilité limitée pour mener une politique monétaire indépendante. Sa frilosité vis-à-vis de l’éco se justifie par ces restrictions. Le

Nigeria doit protéger son économie.

Qu’en est-il des autres ? Plus petits, les pays membres de l’UEMOA obtiennent des résultats supérieurs à ceux du Nigeria dans les différentes catégories d’intégration telles que les infrastructures

régionales, le commerce, l’intégration productive, l’intégration financière et macroéconomique ou la libre circulation des personnes. En la matière, la Côte d’Ivoire et le Togo sont les champions absolus

dans la sous-région. On pourrait donc soutenir que leur appartenance à une union monétaire déjà existante, celle du franc CFA, a permis de les rapprocher. Mais les apparences sont trompeuses. Leur

performance est inférieure à celle des membres de la Communauté d’Afrique de l’Est, qui ne possèdent pas et ne souhaitent pas d’union monétaire, préférant plutôt la convergence dans d’autres

domaines d’intégration.

Le franc CFA est d’ailleurs le sujet de polémiques récurrentes. Et si la Côte d’Ivoire a été l’un des plus fervents défenseurs des accords en vigueur dans l’UEMOA, le pays a également émergé, récemment,

comme l’un des plus enthousiastes promoteurs de l’éco. C’est intéressant politiquement. Cela pourrait indiquer que l’éco est perçu comme un vecteur essentiel d’une intégration plus poussée au

sein de la région, prévoyant l’abandon du franc CFA, au profit de relations économiques plus étroites avec l’Afrique de l’Ouest non francophone. Ou cela peut signifier que, si l’éco est un rêve lointain, il

avec l’Afrique de l’Ouest non francophone. Ou cela peut signifier que, si l’éco est un rêve lointain, il serait politiquement utile de le défendre.

Avec l’entrée en vigueur de la Zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf), le débat revêt encore une autre dimension. Le récent sommet extraordinaire de l’Union africaine, tenu à Niamey les

7 et 8 juillet, a vu quatre acteurs de l’Afrique de l’Ouest voler la vedette : le Nigeria et le Bénin adhérant

en dernier à la zone de libre-échange, le Niger accueillant le sommet et confirmant son rôle de champion des négociations, et le Ghana, qui a vu sa capitale choisie comme lieu du futur secrétariat

de la zone.

 

Ainsi, l’Afrique de l’Ouest est déjà bien occupée à promouvoir le commerce au niveau de tout le continent. Y a-t-il des énergies supplémentaires pour d’autres chantiers ? Il est utile de savoir que le

dossier d’une monnaie commune dans la région a été plus d’une fois remis à plus tard, faute d’un début de convergence entre les différents Etats membres. Le document de référence actuel pour la

CEDEAO, « Vision 2020 », a besoin que des cases soient cochées avant que soit conçue une nouvelle « vision ». La monnaie commune était l’objectif le plus difficile à atteindre à l’horizon 2020.

Assurément, l’annonce d’un nom et d’un réengagement au plus haut niveau a plu à beaucoup. Mais est-ce une chimère ? Le temps nous le dira.

 

 

Carlos Lopes

Carlos Lopes est professeur à l’Université du Cap et à Sciences Po. Il a présidé la Commission

économique pour l’Afrique des Nations unies.

 

ENTRETIEN. Directeur exécutif de l'Institut des futurs africains, Alioune Sall a été présent au Forum de Saint-Louis, à Ndar* et à Essaouira. Il s'est confié au « Point Afrique » sur l'Afrique de demain.
PAR MANON LAPLACE ET MALICK DIAWARA

Le développement durable de l'Afrique passera par la valorisation de ses richesses immatérielles et l'intériorisation d'un socle de valeurs communes. Convaincu de la nécessité pour l'Afrique de « réinventer ses propres paradigmes et reconnaître ses savoirs endogènes » en s'affranchissant des primats occidentaux, le sociologue Alioune Sall avance que suivre la trajectoire occidentale reviendrait à accepter que le passé des autres soit le futur de l'Afrique. Pour aller plus loin, il s'est confié au Point Afrique.

