«La France feint de ne pas savoir décrypter les mutations en cours au sein des jeunesses africaines…», par Dr Cheikh GUEYE*

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Source: RT en français age» : rassemblement au Mali contre la présence française (VIDEO) — RT en français francais.rt.com

Chercheur, responsable de la veille et de la Prospective à l’Initiative Prospective agricole et rurale (IPAR) et Secrétaire permanent du RASA

Le Covid-19 d’abord. La guerre en Ukraine ensuite. Deux évènements déclencheurs d’un renversement idéologique dans les rapports du continent africain avec le reste du monde. Et qui a poussé des chercheurs africains, dont Dr Cheikh Guèye, à mettre en place un rapport alternatif pour mesurer les défis réels vers la souveraineté économique du continent.

Dr Cheikh Gueye, au Lancement du RASA 1

Avec d’autres chercheurs africains, vous avez mis en place le Rasa (Rapport alternatif sur l’Afrique), un cadre avec ses propres indicateurs. Pour contrer les outils Fmi, Banque mondiale…
Le Rapport alternatif sur l’Afrique (Rasa) est une initiative essentielle d’institutions africaines et internationales de renom (Enda Tiers-
Monde, Fondation Rosa Luxembourg, Forum du Tiers-Monde, Trustafrica, l’Institut des futurs africains (Ifa), Codesria, Institut de prospective agricole et rurale (Ipar), Panafricare, Institut international pour la démocratie et l’assistance électorale (Idea), l’Afard (Réseau des femmes africaines pour la recherche et le développement), Legs Africa, l’Alliance pour la refondation de la gouvernance en Afrique (Arga), West Africa Think tank (Wathi), Institut africain de la gouvernance (Iag), etc.), à laquelle contribuent des penseurs et chercheurs africains et internationaux.
Sa vocation est de travailler à la souveraineté intellectuelle du continent et à redonner aux institutions et citoyens africains la capacité de projection vers l’avenir selon leurs propres principes et intérêts. Devant le kaléidoscope de rapports sur l’Afrique, classant les pays du continent selon des critères et indicateurs exogènes et néo-libéraux (Doing Business, Banque Mondiale, FMI), le Rapport alternatif sur l’Afrique (Rasa) vise le renversement idéologique et épistémologique des analyses sur le continent, l’approfondissement et la
diversification des enjeux et domaines adressés, et des indicateurs de mesure des progrès et de la souveraineté des Africains. Portée également par des personnalités et scientifiques africains de haut niveau, cette initiative élabore des Rapports qui reflètent réellement la sensibilité et le vécu des Africains dans les différents milieux où ils se trouvent.
votre premier rapport a été publié en 2018. A-t-il eu bon accueil auprès des gouvernants?
Nous avons déjà publié deux numéros (zéro et un) qui ont été remis récemment au Président Macky Sall, Président en exercice de l’Union africaine.
Même si le Rasa est relativement récent, il constitue déjà un référentiel épistémologique et stratégique pour bon nombre d’Africains
qui prennent conscience de l’inadaptation des grilles de lecture économicistes des progrès de nos pays, de la non-sincérité des rapports
étrangers sur le continent (exemple du Doing Business qui a été arrêté, parce qu’il était orienté volontairement contre certains
pays). Les démarches hétérodoxes et alternatives sont désormais recherchées devant la panne des théories économiques de la Banque mondiale et du Fmi qui n’ont jamais développé un pays. Elles constituent dans ce contexte post-Covid-19 et de guerre commerciale permanente, des voies incontournables pour notre souveraineté. On note une prise de conscience auprès des jeunes générations des nouvelles dépendances du continent africain et le Rasa cherche à les aiguillonner et à leur donner des supports scientifiques à leur engagement militant.
Le Rasa N°1 publié en 2021 interroge la situation et les évolutions du continent sous le prisme des souverainetés économiques, notamment
alimentaire et monétaire, mais également culturelle, numérique, sécuritaire, etc. Il s’agit de mesurer par un nouveau paradigme, les défis
réels, les gains et les écarts des sociétés africaines ainsi que leurs résistances face à un système capitaliste et néolibéral largement impérialiste.
Dans un contexte où l’anthropocène montre plus que jamais des signes de basculement dramatique (changements environnementaux globaux, disparitions d’espèces, destructions de milieux naturels, apparition de pandémies, etc.), l’Afrique doit se repenser sans cesse par rapport à son devenir interne et en articulation avec le monde. Il indique une prise de conscience des véritables priorités des pays africains et des efforts à faire pour des gains de souveraineté réellement profitables aux sociétés africaines et aux communautés pour lesquelles la réinvention d’un nouveau récit est incontournable. Dans tous les cas, l’Afrique a besoin d’un nouveau départ et tente d’amorcer des changements majeurs comme l’accord pour une Zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf) et la naissance d’une nouvelle
