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Aboubakry Wade

Aboubakry Wade

Pour un pays en développement, soumis à la contrainte de rareté des ressources et des capacités, la promotion des Zone Économique Spéciale (ZES) permet de bâtir, dans un délai relativement court, des îlots de compétitivité globale et des «Quick Wins», dans un environnement national confronté à d’énormes défis de mise à niveau. La mise en place de ZES publiques ou privées est ainsi devenue une voie obligée pour insérer les pays africains dans les chaînes de valeurs régionales et mondiales aux normes de plus en plus exigeantes, en termes de qualité et de délai de livraison.

L’expérience montre que le succès durable des politiques de développement des ZES est intimement lié à leur cohérence et à leur alignement sur les grands choix stratégiques identifiés dans le Plan national de développement ou dans ce qui lui ressemble. C’est la condition sine qua none pour assurer une bonne mobilisation des ressources en faveur des ZES et une bonne coordination avec les politiques menées en dehors des ZES.

Plusieurs pays africains se fixent dorénavant pour but de devenir des pays émergents à moyen ou long terme. Ils se donnent notamment comme objectifs : de développer l’industrialisation et la transformation des ressources naturelles agricoles et minières, de promouvoir la diversification des exportations et l’insertion dans l’économie mondiale, de promouvoir un secteur privé national fort, d’attirer les investissements directs étrangers pour accélérer le progrès technologique, de créer des emplois et des revenus, en particulier pour les nombreux jeunes qui arrivent sur le marché du travail, de développer tout le territoire national, tout en maintenant un cadre macroéconomique sain.

 

Les ZES peuvent activement contribuer à atteindre ces objectifs si les conditions ci-après, que j’appelle les « douze règles d’or des zones économiques spéciales », sont réunies :

 

Règle d’or n°1 : l’inclusion de la politique de développement des ZES dans le document de planification nationale, en la basant, en priorité, sur les options stratégiques sectorielles (notamment en promouvant les mêmes grappes) et horizontales du Plan. Il convient alors de mener une vraie planification intégrée, dressant des blocs cohérents et complémentaires de politiques publiques qui répondent aux besoins précis des ZES et mobilisant l’attention de tous les départements et agences sectoriels du Gouvernement. Les orientations définies dans le Plan permettront, dans un deuxième temps, de définir une stratégie de développement à moyen terme des ZES alignée sur les priorités définies au niveau global et articulée avec un plan d’actions clair, chiffré et daté.

 

Règle d’or n°2 : une bonne planification spatiale des ZES, en vue de mailler le territoire national par des ZES, en tenant compte des spécificités des pôles économiques régionaux et en évitant d’implanter les ZES sur des terres agricoles fertiles ou dans des zones enclavées, mal connectées ou difficilement aménageables, ou incapables d’accueillir du capital humain de qualité.

 

Règle d’or n°3 : une bonne préparation des ressources humaines qui doivent occuper les postes de travail dans les entreprises installées dans les ZES. Ceci peut nécessiter d’identifier dans le Plan national des actions spécifiques pour mettre en place des écoles de formation techniques spécialisées, ainsi que de définir des incitations et des actions d’accompagnement pour favoriser le recrutement initial des diplômés dans les ZES.

 

Règle d’or n°4 : le développement des infrastructures au sein et en dehors des ZES. Ce qui exige d’inclure dans le Plan national de développement des ressources adaptées pour bâtir des infrastructures de connectivité de classe internationale (transports, énergie, télécommunications, eau, assainissement) reliant les ZES au reste du pays, et pas seulement confinées au sein des ZES.

 

Réglé d’or n°5 : le maintien d’un bon équilibre dans le financement des infrastructures des ZES; pour éviter que le budget de l’État soit exagérément sollicité, générant un rapport coûts/bénéfices négatif. La promotion de ZES développées par le secteur privé et la création de sociétés d’investissement impliquant, à côté de l’État, le secteur privé et les institutions de financement internationales (Banque Africaine de Développement (BAD), Société financière internationale (SFI), Afreximbank, etc.) pourraient y contribuer. Ces dernières institutions y sont d’ailleurs favorables et ont déjà mobilisé des ressources pour répondre aux sollicitations des pays.

 

Règle d’or n°6 : La définition d’un bon cadre réglementaire et fiscal de promotion des ZES, s’inspirant des meilleures pratiques internationales, en fixant une limite dans le temps aux incitations et en évitant que des entreprises non compétitives choisissent de s’installer dans les ZES uniquement pour échapper à l’impôt. Il convient également d’établir un bon équilibre entre le développement des exportations et la promotion de l’import-substitution, sachant que les deux stratégies concourent au même but d’amélioration de la balance des paiements courants. Toutefois, l’expérience montre que les pays qui encouragent l’exportation réalisent de meilleures performances en termes de productivité et de croissance que ceux qui prônent l’import-substitution. S’agissant du système de taxes, il ne constitue pas le facteur le plus déterminant pour attirer des investissements dans les ZES. Les pays africains pourraient donc établir, comme modèles de ZES, des zones industrielles et des agropoles de classe internationale, accueillant dans le même espace des entreprises hautement compétitives tournées vers le marché intérieur ou vers le :marché extérieur; ces derniers recevant des crédits d’exportation sous forme de dégrèvements sur les impôts et taxes consécutifs aux opérations de vente à l’extérieur.

 

Règle d’or n°7 : La mise en place d’administrations des ZES efficaces et dotées de capacités humaines et opérationnelles de qualité, ainsi de réels pouvoirs de gestion, sur la base d’une feuille de route évaluée en permanence.

 

Règle n°8 : L’accélération de l’amélioration du cadre général des affaires dans le pays; la compétitivité de la ZES étant impactée tout à la fois par les facteurs internes que par ceux qui se situent dans son environnement global au sein du pays.

 

Règle d’or n°9: L’encouragement des entreprises installées dans les ZES à créer des co-entreprises (joint-ventures) et des liens de sous-traitance avec les PME nationales installées hors des ZES, ainsi des partenariat avec les réseaux de recherche nationaux, en vue de bâtir un écosystème de clusters intégrés et technologiquement innovants. Le pays y gagnera en développement du contenu local des ZES, en réduction des importations de matières premières et de biens intermédiaires, ainsi qu’en transfert de technologie et en diffusion des bonnes pratiques organisationnelles sur le reste de l’économie. Ceci pourrait être une conditionnalité clairement identifiée dans le système d’incitations mis en place.

 

Règle d’or n°10: l’inclusion dans les politiques de développement des ZES d’actions contribuant aux objectifs nationaux de développement autres qu’économiques, comme la promotion de l’emploi décent et du bien-être social des travailleurs, de la responsabilité sociétale et de la durabilité environnementale. Ce faisant, les ZES pourront être de puissants instruments pour l’atteinte des Objectifs de Développement Durable (ODD) des Nations Unies et ceux de l’Agenda 2063 de l’Union africaine, et servir de terrains d’expérimentation de nouvelles façons de promotion du développement durable et inclusif (mise en place de ZES écologiques).

 

Règle d’or n°11 : la mise en place d’une coordination de qualité entre les acteurs directs et indirects des ZES. Coordination entre l’Administrateur de la ZES, le Promoteur/Développeur, l’Opérateur et les entreprises installées, dont les rôles et responsabilités doivent être clairement définis dans des textes. Un cadre de concertation continue doit ensuite être mis en place entre eux, pour identifier très vite les difficultés éventuelles et les corriger.

Coordination également entre les acteurs de la ZES et les autres administrations publiques, à travers la mise en place d’un vrai Guichet unique autant que possible dématérialisé, l’identification d’un Cadre autonome de régulation des ZES (impliquant le secteur privé) et l’institutionnalisation d’actions concertées de promotion des investissements et des exportations dans les ZES et en dehors des ZES.

 

Règle d’or n°12 : l’institutionnalisation d’un bon système de suivi-évaluation des performances et des impacts des ZES, en identifiant au préalable des indicateurs adaptés, en les insérant dans le cadre de suivi global du Plan national de développement, et en collectant régulièrement des données sur le terrain. Un Comité interministériel de suivi pourrait être mis sur pied, avec pour rôle de superviser ce travail de « monitoring des ZES ». Il se réunirait périodiquement au niveau politique (ministres, sous la coordination du Chef du Gouvernement, une fois par trimestre) et au niveau technique (entre les agences et directions générales concernées, une fois par mois). Le succès des ZES doit en effet être une ardente priorité des Autorités, situées au plus haut niveau de l’État, qui doivent être les champions des ZES et qui leur accordent un soutien politique fort.

 

En définitive, le succès des ZES en Afrique ne proviendra pas du hasard ou de la chance. Ce sera le fruit d’intenses efforts harmonieusement coordonnés et mis en œuvre de manière méthodique et avec un esprit imprégné de volontarisme et de leadership transformationnel.

Chaque pays africain devrait ainsi effectuer son propre autodiagnostic, pour évaluer le degré de réalisation des douze règles ainsi identifiées. Des leçons devraient également être apprises des expériences des milliers de ZES fonctionnant dans le monde et des ZES continentales regroupées dans l’Organisation des Zones Économiques Spéciales africaines (AEZO). Des actions de mise à niveau pourront ensuite être retenues, pour combler, dans les meilleurs délais, les écarts constatés par rapport aux meilleures pratiques, et accélérer la transformation productive des pays du continent, conformément aux vœux de l’Union africaine.

 

Par Moubarack LO

Directeur général du Bureau de Prospective Economique (BPE) du Sénégal

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Une nouvelle idée fait son bonhomme de chemin, La création de l'Organisation mondiale de l’intelligence artificielle (Omia) pour travailler sur les enjeux sociétaux et éthiques de cette technologie. L'OMIA devrait être une sorte de «tour de contrôle» de l’intelligence artificielle, qui pourrait notamment «rassurer la population» susceptible de se sentir parfois menacée par les utilisations futures de cette nouvelle technologie qui va changer toute l'économie mais va aussi faire disparaître beaucoup de metiers et fonctions qui deviendront inutiles. Le Canada a la pointe de cette proposition. Comme pour toute innovation, les résistances s'organisent et on doute de l'utilité d'un tel projet. Et nous autres africains ? Allons nous rater le train de l'intelligence artificielle ? Je me demande comment l'Afrique va se positionner. Les transformations en cours ne sont pas simplement une continuité de la troisième révolution industrielle' ou quatrième décrite brillamment par Klaus Schwab de World Economic Forum. C'est plutôt le début d'une 4eme révolution industrielle qui se dessine sous nos yeux. Surtout que la main-d'œuvre bon marché et les ressources naturelles qui constituent un peu les forces actuelles de l'Afrique ne vont pas exactement correspondre aux besoins de la nouvelle révolution industrielle. On n'est pas prêt à investir en recherche et développement et à l’éclosion talents tres qualifiés.