Le Point Afrique : Quand on parle de l'Afrique, on met souvent en avant les matières premières ainsi que les ressources minières et agricoles au détriment des ressources immatérielles. Pouvez-vous nous dire pourquoi l'Afrique doit se les réapproprier et comment ?

Alioune Sall : Lorsque l'on évoque le rôle de l'immatériel dans le développement, la première réflexion qui me vient à l'esprit concerne les propos de René Maheu. Directeur général de l'Unesco, il aimait à dire que « le développement, c'est la science devenue culture ». L'investissement dans l'acquisition des sciences, des technologies et dans l'éducation sont sans doute les plus rentables. Cela est particulièrement vrai à notre époque où les économies sont celles du savoir et non plus seulement de la ressource naturelle. Certains pays ne disposant d'aucun capital naturel s'en sortent car ils ont accumulé un capital scientifique et technologique permettant de vendre de la connaissance. Sous ce rapport-là, l'Afrique est particulièrement mal engagée, car le continent représente 3 % de la connaissance scientifique mesurée à l'aune des publications et seulement 1 % des brevets au niveau mondial. Pourtant, le bogolan malien est produit en Chine, parce que l'on n'a pas protégé nos richesses.

Pour se réapproprier ses ressources immatérielles, l'Afrique doit d'abord accepter de les reconnaître. Elle est victime de cette pyramide toxique des savoirs au sommet de laquelle trônent les épistémologies non africaines. On considère que les savoirs endogènes relèvent plutôt du rite ou de la croyance. Du fait du primat que l'on accorde à la science venue d'ailleurs, l'Afrique elle-même ne reconnaît pas la valeur de ses propres savoirs, savoir-faire et savoir-être. Les Africains ont une lutte à mener pour d'abord se convaincre, puis convaincre les autres que l'Afrique n'est pas vouée à être consommatrice des savoirs venus d'ailleurs. L'un des effets de la colonisation fut l'intériorisation par les Africains eux-mêmes de l'idée qu'il n'est de sciences et de savoirs que ceux validés par les universités occidentales.

Comment valoriser l'immatériel dans une perspective de développement durable des économies africaines ? 

On valorise peu l'immatériel parce que les planificateurs économiques sont piégés par une logique ne mesurant que ce qui est mesurable. Ce qui n'est pas mesurable est jugé d'un intérêt douteux, voire nul. Or l'immatériel se mesure différemment : le sentiment de contribuer à la société, l'éthique du futur, la responsabilité collective, le sens du don de soi. La qualité de la croissance, son utilité sociale et la finalité de la production échappent totalement aux indicateurs conventionnels qui mesurent la croissance.

Évidemment, les choses tendent à changer. Avec la IVe révolution industrielle, la science et les technologies posent des questions liées d'ordre éthique ou bioéthique. Cette révolution met les sciences au premier plan et ceux qui n'auront pas acquis cette maîtrise scientifique, même s'ils ont toutes les ressources matérielles du monde, ne pourront rien en faire. L'avantage comparatif de l'Afrique que sont ses matières premières sera perdu définitivement, car les produits de synthèse se substitueront à la production naturelle.

On se rend également compte que pour qu'une société se développe de manière harmonieuse, il faut un certain nombre de valeurs partagées et que l'on doit apprendre à vivre ensemble et faire communauté. Les capacités organisationnelles, le socle des valeurs, le sens de la responsabilité sont autant d'éléments qui relèvent de l'immatériel mais qui sont attachées aux sociétés africaines et qui revêtiront demain une importance plus grande. Quand nous serons capables de prolonger la vie, de produire davantage, de consommer davantage, bref que nous aurons répondu à nos besoins de base ; il faudra se poser un certain nombre de questions philosophiques.

Il en va de même pour le souci de l'avenir. Il faut redonner au temps sa tridimensionnalité entre un passé, un présent et un futur. Ne plus simplement vivre dans le quotidien, le carpe diem et l'hédonisme est une attitude culturelle importante pour le développement. Gro Harlem Brundtland a défini le développement durable comme « la conscience que nous n'héritons pas de la Terre mais que nous l'empruntons aux générations à venir ». Cette éthique du futur, immatérielle donc, selon laquelle il faudrait intégrer la dimension du long terme à nos calculs économiques, existe difficilement dans les économies conventionnelles.