Il y a quelques percées quand même dans certains pays comme le Rwanda et l'Éthiopie. Le Rwanda a adopté le 1er réseau national de distribution de drones au monde pour l'aide médicale ? Les Rwandais l'utilisent pour délivrer du sang aux patients dans les zones reculées. Une société de robotique basée en Californie "Zipline" travaille directement avec leur Centre de transfusion sanguine pour effectuer 50 à 150 accouchements par jour dans des centres de transfusion dans l'ouest du Rwanda. Les sud africains ont par exemle Aeroview. C'est une plateforme qui utilise l'intelligence artificielle avec des satellites et les drones aussi pour aider leurs agriculteurs à optimiser le rendement grace à l'analyse des cartes traitées pour identifier les zones à problèmes dans certaines cultures. Par exemple la canne à sucre. On peut imaginer si on a la possibilité de prévenir même partiellement les mauvaises récoltes. Ce sont les enjeux du futur. Si ces outils sont contrôlés par d'autres, c'est très grave. Ils vont continuer à imposer une "rarete organisée " comme dit Ziegler. Même sur les enjeux de transparence, les données vont changer. Un système efficace d'intelligence artificielle peut par exemple suivre les habitudes de dépenses suspectes dans les décaissements de l'État. On doit réfléchir sur ces disruptor comme disent les anglais. Les "perturbateurs" qui vont changer le monde. Certains emplois deviendront obsolètes, car les machines intelligentes seront en mesure d'accomplir des tâches plus rapidement et avec plus de précision que les humains. De nouveaux rôles seront également créés . Il y aura des emplois auxquels nous n'avons même pas encore pensés !

Dr Arona Soumaré, environnementaliste dans un commentaire circonstancié écrivait récemment à propos de cette question : «devrions nous être surpris d'apprendre que big brother ait mis sur écoute notre téléphone intelligent ? Après tout, nous lui avons nous mêmes donné accès à nos données personnelles via nos profils, nos gps, etc. Les algorithmes intelligents se chargent par la suite d'analyser ces flux pour "deviner" nos gouts, nos orientations et nous "régenter" . Dans ce contexte la sécurité des données et le respect de la vie privée deviennent des enjeux cruciaux. Mais au delà de cela, il y a des enjeux de société énormes. De plus en plus , les rues de nos villes vont devenir qu'on le veuille ou pas des "laboratoires vivants " à notre profit ou à notre détriment. La ville intelligente se construit sous nos yeux. Demain on pourra peut être mieux gérer nos déchets et optimiser le transport en commun voire favoriser l'implication des citoyens dans les territoires. On se faire épier! Maintenant que dire des risques? Il est clair que l'omniprésence des dispositifs d'analyse des données dans l'espace public pose un sérieux problème dans un contexte où les droits des personnes ne sont pas encore respectés dans beaucoup de pays. Il est ahurissant de constater que des travaux de reconnaissance faciale effectués par des chercheurs a Stanford (Kosinski et Wang) a pu permettre de développer un algorithme permettant de détecter l'orientation sexuelle d'une personne a partir de quelques photos ! On sent tout de suite les risques de profilage racial, politique, etc. De même l'usage militaire des armes autonomes va changer la manière de faire la guerre et de gérer la sécurité malgré les protestations de personnalités comme Stephen Hawking ou Elon Musk! L'intelligence artificielle va nous confronter a de nouvelles questions éthiques. Et la question c'est comment "programmer l'éthique" ? D'ailleurs une équipe de MIT propose un site Web pour ceux qui souhaitent tester leur réaction face à un dilemme éthique précis. Imaginons une voiture autonome qui détecte une force au milieu de la route. Malheur! Il s'agit d'un enfant. La voiture calcule qu'il est impossible d'éviter la collision. Que doit faire la voiture ? Foncer sur le gamin?

Changer subitement de voie? Oui sûrement. ..mais une voiture arrive en direction opposée! Que faire ? Risquer sa vie? Ôter une autre vie? Et si notre famille est a bord ?et si la forme n'était pas un enfant mais un âne (en espérant que l'IA est capable de faire la différence ). Veux t'on laisser un algorithme faire ces choix pour nous? Enfin jusqu'à présent on parle des enjeux économiques et sociaux mais qu'en est il des enjeux environnementaux. Il est certes vrai que le bitcoin nous éviterait de fabriquer de l'argent physique ou que la liseuse économise l'usage de papier. Mais derrière tout cela il y a un coût énergétique énormes ! Par exemple l'IA Watson de IBM qui est devenu champion du jeu télévisé américain (jeopardy) était équipé de 200000 watts (équivalent énergétique de 100 maisons américaines) pour pouvoir "penser" et battre un être humain (qui utiliserait quelques calories ). Grosso modo, l'hypothèse du pire est une manière prudente de se préparer (principe de précaution ). Il est aussi clair que le progrès technique n'a jamais été un gage de progrès moral. Mais la marche du monde nous astreint a participer et subir».

Dans ces conditions, la question c'est comment on va préparer les jeunes à cela dans un horizon très court ? Il faut s'assurer que les travaux scientifiques sont accessibles à la population, prendre en compte dans le processus décisionnel et servir de radar où se préparer aux enjeux à venir. Dans ce contexte, il ne serait pas superflu de nommer un conseiller scientifique en chef auprès du chef de l'Etat sur ces questions. Cette année (en septembre) on a eu une Expo Africa 2018 sur l'intelligence artificielle à Cap Town en Afrique du Sud. Doit on toujours attendre 10 ans de plus avant de s'y mettre ? Est ce utopique de s’intéresser a l'automatisation robotique, l'intelligence artificielle, la nanotechnologie, l'informatique quantique, la biotechnologie, l'impression 3D et les véhicules autonomes, etc. Toutes les économies émergentes trouvent les ressorts pour brûler les étapes du développement quand c'est possible. Leapfroging. Evidemment il faut prendre soin d'identifier à la fois des considérations techniques, sociales, en veillant à ce que la technologie ne soit pas intégrée au détriment du social et même du culturel.

NKEN

 

Ancien Conseiller Technique du Président de la république du Sénégal, chargé des questions économiques, avec rang de Ministre, secrétaire général de l’Association des Chercheurs Sénégalais (ACS), secrétaire général de l’Association Sénégalaise des Économistes (ASE), membre du CODESRIA et directeur du Forum du Tiers-Monde, Chérif Salif Sy est formel : «ce sont les chefs d’états de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, eux -même qui ont décrété en 1983 , que le FCFA n’avait pas d’avenir ». Invité par le MEDES (Mouvement des entreprises du Sénégal) à débattre de la question, le 12 septembre, en marge de la 19ème session annuelle de l’organisation patronale, l’enseignant et chercheur a également émis des réserves quant à l’entrée en vigueur de la monnaie unique, l’Eco, dès 2020. Celui que d’aucuns présentent comme l’héritier de Samir Amin s’est prêté au jeu des questions-réponses avec Financial Afrik.

M. Sy, quel regard, l’économiste que vous êtes porte-t-il sur le rejet des migrants africains par les sud-africains ?

Je crois que le problème de l’Afrique du Sud est un problème très complexe. Il y a une insuffisance de l’éducation relativement à la prise en main de cette population jeune après 1994. Les séquelles liées à l’Apartheid sont encore vives. De plus, il y a une incapacité manifeste de l’économie du pays, comme du reste, la plupart des économies du monde, à donner du travail à sa jeunesse.

On peut considérer qu’il y a un échec relatif, en tout cas sur ces questions. Il faut aussi parler de sujets qu’on ne veut pas aborder. Je me rends au moins deux fois par an en

Afriquedusud. Cequejeremarqued’emblée,c’estlahargnedelajeunesse,son impatience et ses frustrations. En résumé, la jeunesse sud-africaine est très mécontente de la gestion du Congrès national africain (ANC).

Personnellement, il m’arrive de discuter là-bas, de l’avenant à la constitution très favorable aux Blancs, que le premier gouvernement de Nelson Mandela, avait signé et qu’on n’évoque jamais dans les débats. J’ai écouté des jeunes et notamment des chefs d’entreprises sur le sujet.

Mandelas’étaitengagéaussiàdonner30%desterresàlamajoriténoire. Lerésultatest décevant puisque, sur 25 millions d’hectares, seuls 2 millions seulement, ont été distribués à 1,3 million de noirs. Lorsque Mandela a pris le pouvoir, 82% des terres étaient entre les mains de fermiers blancs contre 80% aujourd’hui.

Personnellement, je pense que Mandela voulait bien faire les choses mais 25 ans après, force est de le constater, le résultat a été plus que décevant pour les sud-africains. Très honnêtement, c’est un échec. Là-bas, on ne le pardonne ni à Nelson Mandela ni à ses successeurs.

A cela s’ajoute d’autres ingrédients explosifs. Johannesburg a le taux d’assassinat le plus élevé au monde avec New York. Le taux de chômage de 45 %, n’est pas soutenable.

Maintenant , celui qui a fait exploser la situation, c’est le nouveau maire de Johannesburg qui appartient à l’opposition et qui n’a pas arrêté de dire qu’il voulait «foutre dehors» les émigrés noirs . Voilà un ensemble d’ingrédients à intégrer pour comprendre comment ce pays est en train de se déchirer. Cela laisse quand même des traces profondes, qui ne vont pas s’effacer du jour au lendemain. Les plaies sont profondes. Il y a une succession de frustrations liées à la pauvreté mais aussi au manque d’éducation civique. Une autre chose de surprenant est que l’Afrique du Sud, a, avec la Tunisie et le Sénégal, les ratios les plus élevés par rapport au PIB pour l’investissement dans l’éducation (respectivement, 6,2%, 6,7% et 6,2%). Manifestement, cela ne profite pas la population noire. Voilà où nous en sommes aujourd’hui.

Et malheureusement, comme toujours, les Etats africains ont une façon de réagir qui ne donne pas suffisamment de satisfaction. Je ne pense pas, personnellement, que la bonne réaction soit simplement de rappeler son ambassadeur ou d’affréter un avion pour ses ressortissants. Il faut certes les mettre à l’abri. Au delà, il faut lancer des

discussions sérieuses avec le gouvernement Sud-Africains parce que le problème est récurrent. Il existait déjà sous l’Apartheid, durant les présidences de Mandela, Thabo MbekietZouma. Onlevoitaujourd’huiavecCyrilRamaphosa.Leproblèmeest profond.

Ces émeutes n’illustrent-elles pas les difficultés à venir de la zone de libre-échange continentale africaine (ZLECA) ou de l’intégration africaine ?

Cela peut avoir un effet négatif, l’Afrique du Sud étant, avec ses capacités financières, parmi les économies qui se portent le mieux sur le continent. Cela se traduit par une prétention à être un leader sur le continent au niveau de l’Union Africaine ou à celui des Nations-Unies où Pretoria ambitionne de siéger au nom du continent. Les réactions des leaders sud-africains sont claires. Dès la création de la zone de libre-échange et la décision d’établir le siège à Accra (Ghana), ils ont organisé une grande réunion de concertation. Cela veut dire que l’Etat sud-africain accorde une attention particulière à la veille stratégique et à la prospective. Cependant, toutes ces ambitions de leadership s’avèreraient inutiles si rien n’est fait pour apaiser la situation dans le pays et rassurer les autres pays du continent. Les événements à caractère xénophobe qu’on y vit depuis quelques jours sont entrain de semer le doute concernant la crédibilité du gouvernement sud-africain. Comment prétendre au leadership sur le continent si on n’arrive pas à gérer ces problèmes sociaux.

Donc, je pense qu’en plus de sécuriser dans les meilleurs délais les ressortissants africains, les gouvernements de leur pays devaient immédiatement appeler à une réunion spéciale de l’Union Africaine élargie aux Nations Unies et à d’autres observateurs.

Parlons d’émergence : d’une manière générale n’est–on pas amené à considérer que les émergences africaines sont en échecs ?

Je n’en suis pas sûr ! Vous savez, il y a une sorte de reflux dans la propagande liée à l’émergence. Je crois que c’est surtout cela. Mais quand vous allez par-ci, par-là, il y a quelques travaux, des projets d’infrastructures. Le grand problème reste la
mobilisation des ressources. Construire le développement fait appel à des ressources extérieures mais aussi et surtout, internes. Malheureusement nos pays ont une grande faiblesse dans la mobilisation des ressources internes. Dans tous les pays africains, on a cette impression d’une sorte de stagnation sur l’avancement dans la mise en œuvre de certains projets. L’émergence n’est pas un but objectif. Le vrai objectif c’est le développement.

On ne peut seulement avoir pour ambition de sortir la tête de l’eau. Il faut
carrément sortir de l’eau. C’est ça le défi. Il faut, par conséquent, prendre l’émergence comme une étape de mise à niveau, pour que le développement et la compétition aient un sens. C’est une étape dans les réformes structurelles, qui est déterminante pour le développement économique et social.

Malheureusement, le constat, nous l’avons sous les yeux, les choses bougent lentement. Le FMI et la Banque Mondiale ne cessent, depuis quasiment un an, d’attirer
l’attention des autres pays nourrissant cette prétention à l’émergence sur leur niveau d’endettement, même si pour certains d’entre eux, l’endettement reste relativement viable, autrement les agences de notation n’engageraient pas leur crédibilité en «annonçant la bonne nouvelle» aux investisseurs.

L’endettement est catastrophique surtout lorsqu’il touche le secteur privé national. Si on reconstitue dans un pays le stock de la dette intérieure, les entreprises ne pourront plus travailler, ni recruter. Et cela aura pour conséquence, l’augmentation du chômage. Je crois que ce sont des choses sur lesquelles il faut des concertations larges. Bref, le constat est là. L’on remarque le blocage des processus de l’émergence dans beaucoup de pays africains.

L’économiste français et Prix Nobel Thomas Piketty vient de publier un essai où il replace l’idéologie au centre de l’économie. Est-ce à dire que les idéologies ne sont pas mortes ?

Il ne peut exister une constitution sociale sans idéologie, ni de processus de légitimation, c’est impossible. Ceux qui déclarent qu’il n’y a pas d’idéologie, sont pour
le statu quo, c’est-à-dire le règne de l’idéologie dominante à coup sûr. Donc, proclamer lamortdel’idéologie,c’estaussifairedel’idéologie. Maisleproblèmen’estpasqu’un problème d’idéologie. Il y a aussi les dogmes érigés en lois de l’Economie et qui n’en sont pas. Au final, cela fait une série d’orthodoxies qu’on impose à des Etats. Et, fondamentalement, ces dogmes qui orientent la marche du monde depuis plus de quatre siècles ont été dénoncés dès le lendemain de la proclamation d’Adam Smith avec l’histoire de la «main invisible» dont on parle souvent. Notamment, la «théorie de l’équilibre général qui oriente l’économie conventionnelle». Jusqu’ici, on continue de la mettre à mal. C’est impossible, cela ne peut pas exister. Les derniers
critiques proviennent des libéraux.

Et vous avez vu le mouvement des grands patrons aux USA, il y a deux semaines. C’est inédit dans l’histoire économique sous le capitalisme ! Des patrons qui disent «jusqu’ici, nous avons fonctionné sur le bonheur des actionnaires et le profit, il faut que cela cesse». Je pense qu’il faut que l’économie se penche surtout à toutes les parties prenantes pour que vraiment l’homme se réalise dans sa société.

En grande Bretagne, il y a une fédération de grandes organisations et un mouvement vaste de la société civile demandant qu’on repense l’économie, qu’on la réoriente vers l’économie réelle, sur la base d’une réflexion fondée sur ce qui est possible en économie. Le troisième niveau de répercussion de ces dogmes, orthodoxie libérale et néolibérale, réside au niveau de l’enseignement de l’économie.

L’enseignement a vécu 35 ans de blocage parce que c’est parti d’une révolte des étudiants qui disaient que ce qu’on leur professait en économie ne correspondait absolument pas à l’économie réelle. Apparemment, l’on peut dire que la cause
est entendue puisque dans tous les pays, il y a une véritable réorientation de l’enseignement de l’économie. Il y a des raisons d’espérer mais ce n’est pas gagné. Les hommes d’entreprises et les patrons vont continuer à avoir le réflexe conservateur, surtout lorsqu’ils ne veulent pas perdre le contrôle sur la société.

Donc c’est des résistances qu’il faut organiser pour agir véritablement sur les inégalités dont traite Piketty ?

Mais, il faut dire que Piketty a approfondi son étude économique. Et c’est cela qu’on attend d’un scientifique. Son premier livre avait porté essentiellement sur les grandes économies. Dans son deuxième livre que je n’ai pas encore lu à part les extraits diffusés, il y a une prise en compte plus large des effets des inégalités sur les autres parties du monde. Et je crois que c’est très positif. Mais, il est clair que les inégalités sont un grand problème et tous les gouvernements doivent aujourd’hui s’engager dans leur forte réduction.

Dans un contexte où le FCFA est au cœur des débats entre spécialistes et économistes, êtes-vous pour son remplacement ?

Ecoutez ! Dès lors que les chefs d’Etat ont décidé dès 1983, avec la jeune CEDEAO, de créer la monnaie de l’espace communautaire, la fin du Franc CFA était décrétée. Mais de cette signature à la mise en œuvre d’une monnaie de la CEDEAO, il y a beaucoup de réformes, de discussions et de débats.

Quels sont les obstacles à cette monnaie de la CEDEAO ?

Nous sommes encore en présence d’Etats faibles, vulnérables, faillis. Certains parlent même de non-Etat. D’autre part, nos économies ne sont pas au même niveau de développement entre elles ; à peine certaines d’entre elles s’engagent dans l’industrialisation qui est fondamentale, ensuite il va falloir gérer les dissymétries entre économies dans le lancement de cette monnaie. Je ne suis pas sûr par ailleurs que la monnaie Eco soit prête en 2020. L’avenir nous dire ce qu’il en sera. Je soutiens néanmoins l’initiative depuis le début.

Certains économistes soutiennent que le Franc CFA a plus d’avantages que d’inconvénients. Votre commentaire ?

Non, ce sont des points de vue. Même si c’était vrai, certains inconvénients peuvent être extrêmement lourds, si bien qu’ils pèsent plus les avantages. Prenons un seul désavantage : lorsque dans les pays des différentes régions du monde, il est rare de trouver des taux d’intérêts dépassant 6% pour l’entreprise, dans notre espace monétaire, les prêts accordés au secteur privé oscillent entre 18 et 22%. C’est intenable. Il n’y a pas une région au monde où le secteur privé peut jouer un quelconque rôle avec un niveau si élevé de taux d’intérêt et de coût d’accès aux ressources.

Il est vrai que la zone Franc CFA nous a aidé à continuer à rester ensemble et à prendre en charge l’idéal de l’intégration. Mais le résultat est là. Au tout début du Franc CFA, on parlait de l’objectif du renforcement du commerce intrarégional. L’on doit constater qu’il est quasiment bloqué depuis que la monnaie existe. Bref, le Franc CFA a des avantages

et des inconvénients considérables. À mon avis, il faut tirer toutes les leçons de la gestion de cette monnaie. Au passage, je dirais que le Franc CFA a permis à nos agents économiques et banques centrales d’avoir une expertise certaine qu’il faut capitaliser en vue de la monnaie commune de la CEDEAO.

Quels sont, vos pronostics quant à l’entrée en vigueur de l’Eco en 2020 ?

Non, encore une fois, je n’y crois pas à moins que l’on fasse ce qu’Alassane Ouattara a
dit et, avec lui, d’autres chefs d’Etat. Les pays de l’UEMOA, étant beaucoup plus en phase entre eux, sont plus à même d’aller vers l’implémentation de la nouvelle monnaie. Il faut commencer par ce bloc. Cela ne veut pas dire comme nous l’entendons que c’est le franc CFA qui va continuer en prenant un autre nom ; c’est impossible pour la bonne raison que nous sommes dans la CEDEAO. Les autres rejoindraient par la suite, c’est dans l’ordre du possible. Il faudra regarder ce qui se passe dans le monde. On n’attend plus que tout le monde soit au même niveau. Il faut s’engager en entreprenant des actions. On se trompera, on se corriger mais on avancera. Je crois que c’est ce qu’il faut faire.

 

Propos recueillies par Ibrahima Junior Dia

Ibrahima jr Dia

Economiste de formation, passionné des questions de développement, suit l’actualité financière africaine au jour le jour. Milite pour une Afrique nouvelle sans frontières et sans préjugés. A lu Marx, Adam Smith et Cheikh Anta Diop et aime échanger sur ces sujets.

 Pas de bulletin de vote, pas de compte bancaire, pas de carte sim, pas de permis de conduire, pas de prestations sociales, pas de sortie légale du pays… Vivre sans papiers est un handicap terrible. A travers le monde, plus d’un milliard de personnes ne disposent d’aucune pièce d’identité. En Afrique subsaharienne, la région la plus touchée, on peine encore à réaliser l’ampleur du problème et ses conséquences désastreuses pour un continent qui lutte encore et toujours pour se débarrasser de la pauvreté.

Lucien est originaire du village de Banigbé, une localité située non loin de Porto-Novo, la capitale du Bénin. Pour gagner sa vie, il achète des pièces détachées au Nigeria qu’il vient revendre dans son pays. Mais l’Etat béninois ne le reconnaît pas. Et pour cause, il ne dispose d’aucun document attestant de son identité. « Parfois en traversant la frontière [Bénin-Nigéria, ndlr] pour acheter ma marchandise, je suis confronté à plusieurs problèmes. Comme je n’ai pas de papiers, je suis parfois obligé de payer beaucoup d’argent pour qu’on me laisse passer. […] J’ai souvent envie de voyager plus loin comme mes amis, d’aller en Amérique. Mais je sais que c’est impossible, je n’ai même pas de carte nationale d’identité », nous confie-t-il en souriant d’un air presque résigné.

« Comme je n’ai pas de papiers, je suis parfois obligé de payer beaucoup d’argent pour qu’on me laisse passer.»

Comme Lucien, 500 millions d’Africans, soit près de la moitié de la population, sont confrontés à cet énorme défi de ne pas pouvoir prouver leur identité. D’après la Banque mondiale, l’Afrique et l’Asie du Sud concentrent, à eux deux, 81% du milliard de personnes « invisibles » que compte le monde.

 

Un frein dans la lutte contre la pauvreté et l’inégalité

L’une des causes de l’engluement de l’Afrique dans la pauvreté réside dans le fait qu’une bonne partie de la population est, de fait, « exclue » de la sphère de redistribution des richesses et de le vie civique, parce que ne disposant pas de documents d’identité officiels.

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45% des femmes vivant dans les pays à faible revenu n’ont pas d’identité légale.

 

« Sans un moyen sûr et fiable de prouver son identité, il sera difficile pour les invisibles de bénéficier de services de santé et d’aide sociale essentiels, de s’inscrire dans une école, d’ouvrir un compte bancaire, de se procurer un téléphone mobile, d’obtenir un emploi, de voter ou encore de déclarer une activité », indique la Banque mondiale.  

L’une des causes de l’engluement de l’Afrique dans la pauvreté réside dans le fait qu’une bonne partie de la population est, de fait, « exclue » de la sphère de redistribution des richesses, parce que ne disposant pas de documents d’identité officiels.