Les États africains, et notamment le Sénégal, ont-ils selon vous saisi les enjeux de développement durable liés à l'immatériel ? 

Ils le saisissent à un niveau élémentaire et sont dans une logique de rééquilibrage de la formation. Il nous faut former des scientifiques et des ingénieurs, il y a trop de littéraires, de juristes, de philosophes. C'est justifiable, y compris pour promouvoir l'immatériel. Mais l'autre dimension de l'immatériel, à savoir le rapport à soi et aux autres, la réflexion sur les finalités ou encore l'organisation et le projet d'une société, est quelque peu occultée. Les États sont obnubilés par le fossé à combler entre l'Afrique et l'Occident. Cette philosophie du rattrapage est calculée en fonction de facteurs occidentaux. Mais l'Afrique n'est pas obligée de suivre cette trajectoire. La suivre serait accepter que le passé des autres est notre futur. Rien ne serait plus faux. 

Qu'est-ce que l'Afrique doit changer dans ses rapports aux autres continents pour ne plus être le continent lanterne rouge dans un maximum de domaines ? 

Nous devons simplement nous dire que l'Afrique n'est pas un monde isolé. L'Afrique doit inscrire son action dans le temps du monde dans lequel elle vit et avec lequel elle interagit. De ce point de vue, il y aurait deux écueils à éviter. Le premier serait d'adopter une attitude essentialiste et d'opérer un repli sur soi au motif que l'Afrique a des valeurs essentielles à préserver et que toute innovation extérieure risquerait de corrompre sa pureté originelle. Le second, qu'il faut éviter tout autant, serait une forme de dissolution dans l'universel qui effacerait toute spécificité africaine. Parce que cet universel serait nécessairement celui des dominants, donc de l'Occident. En évitant ces deux extrêmes, il faut s'attacher à penser une nouvelle façon d'être soi et d'être avec les autres.

À quand situez-vous le moment où le destin de l'Afrique s'est enlisé politiquement, culturellement, économiquement ? 

Le contact avec l'extérieur a été enrichissant, mais il a également été source de problèmes. Le Sahel fut une économie florissante. Notamment à l'époque de l'Empereur du Mali Kankou Moussa qui, lors de son voyage à la Mecque, a distribué tellement d'or qu'il en a fait chuter le cours. Rappelons que Tombouctou et ses bibliothèques furent de hauts lieux de savoir et de commerce d'idées. Un carrefour d'échanges entre le Maghreb et l'Afrique subsaharienne. Mais le contact avec le Maghreb a cessé lorsque la caravelle a remplacé la caravane. Le commerce du sel et de l'or a chuté lorsque les explorateurs européens ont pris possession des côtes et commencé la traite négrière.

L'homme est alors réduit au rang de marchandise. Et à partir de là, les sociétés africaines, dont les valeurs ont changé, ont commencé à être profondément en crise. Nous sommes entrés dans une économie rentière et avons vendu de la matière première, y compris des hommes, au détriment de la transformation sur place. Il n'y a donc plus eu de plus-value locale et cela a transformé le visage économique de la région. Tant et si bien que des siècles plus tard, notre économie est encore marquée par la faible valorisation que nous faisons des matières premières que nous produisons. C'est ainsi que le Nigeria, grand producteur de pétrole, connaît régulièrement des pénuries d'essence, parce qu'il n'a pas de raffinerie. Et le Sénégal, producteur d'arachides, doit importer de l'huile pour sa consommation. Tout ceci me semble être l'héritage direct du changement survenu dans les modes de production à partir du contact avec l'Occident.

D'aucuns estiment que le XXIe siècle sera celui de l'Afrique, quels sont les chemins que l'Afrique devra suivre pour se reconstruire politiquement, économiquement mais aussi socialement, culturellement et même spirituellement ? 

L'Afrique doit inventer ses propres paradigmes et susciter un désir d'avenir. Là où il n'y a pas de désir d'avenir, il n'y a pas d'avenir. Pour cela, il faut réformer structurellement et mettre en place de nouveaux mécanismes pour faire en sorte que le désirable devienne réalité. J'identifie des leviers majeurs.