Cette situation creuse également les inégalités au sein des économies africaines. D’après les chiffres de la Banque mondiale, 45% des femmes vivant dans les pays à faible revenu n’ont pas d’identité légale, contre 30 % des hommes.

 

Des causes nombreuses et multiformes

L’une des causes de ce problème est le coût parfois trop élevé de l’accès aux documents d’identité. Au Tchad, par exemple, il faut débourser plus de 16 $ (10 000 FCFA) pour se faire établir une carte d’identité, alors que la Banque mondiale estime que la population pauvre du pays devrait croître à 6 millions de personnes, cette année.

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En Côte d’Ivoire, sur un million d’étrangers hors CEDEAO, moins de 2% ont pu s’offrir la Carte de Résident vendue 300 000 FCFA (soit 375 kg de cacao pour un planteur…).

 

Avec les cas de corruption, les populations peuvent même se retrouver à payer beaucoup plus que ce qui est prévu par la loi. « La carte d’identité [au Tchad] par exemple est officiellement à 10 000 francs CFA, mais au commissariat, il y a des gens qui ont déboursé 25 à 30 000 francs CFA pour avoir ce document », explique Larlem Marie, coordinatrice de l’association tchadienne pour la promotion des droits de l’homme. De plus, les longues procédures administratives, ou encore les longues distances entre les centres d’enrôlement et les zones rurales peuvent dissuader les populations d’entamer de telles procédures.

En Côte d'Ivoire, une carte d'identité coûte environ 5000 FCFA (environ 8 $). Mais, d’après la Banque mondiale, les personnes doivent dépenser entre 10 000 et 13 000 FCFA (17-22 $) de plus pour le transport et les documents justificatifs afin de l'obtenir. Un montant qui représente un coût important pour les plus démunis.

En Côte d'Ivoire, une carte d'identité coûte environ 5000 FCFA (environ 8 $). Mais, d’après la Banque mondiale, les personnes doivent dépenser entre 10 000 et 13 000 FCFA (17-22 $) de plus pour le transport et les documents justificatifs.

En Namibie, une enquête démographique réalisée en 2000 a révélé que la principale raison du non-enregistrement des naissances était la distance à parcourir pour se rendre au bureau d'enregistrement le plus proche et que ce seul facteur représentait environ un tiers des naissances non enregistrées.

A ces situations s’ajoutent le manque d’information au niveau de certaines couches de la population et la multiplication des conflits sur le continent africain. Ces conflits créent de nombreuses situations d’apatridie, des millions de personnes étant forcées, chaque année, à fuir leurs foyers en abandonnant parfois tous leurs biens dont leurs documents d’identité.

 

Un impact considérable sur les politiques de développement

Si cette situation a de graves conséquences sur les populations, elle a également un impact considérable sur les économies africaines, et plus précisément sur la planification de leur développement.

Interrogé par la chaîne d’information Africa News, El Hadji Alioune Diouf, commissaire aux enquêtes économiques et professeur d’économie internationale à l’Ecole Nationale d’Administration (ENA) du Sénégal, explique : « Si on n’arrive pas à connaître nos populations, comment voulez-vous qu’on puisse appréhender véritablement leurs préférences et les problèmes auxquels elles sont confrontées ? […] L’impact ne peut qu’être négatif pour l’économie africaine ou pour le développement économique des pays africains […] parce que c’est une demande représentative, mais on ne la prend pas en compte ».

« Si on n’arrive pas à connaître nos populations, comment voulez-vous qu’on puisse appréhender véritablement leurs préférences et les problèmes auxquels elles sont confrontées ? »

L’Union africaine (UA) essaye de plus en plus d’aligner les politiques des Etats africains sur son agenda 2063, dont le premier objectif est de réussir à accorder un « niveau et une qualité de vie élevés, une bonne santé et le bien-être » aux populations africaines.

3El hadji Alioune Diouf

El Hadji Alioune Diouf : « L’impact ne peut qu’être négatif pour le développement économique des pays africains »

 

Pourtant, celles-ci semblent encore loin d’être prises en compte dans leur entièreté. Un problème qui renforce les difficultés auxquelles font déjà face les pays du continent, notamment dans la mise en œuvre de systèmes d’assurances maladie universelles.

 

D’importantes pertes économiques

En Afrique, 86% des emplois sont dans le secteur informel d’après l’Organisation internationale du travail (OIT), échappant ainsi au contrôle de l’Etat. Ces emplois sont caractérisés par l'insécurité, les bas salaires et l'absence de protection sociale, qui exposent les individus à de nombreux risques. Une situation qui est partiellement alimentée par le fait que les employés ne disposent pas de documents d’identité nécessaires pour se déclarer ou se faire déclarer. D’ailleurs, l’emploi informel semble être l’une des seules alternatives pour des individus qui se verront probablement refuser l’accès aux emplois plus formels, nécessitant des documents d’identité. Au-delà des risques humains, cette situation contribue à alimenter un flux économique dont le contrôle échappe aux Etats africains.

Aussi, l’identification de la population pourrait permettre à de nombreux pays africains de renflouer les caisses publiques, grâce à un marché de services qui pourrait d’ailleurs croître avec l’explosion démographique prévue pour le continent, d’ici 2050. Ceci devrait contribuer à réduire le déficit dont souffre le continent pour la réalisation de ses objectifs de développement durable (ODD), dont les besoins de financement se chiffrent à 614-638 milliards $, sur la période 2015-2030. A titre d’illustration, en Ouganda, la délivrance de près de 15 millions de cartes d’identité a permis de doper les recettes fiscales, relève la Banque mondiale.

En Ouganda, la délivrance de près de 15 millions de cartes d’identité a permis de doper les recettes fiscales, relève la Banque mondiale.

L’inexistence de preuves d’identité de millions d’Africains a également ralenti le développement du secteur bancaire et les progrès dans le domaine de l’inclusion financière.

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Impossible de sortir de l’informel sans carte d’identité.

 

 D’après McKinsey, les revenus du secteur, à l’échelle continentale, devraient atteindre 129 milliards $ en 2022, sur un marché limité à 43% des adultes africains possèdant un compte bancaire. Si les innovations dans le secteur du numérique permettent de marquer certaines évolutions, on imagine que le continent est encore loin de tirer avantage de toutes ses potentialités en la matière.   

 

Une mobilisation globale pour mettre fin au phénomène

En 2014, la Banque mondiale a lancé son programme « Identification pour le développement » (ID4D) visant à s’appuyer sur l’expertise de différents secteurs (dont le numérique) pour apporter une réponse cohérente à ce défi. D’après l’institution, plus de six milliards de dollars seraient nécessaires pour mettre en œuvre de larges campagnes d’identification numérique et d’enregistrement des faits d’état civil à l’échelle du continent. Plus d’un milliard de dollars auraient déjà d’ailleurs été mobilisés pour promouvoir l’identification numérique dans 30 pays, dont 23 en Afrique.

Plus de six milliards de dollars seraient nécessaires pour mettre en œuvre de larges campagnes d’identification numérique et d’enregistrement des faits d’état civil à l’échelle du continent.

« Nous devons travailler de concert pour créer des systèmes d’identification numérique fiables et ne faisant pas d’exclus, à même de débloquer des opportunités économiques pour les personnes les plus vulnérables », indiquait, à cet effet, Kristalina Georgieva, directrice générale de la Banque mondiale.

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En 2014, la Banque mondiale a lancé son programme « Identification pour le développement.»

 

Cependant, certaines initiatives émanent des pays africains eux-mêmes pour résoudre ce problème. Hormis les cas rwandais ou kényans qui sont parfois cités en exemples, d’autres pays mettent en place des stratégies pour mieux identifier leurs populations. Au Bénin, par exemple, l’Etat a lancé en 2017 une opération de Recensement administratif à vocation d’identification de la population (RAVIP). De plus, le gouvernement a lancé, en juillet, un processus visant à délivrer gratuitement des actes de naissance à plus de 2,5 millions d’individus qui en sont privés.

Cette opération devrait permettre à des millions de Béninois comme Lucien de se faire reconnaître par leur Etat et de bénéficier des avantages afférents à la citoyenneté. Des avantages dont sont encore largement privés des millions d’autres Africains, dont les gouvernements tardent à mesurer l’enjeu du processus d’identification, pourtant vital pour le développement du continent le plus jeune de la planète.

 

https://www.agenceecofin.com/la-une-de-lhebdo/0609-69000-les-invisibles-pres-de-500-millions-d-africains-sans-papiers-livres-a-eux-memes

 

La monnaie unique ouest-africaine, un choix politique fort menacé par la cacophonie

 

Gilles Olakounlé Yabi

« A terme, le franc CFA s’appellera l’éco. Nous allons continuer d’y travailler, on espère que ça pourra se faire le plus tôt possible. Les pays qui sont prêts et qui ont fait des efforts importants de bonne gestion, de bonne gouvernance, de maîtrise des déficits, de maîtrise de la dette, seront prêts sans doute en 2020». Déclaration du président ivoirien Alassane Ouattara le 9 juillet dernier à Paris en marge d’une visite à son homologue français Emmanuel Macron.

A l’issue du sommet des chefs d’État de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), à Abidjan le 12 juillet, le président Ouattara a fait une nouvelle sortie remarquée, affirmant qu’il n’y aura pas de changement de parité au moment de l’entrée en vigueur de l’eco et affichant sa préférence pour un taux de change fixe entre la future monnaie unique et l’euro, à l’instar du franc CFA. Alors même que le communiqué officiel du sommet de chefs d’État de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) du 29 juin auquel a participé le président ivoirien annonçait clairement le choix d’un régime de change flexible pour la future monnaie unique.

Le président Ouattara n’a pas manqué de mettre en avant les avantages supposés de la parité fixe du franc CFA actuel avec l’euro, évoquant la faible inflation dans la zone UEMOA, et de manière beaucoup plus contestable, la croissance économique forte des pays qui utilisent le franc CFA d’Afrique de l’Ouest. Si la croissance économique des pays de la zone au cours des dernières années a été forte, rien ne permet en effet d’affirmer que, sur une longue période, les pays de la zone UEMOA ont connu une croissance économique plus forte, toutes choses égales par ailleurs, que les pays de la région ou du continent à régime de change flexible.

De nombreux articles académiques existent sur la question du lien entre la croissance économique et l’appartenance à la zone monétaire CFA : ils ne permettent pas une réponse ferme et définitive. Tous ceux qui ont fait des études d’économie savent que les conclusions des travaux académiques même les plus élaborés dépendent d’un certain nombre d’hypothèses, de contraintes techniques, de choix méthodologiques et de la qualité des données utilisées. Elles dépendent aussi, plus souvent qu’on ne voudrait l’admettre, des hypothèses que les chercheurs, ou ceux qui financent leurs travaux, souhaitent valider et défendre.

Le président Ouattara n’a pas manqué de mettre en avant les avantages supposés de la parité fixe du franc CFA actuel avec l’euro, évoquant la faible inflation dans la zone UEMOA, et de manière beaucoup plus contestable, la croissance économique forte des pays qui utilisent le franc CFA d’Afrique de l’Ouest

En réalité, le débat sempiternel sur les avantages et les inconvénients du franc CFA, qui ne se réduit d’ailleurs pas au débat sur les avantages et inconvénients d’un régime de change fixe par rapport à un régime de change flexible, m’a toujours paru peu utile. Le franc CFA, ce n’est pas seulement une monnaie avec un taux de change fixe par rapport à la monnaie européenne, et avant elle, une parité fixe par rapport au franc français. C’est factuellement un héritage de l’histoire coloniale et une monnaie gouvernée par un ensemble cohérent de règles et d’institutions qu’on ne peut détacher du contexte politique de son émergence, de son évolution et de celle des relations particulières entre la France et ses anciennes colonies d’Afrique de l’Ouest et du Centre.