Le premier : se doter d'un cadre macroéconomique permettant une croissance inclusive. Sans inclusivité, la croissance sera source de disparité. Il faut penser des politiques publiques, fiscales, monétaires de manière à valoriser et rémunérer davantage le travail que le profit. Les politiques actuelles sont plus favorables aux investisseurs étrangers qu'aux entrepreneurs locaux ou artisans du secteur informel.

Le deuxième me semble être l'accès aux ressources productives que sont les capitaux foncier, forestier ou halieutique. Dans la plupart des pays africains, les ressources naturelles appartiennent à l'État qui les cède le plus souvent à des compagnies étrangères. Au Sénégal par exemple, on se rend compte des enjeux importants des récentes découvertes de pétrole et de gaz et l'État fait tout pour capter ces rentes. Ces ressources ne bénéficieront pas au Sénégal en tant que tel, mais à des groupes particuliers.

Le troisième est l'accès aux services sociaux de base. On ne développera pas ce continent avec des analphabètes ou des malades. L'Afrique est le seul continent à avoir raté les objectifs du millénaire pour l'éducation. Et nous les raterons encore en 2030 si les tendances actuelles se poursuivent. Un continent avec 50 % d'analphabètes et un continent condamné à être à la traîne. Dans ce cadre-là, la question de la parité me semble essentielle. Les inégalités de genre pour l'accès à l'éducation et la santé ou la planification familiale posent problème. Il faut discuter sans tabou des sujets qui touchent à la démographie et à la sexualité.

La corruption et la mauvaise gouvernance sont des plaies de l'Afrique. La culture et l'immatériel ont-ils un rôle à jouer pour la réorganisation du politique, de l'économique et du social ?

La gouvernance est selon moi le quatrième axe. Quel système mettre en place pour que les différences ne se traduisent pas par des inégalités qui menacent le tissu social ? Comment donner aux communautés les moyens de faire sauter les verrous structurels qui les maintiennent dans une situation défavorisée ? Nos sociétés d'ordres et de castes sont profondément inégalitaires. Le rang est encore parfois déterminé par le sang : vous êtes noble ou non, l'aîné ou le benjamin, un homme ou une femme. En fonction, vous n'avez pas les mêmes droits.

La culture est importante pour la bonne gouvernance. Celle-ci n'est pas seulement une question d'application de la Constitution ou d'organisation d'élections à date régulière. Cela n'empêche pas un chef d'État de modifier la Constitution quand ça l'arrange. À mon sens, la bonne gouvernance est celle qui s'appuie sur un certain nombre de valeurs que les citoyens ont en partage. Il faut entamer un travail de réinvention de soi et de la société selon un socle de valeurs, un référentiel nouveau, plus égalitaire, moins patriarcal notamment. C'est beaucoup plus complexe que l'application formelle de quelques règles ou la séparation des pouvoirs.

Êtes-vous optimiste quant à la mutation qui va permettre aux populations africaines de mieux maîtriser leur destin ? Si oui, sur quoi cette mutation pourrait-elle s'appuyer ? 

Pour citer Gramsci, je pense qu'il faut « allier l'optimisme de la volonté au pessimisme de la raison ». On peut avoir une certitude au milieu de toutes ces incertitudes : le présent n'a pas de futur. La poursuite des tendances actuelles mènerait droit dans le mur. Mais le simple fait de se poser des questions quant à la fragilité de nos écosystèmes, et c'est le cas en Afrique, constitue pour moi une raison d'être optimiste. 

Le pessimisme en revanche vient du fait que rien ne nous sera donné gratuitement. Nous parviendrons à de nouveaux équilibres à travers de longues luttes. La question sera de savoir avec qui s'allier pour mener ces luttes. Faut-il des alliances exclusivement africaines ? Ou partageons-nous des ambitions communes avec d'autres continents ? Je suis de ceux qui pensent que la lutte pour un autre monde va au-delà des clivages de races, d'ethnies ou de continent. Il faudrait une Internationale des peuples pour faire en sorte que l'avoir n'ait pas le dessus sur l'être. Et que les moyens de vivre ne priment pas sur les raisons de vivre.

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