La question de la monnaie est partout d’abord une question politique. Les décisions prises par les dirigeants politiques prennent en compte le contexte économique, les objectifs de croissance, d’inflation et de transformation structurelle de l’économie, ainsi que d’autres paramètres politiques, sociaux, régionaux et internationaux. C’est parce que la question de la monnaie au niveau national, et encore davantage celle d’une monnaie unique à l’échelle de 15 pays d’une région africaine, est d’abord politique que les déclarations du président ivoirien sont troublantes.

C’est un héritage de l’histoire coloniale et une monnaie gouvernée par un ensemble cohérent de règles et d’institutions qu’on ne peut détacher du contexte politique de son émergence, de son évolution et des relations particulières entre la France et ses anciennes colonies

Le choix d’une monnaie unique en Afrique de l’Ouest doit être l’illustration d’une volonté politique forte de poursuivre le chantier d’intégration régionale vieux de plus de quarante ans. La CEDEAO créée en 1975, est l’institution censée incarner ce projet d’intégration dans ses différentes dimensions. Elle a un bilan remarquable dans certains domaines, largement insuffisant dans d’autres. Malgré ses faiblesses, nourries par celles de ses États membres, y compris la puissance régionale, le Nigeria, la CEDEAO reste la seule institution légitime outillée pour approfondir l’intégration régionale, politique, sécuritaire, culturelle, commerciale, économique et monétaire.

Se doter d’une monnaie unique à l’échelle des 15 pays de la CEDEAO n’est pas une exigence dictée par la théorie économique. La zone ne remplit sans doute pas encore les critères généralement présentés comme ceux d’une zone monétaire optimale. Mais c’est précisément pour y arriver qu’un long chemin est censé être parcouru par tous les pays pour satisfaire à des critères de convergence.

La création d’une monnaie unique en Afrique de l’Ouest doit être considérée comme un choix politique fort en faveur d’une étape décisive du processus d’intégration politique des États et de rapprochement des peuples de la région. Un choix pour lier irrémédiablement les futurs des pays d’une partie du continent africain. Un choix pour organiser et renforcer la solidarité régionale, entre grands et petits pays, entre pays côtiers et pays sahéliens, entre pays francophones et pays anglophones et lusophones, entre pays riches en ressources naturelles et pays moins pourvus, entre pays à gouvernance acceptable et pays jusque-là très mal gouvernés. Un choix pour la sécurité collective régionale, comme l’approfondissement de l’intégration européenne l’a été pour ce continent. Lier des pays par l’économie est un puissant facteur de paix durable entre eux.

L’union monétaire n’est pas une fin en soi. Elle doit s’accompagner d’un pilotage coordonné des politiques publiques au service d’une croissance économique productive d’emplois, d’une réduction des inégalités et d’une maîtrise de l’inflation. Ce dernier objectif est évidemment crucial pour la stabilité monétaire mais dans une région qui a besoin de créer des dizaines de millions d’emplois dans les prochaines années pour occuper sa jeunesse, ce qui passerait nécessairement par des transformations structurelles, le contrôle de l’inflation ne saurait être présenté comme l’horizon indépassable de notre ambition.

La menace la plus importante à la réussite du projet de monnaie unique est aujourd’hui l’absence de personnalités politiques fortes, chefs d’État et dirigeants d’organisations régionales, qui essaient de « vendre » la monnaie unique ouest-africaine aux populations avec conviction et passion

Le choix politique d’une monnaie unique ouest-africaine vient avec des risques certains pour les différentes économies nationales qu’il convient d’identifier et de prévenir. Mais ce n’est pas dans la peur, la frilosité, l’indécision, l’incohérence et la cacophonie que les dirigeants actuels construiront un avenir meilleur pour les populations de la région. Que les pays de la CEDEAO soient prêts à passer à la monnaie unique en 2020, en 2025 ou en 2030, n’est pas la question la plus importante. Il s’agit de savoir s’ils veulent vraiment y aller, s’ils en saisissent les enjeux stratégiques de long terme et s’ils comprennent qu’il est impératif de susciter l’adhésion de leurs citoyens à ce puissant projet en expliquant en quoi il contribuerait à l’amélioration de leur bien-être.

Si l’ambition de quelques chefs d’État se réduit à rebaptiser le franc CFA en eco, monnaie commune partagée par les huit pays de l’UEMOA, donc sans la puissance démographique et économique dominante, le Nigeria, et sans la deuxième économie ouest-africaine, le Ghana, autant faire des économies et arrêter de distraire les populations par des annonces contradictoires. Et continuer à perpétuer les barrières psychologiques à une pleine intégration politique, économique et humaine en Afrique de l’Ouest.

La menace la plus importante à la réussite du projet de monnaie unique est aujourd’hui l’absence de personnalités politiques fortes, chefs d’État et dirigeants d’organisations régionales, qui essaient de « vendre » la monnaie unique ouest-africaine aux populations avec conviction et passion. Oui à un projet crédible de monnaie unique pour toute l’Afrique de l’Ouest. Non à une énième démonstration éclatante de la légèreté avec laquelle des décisions cruciales pour l’avenir d’une région et de ses populations sont prises.

 

 

 

 

Le débat sur le franc CFA est régulièrement remis au goût du jour, soit par les hommes politiques soit

par les intellectuels du continent. Cette monnaie suscite des débats passionnés, des proclamations

politiques aussi simplistes que péremptoires. De quoi s’agit-il, en réalité, lorsqu’on parle du franc

CFA ?

Les fondamentaux du franc CFA

Lorsque les États africains accédèrent à l’indépendance, il fut nécessaire de définir leurs relations

monétaires entre eux, avec la France et avec le reste du monde. À l’exception de la Guinée, puis du

Mali, qui choisirent d’avoir une monnaie totalement indépendante, les relations monétaires des

autres États furent issues directement de la situation antérieure et prolongeaient l’existence de trois

monnaies émises respectivement en Afrique de l’Ouest, de l’Est et à Madagascar.

Elles constituaient le système de change des États indépendants de la zone franc.

Mais la zone n’est pas seulement un système de change, elle est aussi une zone de coopération

économique (UEMOA, CEMAC). Le système de change des pays africains de la zone franc comportait

traditionnellement trois caractères :

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Manifestation contre le CFA, le 16 septembre 2017, à Dakar place de la Nation. Seyllou/AFP

Le premier avait trait au régime de convertibilité : entre les pays de la zone franc, le principe était

celui d’une totale liberté des changes, tandis qu’à l’égard de l’extérieur la réglementation des

changes était identique ;

Le taux de change entre la France et les pays de la zone franc était fixe ; autrement dit, le taux de

change des pays membres de la zone à l’égard du reste du monde était défini par l’intermédiaire

du taux de change du franc français ;

Pour assurer la fixité du change et la convertibilité, les réserves monétaires étaient « mises en

commun » ; les pays africains devaient détenir leurs réserves monétaires en francs et la France

garantissait la valeur des monnaies africaines par rapport au franc. Cet arrangement se

concrétisait par l’existence d’un « compte d’opérations » ouvert par le Trésor français aux trois

instituts d’émission africain et malgache, en charge de la politique monétaire, qui y déposaient

leurs réserves. Le compte d’opérations peut, en principe, devenir débiteur de façon illimitée.

Aujourd’hui, les réserves sont égales à 50 % de leurs avoirs extérieurs nets.

Les avoirs extérieurs nets que les pays de l’UEMOA (Union économique et monétaire d’Afrique de

l’Ouest) ont dans le compte d’opérations se montent à 2709 milliards de FCFA, soit 4,1 milliards

d’euros ou encore 4,7 milliards de dollars. Cette somme équivaut au tiers du bénéfice du groupe Total,

la troisième plus grande entreprise française, ou à 0,18 % du PIB de la France.

Les amères leçons du Mali et de la Guinée

Il faut apprendre des erreurs des autres : le Mali a eu une douloureuse expérience monétaire qui a

duré 22 ans (1962-1984). À sa sortie de la zone CFA en 1962, le Mali avait mené une politique

monétaire expansionniste ayant abouti à la dévaluation en 1967 du franc malien, suivie d’un coup

d’État une année plus tard.

La Guinée Conakry, plus grande et plus riche en ressources naturelles que le Sénégal, a depuis 1960 sa

propre monnaie. Elle pèse 7 milliards, là où le Sénégal pèse 16 milliards de dollars. Quel est l’effet du

franc guinéen sur son développement ? Le débat est ailleurs.

Pourquoi nous devons snober, dans le court et le moyen terme, la matérialisation de la monnaie

unique dans l’espace CEDEAO (Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest) ?

L’UEMOA – qui rassemble huit pays (Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Guinée Bissau, Mali, Niger,

Sénégal, Togo) – pèse 58,966 milliards de FCFA, soit 102,2 milliards de dollars (l’équivalent de 22 %

du PIB nigérian). La Côte d’Ivoire, qui représente 35,2 % de l’économie de la zone UEMOA, n’a jamais

partagé la gouvernance de la Banque centrale. La politique monétaire de la zone répond plus au

besoin de la Côte d’Ivoire que le reste des pays membres de l’UEMOA.

Alors qu’en sera-t-il d’une future monnaie de la CEDEAO – l’ECO – où le Nigeria représente à lui seul

73,1 % et les 14 pays restants 26,9 % ? c’est dire qu’il y a de fortes chances que la satisfaction des

besoins du Nigéria devienne la préoccupation majeure de la politique monétaire au sein de la zone

ECO.

Tirer les leçons de zone euro

Certains pays n’ont pas les mêmes intérêts que le Nigeria. Par exemple, si l’augmentation du baril du

pétrole arrange ce dernier, elle dérange d’autres pays non producteurs de pétrole. On voit nettement

que ces États n’ont pas les mêmes intérêts. Dès lors, comment peuvent-ils partager la même

monnaie ?

Avant de parler d’une monnaie unique de la CEDEAO, il y a des préalables qu’on doit régler : le

développement du commerce intrarégional, la mise en place des chambres de compensation et l’étude

sur l’optimalité de la zone monétaire.

L’exemple des difficultés de la zone euro doit nous servir de leçon. La Grèce en crise a déprécié la

monnaie européenne et rendu l’économie allemande très compétitive. L’Allemagne étant une

économie exportatrice, plus l’euro est faible mieux son économie se porte.

Dans la zone UEMOA, la stabilité monétaire est une réalité : l’inflation a toujours été maîtrisée depuis

la dévaluation du FCFA de 1994, contrairement aux autres pays de la CDEAO (Nigeria, Ghana…) qui

connaissent des inflations de plus de 10 %. Cette stabilité monétaire a permis à la zone UEMOA de

mettre en place des politiques économiques dans le long terme avec un faible décalage entre les

scénarios pessimistes et optimistes.

La zone monétaire la plus stable au monde

Depuis 2011, les pays de la zone UEMOA sont rentrés dans une dynamique de croissance soutenue

encore plus intéressante. Pourquoi quitter, alors, une zone stable, qui nous permet d’avoir une

croissance économique soutenue qui avoisine les 7 %, au moment où l’Afrique affiche son taux de

croissance le plus faible depuis 25 ans (1,6 %), pour rejoindre une zone chroniquement instable du fait

du poids du PIB du Nigeria, qui dépend aux trois-quarts du pétrole ? Comme le pétrole est très

volatile et l’économie nigériane ne dépend que de cette ressource naturelle, on doit s’attendre à une

monnaie très instable pour les pays de la CEDEAO.

Bien que la monnaie puisse être considérée comme un instrument de développement, le ciblage

d’inflation – politique monétaire qui vise à fixer des objectifs d’inflation sur une période donnée –

reste, par expérience, la stratégie de politique monétaire dominante – ce qu’on appelle la « mission

hiérarchique ». Seule la Réserve fédérale américaine (FED) a une mission duale, à savoir : stabiliser

les prix et chercher la croissance économique.

La zone UEMOA est aujourd’hui la zone monétaire la plus stable au monde. Elle a surtout besoin de

mettre en place une économie de transformation des ressources en améliorant le climat des affaires

pour créer davantage de valeur ajoutée et lutter, par conséquent, contre le chômage.

 

Cheikh Ahmed Bamba Diagne

Directeur scientifique du Laboratoire de recherche économique et monétaire (LAREM), Université Cheikh Anta Diop de Dakar

 

Carlos Lopes : « Le temps nous dira si la monnaie

commune en Afrique de l’Ouest est une chimère »

 

La première proposition de création d’une monnaie européenne commune date de 1969. Il a fallu plus de trente ans de délibérations, dont le traité de Maastricht de 1992, pour aboutir à une

monnaie – encore virtuelle – en 1999. A l’époque, l’objectif était de pouvoir opérer des transferts, d’émettre des chèques et surtout d’adopter une série de politiques macro-économiques convergentes,

en vue d’émettre une devise, avec billets et pièces. Ce qui est finalement intervenu début 2002 avec l’euro. Ce long et laborieux processus n’a pas

empêché la zone euro de connaître des problèmes majeurs, exposés par la crise financière mondiale de 2008-2009 et les répliques qui ont suivi.

Il est important de rappeler l’histoire de l’euro, après l’annonce spectaculaire de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEA0) sur l’établissement d’une monnaie commune

pour les quinze Etats membres de cette sous-région de l’Afrique, baptisée l’éco. Cibler un seuil minimal de convergence

 

  • ECONOMIE

 

Pour Carlos Lopes, ex-directeur de la Commission économique pour l’Afrique de l’ONU, les conditions de création effective d’une zone éco ne sont pas encore réunies.

L’Afrique a une histoire riche et ancienne en matière de monnaies communes. Cela inclut des expériences qui se sont terminées depuis (comme par exemple en Afrique orientale) et

d’autres qui sont l’objet de controverses politiques telles que les deux zones du franc CFA ou l’aire monétaire du rand en Afrique australe. On pourrait donc imaginer que beaucoup de leçons ont été

apprises sur le continent, dans ce domaine.

A l’instar de l’euro, l’éco suit un scénario connu, consistant à cibler un seuil minimal de convergence 

avant de lancer la mise en oeuvre progressive d’une zone monétaire. Dans le cas de l’éco, les critères clés sont des réserves de changes couvrant trois mois d’importations, une inflation inférieure à 10 %

(à réduire rapidement à moins de 5 %), un déficit budgétaire inférieur à 3 %, et des politiques de financement du déficit budgétaire par les Banques centrales ne dépassant pas 10 % des recettes

fiscales de l’année précédente. Enfin, le niveau d’endettement ne doit pas excéder 70 % du produit intérieur brut (PIB).

Il y a trois difficultés avec ces critères. Tout d’abord, aucun des adhérents actuels n’est près de les respecter. Deuxièmement, les délais pour atteindre les objectifs sont irréalistes.

Troisièmement, même s’ils étaient remplis, ces critères ne sont pas les mêmes que ceux préconisés par l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), qui regroupe les huit Etats de cette

zone du franc CFA. Ils diffèrent aussi d’autres obligations auxquelles sont soumis certains Etats membres, dans le cadre de plans du Fonds monétaire international (FMI) par exemple.

Il est donc nécessaire de comprendre le sens de cette précipitation. Est-il politique ou économique ? Est-il question de symbole ou de substance ?

Apparences trompeuses

Dans la théorie économique, les unions monétaires sont l’avant-dernière étape d’une intégration économique complète. Celle-ci devrait être précédée de l’établissement d’une zone commerciale

préférentielle, d’une zone de libre-échange, d’une union douanière, d’un marché unique et d’une union économique. On peut se demander si les Etats membres de la CEDEAO  ont pleinement mis en

oeuvre ces préalables, qui justifieraient le saut actuel. Si l’on tient compte du fait que le Nigeria est l’un des plus réticents, il y a aussi lieu de s’interroger. Le

poids de ce pays est massif au sein de la communauté. Il représente les deux tiers du PIB total de la CEDEAO, 77 % des exportations et 41 % des importations. La monnaie nigériane, le naira, est

fortement tributaire de la manière dont l’Etat fédéral génère ses revenus, principalement à partir des exportations de pétrole. Très dépendant des cours des hydrocarbures, il souffre de la volatilité

extrême des prix. En termes simples, le Nigeria dispose d’une flexibilité limitée pour mener une politique monétaire indépendante. Sa frilosité vis-à-vis de l’éco se justifie par ces restrictions. Le

Nigeria doit protéger son économie.

Qu’en est-il des autres ? Plus petits, les pays membres de l’UEMOA obtiennent des résultats supérieurs à ceux du Nigeria dans les différentes catégories d’intégration telles que les infrastructures

régionales, le commerce, l’intégration productive, l’intégration financière et macroéconomique ou la libre circulation des personnes. En la matière, la Côte d’Ivoire et le Togo sont les champions absolus

dans la sous-région. On pourrait donc soutenir que leur appartenance à une union monétaire déjà existante, celle du franc CFA, a permis de les rapprocher. Mais les apparences sont trompeuses. Leur

performance est inférieure à celle des membres de la Communauté d’Afrique de l’Est, qui ne possèdent pas et ne souhaitent pas d’union monétaire, préférant plutôt la convergence dans d’autres

domaines d’intégration.

Le franc CFA est d’ailleurs le sujet de polémiques récurrentes. Et si la Côte d’Ivoire a été l’un des plus fervents défenseurs des accords en vigueur dans l’UEMOA, le pays a également émergé, récemment,

comme l’un des plus enthousiastes promoteurs de l’éco. C’est intéressant politiquement. Cela pourrait indiquer que l’éco est perçu comme un vecteur essentiel d’une intégration plus poussée au

sein de la région, prévoyant l’abandon du franc CFA, au profit de relations économiques plus étroites avec l’Afrique de l’Ouest non francophone. Ou cela peut signifier que, si l’éco est un rêve lointain, il

avec l’Afrique de l’Ouest non francophone. Ou cela peut signifier que, si l’éco est un rêve lointain, il serait politiquement utile de le défendre.

Avec l’entrée en vigueur de la Zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf), le débat revêt encore une autre dimension. Le récent sommet extraordinaire de l’Union africaine, tenu à Niamey les

7 et 8 juillet, a vu quatre acteurs de l’Afrique de l’Ouest voler la vedette : le Nigeria et le Bénin adhérant

en dernier à la zone de libre-échange, le Niger accueillant le sommet et confirmant son rôle de champion des négociations, et le Ghana, qui a vu sa capitale choisie comme lieu du futur secrétariat

de la zone.

 

Ainsi, l’Afrique de l’Ouest est déjà bien occupée à promouvoir le commerce au niveau de tout le continent. Y a-t-il des énergies supplémentaires pour d’autres chantiers ? Il est utile de savoir que le

dossier d’une monnaie commune dans la région a été plus d’une fois remis à plus tard, faute d’un début de convergence entre les différents Etats membres. Le document de référence actuel pour la

CEDEAO, « Vision 2020 », a besoin que des cases soient cochées avant que soit conçue une nouvelle « vision ». La monnaie commune était l’objectif le plus difficile à atteindre à l’horizon 2020.

Assurément, l’annonce d’un nom et d’un réengagement au plus haut niveau a plu à beaucoup. Mais est-ce une chimère ? Le temps nous le dira.

 

 

Carlos Lopes

Carlos Lopes est professeur à l’Université du Cap et à Sciences Po. Il a présidé la Commission

économique pour l’Afrique des Nations unies.

 

Samir Amin, une pensée originale toujours vivante

 

Sortir des sentiers battus. Oser s’aventurer vers de nouveaux

espaces de réflexion non exclusivement théoriques, telle est la voie

qu’avait choisie Samir Amin, dans son engagement intellectuel et

politique.

 

Samir Amin, ce «Marx du Tiers Monde», a incontestablement marqué la

pensée de nombreux économistes, au Nord et au Sud. Sa pensée demeure

incontournable dans l’étude des formations sociales connaissant une

situation économique et sociale particulière et dont la compréhension est

inséparable de l’analyse de l’économie mondiale.

Après la deuxième guerre mondiale, deux grands blocs s’étaient constitués.

A l’Ouest, un monde «libre» occupait par la force une bonne partie du

monde, exploitait à son profit les richesses naturelles, et déclarait avoir une

mission de «civilisation» des autres peuples, «enfermés dans l’archaïsme»,

pour ne pas dire tout simplement réduits à «l’état sauvage». A l’Est, le

monde «communiste» semblait avoir pour mission de «mettre fin à

l’exploitation de l’homme par l’homme» et ouvrir la voie vers des «sociétés

égalitaires sans classes». Ces deux pôles devaient être attractifs visàvis

du reste du monde.

C’est le contexte de la «guerre froide», en fait pas si froide dans certaines

régions du monde où les conflits armés continuaient à opposer violemment

les alliés des uns et des autres. Ce n’est qu’avec l’émergence des

mouvements de libération, les premières vagues de décolonisation, la

naissance de nouveaux Etats, qu’un nouveau bloc devait émerger avec une

volonté de non alignement et de revendication d’un nouvel ordre

économique international, un ordre plus juste. C’est dans ce contexte

historique global que l’on devrait situer la naissance de la pensée de Samir

Amin qui est d’abord une réaction profondément critique, en rupture avec

le suivisme idéologique prédominant à l’époque. Qu’il s’agisse du schéma

rostowien basé sur les fameuses cinq étapes devant permettre le «take

off» (décollage) ou du schéma stalinien, caractérisé aussi par un étapisme

universel, pour Samir Amin, ces deux voies étaient toutes les deux sans

issues car tout à fait inadaptées aux formations sociales du Tiers Monde.

Pour Samir Amin et d’autres penseurs qui ont partagé la même démarche

(Raul Prebisch, Paul Sweezy, Paul Baran, André Gunder Frank, Giovanni

Arrighi …), il est nécessaire de revenir à la réalité dont l’analyse concrète

peut devenir la première source de compréhension et de conceptualisation.

Les Etats «décolonisés», mais toujours sous domination impérialiste,

subissent une division internationale du travail les maintenant dans la

«périphérie» par rapport au «centre» qui «siphonne» la plusvalue

créée

dans les formations sociales structurellement dépendantes.

07/07/2019 Samir Amin, une pensée originale toujours vivante | Challenge.ma

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« LE PHÉNOMÈNE DE LA DÉLOCALISATION

INDUSTRIELLE EST AUSSI UN INDICATEUR

IMPORTANT DU PROCESSUS EN COURS DE

RESTRUCTURATION DU CAPITALISME MONDIAL »

Karl Marx avait axé son analyse sur les rapports des classes sociales,

essentiellement à l’intérieur des frontières nationales, en Europe, malgré

l’emprise coloniale britannique sur le reste du monde, à cette époque.

L’extension du capitalisme dans le monde était même perçue

objectivement comme un «progrès universel». Le développement du mode

de production capitaliste dans le monde devait bouleverser/balayer les

autres «modes de production archaïques ou primitifs». Ce n’est que plus

tard, que cette position changera chez K. Marx.

Amin resitue ces rapports au niveau mondial pour expliquer le phénomène

du «sousdéveloppement

» comme une résultante d’abord de «l’échange

inégal» et ensuite du «développement inégal», en tant que processus

d’accumulation permettant le transfert de la plusvalue

créée

collectivement dans les formations sociales de la périphérie/du Sud vers le

centre/Nord. Le maintien ou la reproduction du statu quo se traduirait ainsi

inévitablement par un «développement du sousdéveloppement

». La plusvalue

mondialement créée est partagée par les classes sociales dominantes

dans le centre et la périphérie, à travers un système d’alliance complexe.

L’émergence des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) peut

être considérée comme une tentative de rupture de cet «ancien ordre

international injuste» pour ouvrir la voie vers des rapports internationaux

plus équitables. La guerre commerciale à laquelle se livrent actuellement la

Chine et les Etats Unis d’Amérique semble bien illustrer cette nouvelle

réalité internationale qui a succédé à la bipolarité pour céder la place à

l’unipolarité, synonyme de domination impériale (américaine), avec une

difficile acception de la multipolarité, ellemême

simple étape vers de

nouvelles dynamiques à contours imprévisibles.

Aujourd’hui, l’«économie monde» se caractérise, de plus en plus, par la

domination effective des multinationales et des institutions financières

internationales (IFI), avec une érosion continue des traditionnelles

souverainetés nationales des Etats, aussi bien sur le plan politique que sur

07/07/2019 Samir Amin, une pensée originale toujours vivante | Challenge.ma

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le plan économique. La crise économique et financière mondiale de 2008 a

bien révélé le rôle négatif, voire néfaste, des paradis fiscaux, y compris sur

les Etats du centre/Nord. Le phénomène de la délocalisation industrielle est

aussi un indicateur important du processus en cours de restructuration du

capitalisme mondial. Cette restructuration porte actuellement

principalement sur des segments à faible valeur ajoutée, avec un emploi

massif de la main d’oeuvre à faible coût.

La mondialisation libérale en cours est d’abord une mondialisation du

capital où la dimension sociale est nivelée vers le bas. Si, au Nord/centre,

elle se traduit socioéconomiquement

par un chômage structurel et

chronique, avec une remise en cause des acquis sociaux et l’émergence des

mouvements xénophobes, au Sud, elle se concrétise surtout par une

réduction du coût de travail et des résistances sociales actuellement

faibles.

Ce redéploiement du capitalisme, au niveau mondial, interpelle fortement

les êtres humains assoiffés de justice, à contribuer au développement d’un

nouvel esprit critique pour maintenir allumée la flamme de l’espoir, et

oeuvrer à d’autres alternatives où l’humanité, audelà

des frontières

nationales, pourrait tisser de nouvelles formes de solidarité. Une solidarité

qui dépasse ces «guerres de civilisations» dans lesquelles semblent

s’enfermer les «théoriciens réalistes» du chaos permanent (1).

(1) Samuel P. Huntington : «Le choc des civilisations». Editions Jacob.

  1. OEuvre à travers laquelle l’auteur considère les différences culturelles

comme étant les principales causes des conflits mondiaux actuels, pour

mieux occulter les vraies contradictions, expression des intérêts

économiques et sociaux.

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(Ecofin Hebdo) - La croissance économique africaine connait une des meilleures périodes de l’histoire du continent. De 3,4% en 2017, elle a atteint 3,2% en 2018, et devrait revenir à 3,4% cette année, puis à 3,7% en 2020. Cependant, cette croissance restera insuffisante tout le temps que les Etats ne parviendront pas à dégager davantage de recettes publiques. Sur ce constat, la Commission économique pour l’Afrique avance quelques solutions pour remplir les caisses des Etats.

 

Des besoins de financements importants malgré une croissance forte

D’après la Commission économique pour l’Afrique, dans son rapport 2019, l’Afrique aurait besoin d’une croissance trois fois plus rapide pour réaliser les objectifs du développement durable (ODD).

L’Afrique aurait besoin d’une croissance trois fois plus rapide pour réaliser les objectifs du développement durable (ODD).

En effet, les analystes estime que le continent africain souffre d’un énorme déficit de financement pour la réalisation de ses ODD, comme de l’Agenda 2063 de l’Union africaine. La mise en œuvre effective de ces deux programmes exige que les pays africains accroissent leurs investissements dans la science, la technologie et l’innovation pour promouvoir une croissance rapide et inclusive.

Toujours d’après le rapport, les besoins de financement supplémentaires de l’Afrique pour l’atteinte des ODD, se chiffrent entre 614 milliards et 638 milliards $, sur la période 2015-2030. Pour financer chaque année ses infrastructures de base, la santé, la sécurité alimentaire, l’éducation et l’atténuation des effets du changement climatique, le continent doit mobiliser environ 210 milliards $.

Si elle veut atteindre les ODD, l’Afrique devra, selon les estimations, mobiliser 11 % de son PIB par an sur les 10 prochaines années pour combler son déficit de financement. Le coût énorme de ces investissements rend donc vitale, la mobilisation accrue des ressources publiques.

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Des recettes publiques encore largement insuffisantes

Les efforts soutenus des gouvernements africains pour améliorer les recettes publiques ont commencé à porter leurs fruits au cours de ces dernières années. D’après la CEA, Le montant total des recettes publiques collectées en Afrique, est passé de 25,2 % du PIB en 2000 à 31,4 % en 2008. S’il est tombé à 18,6 % en 2016, en raison de la crise financière mondiale, il a enregistré une nouvelle hausse à 21,4 % en 2018. Cependant, le niveau de ces recettes publiques reste encore largement insuffisant pour permettre à l’Afrique d’atteindre le plein potentiel de son développement.

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L’Afrique affiche en effet, le plus faible ratio recettes publiques/PIB au monde. Ce ratio se chiffrait en moyenne à 24,5 % sur la période 2000-2018, soit moins que ceux des pays émergents et des pays à revenu intermédiaire d’Amérique latine (27,8 %),  d’Europe (34,8 %), et de l’ensemble des économies avancées (35,9 %). Cette situation est liée à une faible mobilisation des recettes fiscales « limitée par des facteurs structurels tels que la faiblesse du revenu par habitant, l’étendue du secteur informel, l’importance de l’agriculture paysanne et la faiblesse de l’industrie manufacturière et des services modernes, ce qui signifie une très faible efficacité de l’assiette de l’impôt ».

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Cependant, les dépenses publiques des Etats du continent ont continué à progresser, rendant nécessaire la disponibilité de ressources publiques. Si elles ont chuté d’un niveau record de 29,9% du PIB en 2009 à 25,5% en 2017, la CEA indique qu’elles devraient remonter à 28,3% en 2018. Ces dépenses sont d’ailleurs, de plus en plus tournées vers les infrastructures, l’un des besoins les plus importants de l’Afrique.

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Si la plupart des économies africaines ont enregistré un excédent budgétaire sur la période 2000-2008, le rapport indique que, depuis lors, les déficits se sont généralisés et accentués. Malgré des politiques d’assainissement des finances publiques, ces déficits devraient se creuser jusqu’en 2023. 

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Ces déficits budgétaires exacerbés par un manque de ressources publiques, ont poussé les Etats africains à se tourner vers la dette pour assurer la réalisation de leurs dépenses publiques. Les émissions d’obligations sont aussi privilégiées que les prêts bilatéraux ou multilatéraux. Ainsi, la dette de l’Afrique a augmenté, passant de  48,4 % du PIB en 2017 à 50,5 % en 2018, pour la dette intérieure, et de 35,5 % à 37,6 % sur la même période pour ce qui est de la dette extérieure.

D’après le rapport, « trente-huit pays africains ont dépassé le plafond de dette publique fixé à 40 % du PIB, ce qui signifie que tout emprunt supplémentaire réduira la viabilité de leur dette et découragera l’investissement ».  

 

Les solutions : améliorer la collecte des impôts et taxes et réformer l’administration fiscale

Aujourd’hui, les recettes fiscales du continent sont en dessous de 16% du PIB en moyenne, bien loin du ratio nécessaire.

D’après la CEA, « l’Afrique souffre de la faiblesse de sa capacité fiscale (aptitude à recouvrer les impôts), soit environ 20 % du PIB, à quoi s’ajoute un taux de pression fiscale par rapport au PIB (17 %) inférieur à celui des autres régions ». Pour l’institution, les Etats africains peuvent augmenter leurs recettes fiscales de 3% du PIB en s’attaquant aux carences des politiques fiscales.

Pour l’institution, les Etats africains peuvent augmenter leurs recettes fiscales de 3% du PIB en s’attaquant aux carences des politiques fiscales. 

Ainsi, améliorer la gouvernance fiscale par la lutte contre la corruption et le renforcement du principe de responsabilité pourrait en réduire l’inefficacité. Ceci permettra de mobiliser jusqu’à 72 milliards de dollars par an en moyenne, soit environ un tiers des quelque 230 milliards de dollars qui manquent pour atteindre les ODD et réaliser les aspirations de l’Agenda 2063 en Afrique.

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Pour atteindre cet objectif, la CEA indique qu’il est nécessaire d’augmenter la faible contribution de l’impôt sur la masse salariale, l’impôt sur le travail, et de l’impôt sur le foncier. L’intégration de l’économie informelle, et de l’agriculture dans le système fiscal devrait également permettre aux gouvernements d’élargir leur assiette fiscale.

Cependant, la perception des impôts et taxes par les gouvernements africains, engendrent des coûts énormes pour les administrations. « Le coût moyen du recouvrement de l’impôt en Afrique est considérablement plus élevé que dans les pays de l’OCDE » indique le rapport. Et dans cette perspective, l’élargissement de l’assiette fiscale des Etats pourrait soulever de nouvelles difficultés.

« Le coût moyen du recouvrement de l’impôt en Afrique est considérablement plus élevé que dans les pays de l’OCDE » indique le rapport. Et dans cette perspective, l’élargissement de l’assiette fiscale des Etats pourrait soulever de nouvelles difficultés.

Pour pallier le problème, les experts de la CEA, indiquent qu’il est nécessaire pour les gouvernements d’accélérer l’automatisation de leurs administrations fiscales. La mise en place de systèmes de gestion électronique de déclaration de revenus et de paiement des impôts pourront permettre aux Etats africains de réduire les coûts que leurs imposeraient une méthode "traditionnelle". En Afrique du Sud par exemple, l’imposition électronique a permis de réduire de 21,8 % le temps et de 22 % le coût nécessaires pour collecter la taxe sur la valeur ajoutée (TVA). Au Kenya, la numérisation des opérations de collecte de la TVA a permis d’identifier les incohérences dans les données et d’augmenter les recouvrements de TVA de plus d’un milliard de dollars entre 2016 et 2017.  

Au Kenya, la numérisation des opérations de collecte de la TVA a permis d’identifier les incohérences dans les données et d’augmenter les recouvrements de TVA de plus d’un milliard de dollars entre 2016 et 2017.  

« L’amélioration de l’administration des recettes par l’élargissement de l’assiette fiscale et la simplification du recouvrement sont des domaines importants qui pourraient aider à rapporter plus de 99 milliards de dollars chaque année sur les cinq prochaines années » soulignait Vera Songwe, secrétaire exécutive de la CEA.

 

Accentuer les recettes non-fiscales et améliorer les impositions des grandes entreprises

Sur le plan des recettes non-fiscales, l’Afrique dispose également d’un potentiel inexploité. Les redevances, les taxes applicables aux droits miniers ainsi que les fonds souverains d’investissement entre autres, contribuent encore peu au financement des économies africaines.

D’après le rapport, les recettes non fiscales des gouvernements africains, représentent 4,5% du PIB continental. Cependant, « le simple fait d’améliorer l’efficacité des modes de collecte accroîtrait de 2 % la part des recettes non fiscales dans le PIB ».

D’après le rapport, les recettes non fiscales des gouvernements africains, représentent 4,5% du PIB continental. Cependant, « le simple fait d’améliorer l’efficacité des modes de collecte accroîtrait de 2 % la part des recettes non fiscales dans le PIB ». Même s’ils sont beaucoup plus imprévisibles que les recettes fiscales, leur accroissement devrait permettre aux pays africains de diversifier les sources de financements internes.   

De plus, contrairement à la conception générale, l’étude indique que les réductions des impôts des sociétés en Afrique n’offrent que peu d’incitations à l’investissement. Au contraire, ils entraînent une baisse significative des recettes fiscales, pour un accroissement marginal des investissements. Ainsi, avec la méthode de réduction des impôts, les gouvernements pourraient perdre jusqu’à 20% de leurs recettes fiscales, pour obtenir une augmentation de seulement 1% de l’investissement.

« Par conséquent, les pays africains devraient éviter de s’engager dans un bradage fiscal et de réduire les impôts pour attirer les investissements étrangers, car les gains seront beaucoup moins importants que les pertes de recettes » conseillent les auteurs du rapport.

« Les pays africains devraient éviter de s’engager dans un bradage fiscal et de réduire les impôts pour attirer les investissements étrangers, car les gains seront beaucoup moins importants que les pertes de recettes.»

Enfin, l’organisation invite les pays africains à mieux lutter contre l’évasion fiscale, en imposant mieux les personnes les plus fortunées, ainsi que les multinationales.

« L’érosion de la base d’imposition et le transfert des bénéfices, qui constituent une partie des flux financiers illicites, sont des sources majeures de fuites illégales de capitaux qui, si l’on y remédie, pourraient contribuer à accroître les recettes fiscales d’environ 2,7 % supplémentaires du PIB » souligne le rapport.

L’ensemble de ces mesures permettra d’accroître les recettes publiques de 12% à 20% du PIB par an. Elles permettent aussi de dégager de meilleures marges de manœuvres budgétaires. Elles contribueront à régler trois des plus importants problèmes de l’Afrique : la réduction de la dette, l’investissement dans le développement humain et le financement du développement durable.

Moutiou Adjibi Nourou

https://www.agenceecofin.com/hebdop1/3004-65780-accroitre-les-recettes-publiques-pour-financer-le-developpement-et-ne-plus-dependre-de-l-exterieur 

(Ecofin Hebdo) - Entre 2020 et 2035, la population active mondiale progressera de 620 millions d’individus. L’Afrique subsaharienne fournira la moitié de cet effectif tandis que l’Asie y contribuera à hauteur de 38%. L’association internationale pour le développement (IDA) s’est lancé dans un diagnostic de l’environnement de l’emploi à travers le monde. Dans son rapport “Pathways to better jobs” elle a relevé les challenges qui minaient l’accès à de meilleurs emplois. Elle est parvenue à déterminer 22 indicateurs clés répartis à travers trois groupes de critères relevant des enjeux macroéconomiques, de la demande d’emplois et l’offre d’emplois.

 

Un problème de sous-emploi, plutôt que de chômage

L’Afrique noire devra créer 11,4 millions d’emplois par an jusqu’en 2020 et ensuite 11,6 millions d’emplois annuel jusqu’en 2030. Le défi pour le continent, du point de vue démographique, est d’assurer une transition vers le monde de l’emploi pour ses jeunes tout en menant une politique de contrôle de la fertilité pour enclencher sa transition démographique.

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L’Afrique noire devra créer plus de 11 millions d’emplois annuel jusqu’en 2030.

 

L’autre défi à relever est le ralentissement de la productivité dans les pays ayant une population jeune. Car, si la croissance de l’emploi dans les pays à population jeune est supérieure de quatre fois à celle affichée par les pays dont la population est plus âgée, la productivité de ces derniers est deux fois plus importante que dans les pays à population jeune.

Dans les pays dont la population est plus âgée, la productivité est deux fois plus importante que dans les pays à population jeune.

Selon le document de l’IDA, le principal défi pour les pays à faible revenus n’est pas le chômage, mais le sous-emploi. 40% de la main d’oeuvre dans les pays à faibles revenus et à revenus intermédiaires travaille moins de 35 heures par semaine. Néanmoins, un tiers de cette main d’oeuvre travaille plus de 45 heures par semaine, ce qui tend à s’expliquer par une faible productivité qui la contraint à travailler plus longtemps.

Autre enjeu majeur: la croissance économique ne se traduit pas systématiquement par la création et la distribution harmonieuse d’emplois en adéquation avec les besoins. Ainsi, si les niveaux d’emplois (formels comme informels) tendent à suivre la croissance de la population active, ils ne se traduisent pas par une haute intensité du travail, et des gains de productivité. Or, explique l’IDA, les gains de productivité sont le principal moteur de la croissance du produit intérieur brut (PIB).

 

Sortir de l’agriculture, tout en y restant

Pour réaliser ces gains de productivité, les pays à faibles revenus doivent viser une transformation économique passant par la redirection de la main d’oeuvre du secteur agricole vers les secteurs de l’industrie et des services qui permettent une meilleure productivité. Cette redirection ne sera possible néanmoins que si ces pays améliorent la productivité… de leur agriculture. En effet, expliquent les experts, une hausse de la productivité agricole tend à accélérer la mobilité de la main d’oeuvre hors de ce secteur, tout en ayant un impact positif sur la croissance. 

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Les pays à faibles revenus doivent viser une transformation économique.

 

La transformation des économies des pays à faibles revenus et à revenus intermédiaires est également limitée par la prévalence de l’auto-emploi à faible productivité et la domination des activités de service sur les activités industrielles. En effet, durant des épisodes favorables, la croissance annuelle moyenne de l’emploi  dans le secteur des services est supérieure de 37% à celle constatée dans l’industrie.

L’autre facteur à prendre en compte dans le processus de transformation des économies des pays à faible revenus est l’urbanisation. Celle-ci doit mettre un accent particulier sur les villes secondaires. En effet, ces dernières absorbent le double de la croissance urbaine enregistrée par les villes principales.

Les villes secondaires absorbent le double de la croissance urbaine enregistrée par les villes principales.

En profitant de l’effet d’agglomération, les pays peuvent booster leur croissance en résolvant les problèmes liés à la vie en milieu urbain et faire de la ville un pôle d’attraction des compétences.

L’emploi salarié constitue également un déterminant de la transformation économique. Dans les pays dont le PIB/habitant est inférieur à 600 $, il représente 20% du total des emplois, contre 63% dans les pays à revenus intermédiaires. L’emploi salarié présente une importance capitale car il tend à remplacer l’auto emploi qui est généralement informel.

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L’emploi salarié constitue un déterminant de la transformation économique.

 

A ce niveau, si les micro-entreprises (<10 personnes) constituent le gros des entreprises dans le pays à faible revenus, ce sont les grandes entreprises (> 100 personnes) qui sont les principaux fournisseurs d’emplois salariés dans le secteur privé. Ils paient des salaires plus élevés. Les micro-entreprises parviennent à survivre mais rencontrent des difficultés à se développer, même après plus de 10 ans d’existence. De ce fait, elles créent peu d’emplois salariés.

Les micro-entreprises parviennent à survivre mais rencontrent des difficultés à se développer, même après plus de 10 ans d’existence. De ce fait, elles créent peu d’emplois salariés.

Le secteur public reste quant à lui le principal fournisseur d’emplois salariés dans les pays à faible revenus. Il concentre jusqu’à 45% de toute la main d’oeuvre salariée dans ces pays.

 

Un effort sur la qualité autant que la quantité

Selon l’IDA, les pays à faible revenus n’ont pas besoin que d’emplois, ils ont besoin de meilleurs emplois. Un accent doit donc être mis sur l’augmentation de la productivité du secteur agricole, un soutien à la commercialisation des produits agricoles et l’amélioration des chaines de valeurs. 

Les Etats doivent inciter à la création d’emplois salarié à haute productivité dans des secteurs à haute intensité de main d’oeuvre. Ils doivent en outre favoriser l’intégration de ces firmes dans les chaînes de valeurs. Les dirigeants doivent également prioriser l’investissement dans les villes secondaires afin de favoriser la création de d’emplois hors-agriculture, à proximité des zones rurales.

Les dirigeants doivent également prioriser l’investissement dans les villes secondaires afin de favoriser la création de d’emplois hors-agriculture, à proximité des zones rurales.

Toute stratégie de développement de l’emploi doit viser les secteurs à haute intensité de main d’oeuvre et permettre aux entreprises présentes dans ces secteurs de donner la priorité aux jeunes. Enfin, il faudra améliorer les conditions de la frange importante de la population qui survit grâce à l’auto-emploi.

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Entre 2020 et 2035, la population active mondiale progressera de 620 millions d’individus.

 

L’une des principales recommandations du rapport est un changement dans la façon dont les populations actives travaillent actuellement. Cela peut passer par une augmentation des heures travaillées, par une hausse de la productivité, par un changement de localisation géographique, de secteur d’activité ou par une transition de l’auto-emploi vers un emploi salarié. Une transformation économique est possible si les décideurs politique offrent ces options aux travailleurs ou s’arrangent pour les débarrasser des obstacles qui les empêchent d’aller dans ces directions.

Une autre solution pour les pays faisant face à un excès de travailleurs peut être de jouer sur le curseur de l’intensité du travail. Ceci peut être réalisé par le renforcement des capacités, le développement des infrastructures, de la logistique pour des secteur à haute intensité de main d’oeuvre et l’intégration de ces secteurs dans les chaine de valeurs.

Si le chemin vers de meilleurs emplois passe par des activités économiques plus productives, il faudra donc veiller à créer un environnement macroéconomique sain et un climat des affaires favorable. Mais ces efforts ne seront pas suffisants sans l’amélioration de la connectivité pour les travailleurs et le réduction des contraintes à la mobilité (comme un environnement urbain insalubre).

Dans les pays à faibles revenus cette connexion des travailleurs à des secteurs d’activité plus modernes peut accorder un avantage énorme car le coût d’opportunité est faible.

Aaron Akinocho

https://www.agenceecofin.com/hebdop1/0805-65948-l-ida-propose-des-solutions-pour-aller-vers-de-meilleurs-emplois-en-afrique 

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