monnaie (Eco). Ce N°1 du Rasa s’appuie sur des analyses des dynamiques souvent escamotées ou ignorées dans les rapports classiques et
s’emploie à exhumer ou à réhabiliter les véritables évolutions des sociétés africaines actuelles qui renforcent leur autonomie et leur souveraineté dans le contexte du modèle néolibéral et capitaliste en vigueur. «Ce ne sont pas les rapports sur l’Afrique qui manquent ! Et si j’en lis beaucoup, rares sont ceux qui m’ont procuré autant de plaisir que le Rapport alternatif sur l’Afrique (Rasa). Sur bien des plans, ce document procède d’un paradigme fort différent de ceux qui inspirent l’abondante littérature que les anciennes et nouvelles ‘’puissances’’, les institutions financières et commerciales internationales, les firmes multinationales consacrent au développement de l’Afrique», avait dit Pédro Pires, ancien président du Cap-Vert qui, a préfacé le rapport.
«Une lame de fond portée par une nouvelle prise de conscience…»
Quelque temps après le Sommet Afrique-France nouvelle formule que vous aviez décriée, le gouvernement français s’étonnait de plus en
plus d’un sentiment antifrançais chez les jeunes africains. Il la lit sous le prisme de la propagande russe, est-ce
aussi simple ?
En accusant la propagande russe, la France elle-même est dans la propagande infantile et surtout infantilisant les Africains qui, d’après elle,
ne sont pas capables de penser eux-mêmes leurs intérêts et leur avenir.
Le sentiment anti-français est surtout un sentiment anti-impérialiste et anticolonial auquel les jeunes africains du 21e siècle se reconnaissent et se réincarnent en se reconnectant aux luttes des pères de nos indépendances.
Je pense que la France feint hypocritement de ne pas savoir décrypter les mutations en cours au sein des jeunesses africaines, leurs mentalités, leurs espérances et leurs projections sur l’avenir. A mon avis, elle comprend belle et bien qu’une lame de fond portée par une nouvelle prise de conscience de la dépendance multiforme de l’Afrique ainsi qu’une exigence d’émancipation plus forte, sont présentes.
Les Africains partagent une certaine histoire avec leurs anciens colonisateurs, une histoire d’interpénétration et de métissage, mais également une histoire de violence extrême, d’injustices inhumaines et de massacres humains, environnementaux et culturels. La mémoire de ces crimes qu’ont été l’esclavage, la colonisation et les néo-colonisations, ainsi que les modalités de domination actuelles, doivent faire l’objet d’une exégèse sincère de la France, et fonder un comportement moins arrogant et moins paternaliste. C’est une des conditions pour la refondation des relations entre l’Afrique des jeunes et les anciennes puissances coloniales, notamment la France qui reste dans des schémas mentaux passéistes.
La déconnection sera l’un des thèmes du prochain rapport.
Lors d’une rencontre en octobre dernier, vous disiez que le principal enjeu de l’Afrique sera de se déconnecter. De quoi ?
Oui l’Afrique étant perçue et maintenue comme la périphérie du système économique hégémonique et néolibéral, la déconnexion provisoire
est une des démarches indispensables pour atteindre la souveraineté économique et sociale du continent. La théorie de la déconnexion
est une invention de Samir Amin, qui est l’un des accoucheurs du Rapport alternatif sur l’Afrique (Rasa). Le lancement du Rasa est
d’ailleurs l’une des dernières activités auxquelles ce grand homme a participé avant sa disparition. La déconnexion vers l’autonomie et la
souveraineté est une reprise de contrôle du processus d’accumulation interne, orientée vers un développement autocentré, libéré des
intérêts économiques, sociaux et culturels des pays du Nord et de leurs multinationales. Cette théorie est plus actuelle que jamais, étant donné la fin du multilatéralisme hégémoniste exclusif. C’est le moment de l’Afrique, notamment un panafricanisme renouvelé, mais c’est surtout le moment pour un autre modèle de développement. La plupart des Africains s’accordent désormais pour des efforts de production dirigés vers l’autosuffisance en biens de consommation courante de la majorité de la population et non à la production de biens voués à l’exportation. Et pour cela, l’investissement dans l’agriculture paysanne et la mise en place de systèmes industriels, la capacité de
mobilisation des ressources internes et l’indépendance monétaire, la consommation et les échanges par des boucles locales, l’appropriation
des innovations frugales sont des leviers incontournables. vous l’avez traitée dans votre rapport de 2021, quelle forme prendra la puissance de demain ?
C’est notre collègue Falilou Mbacké Cissé qui est l’auteur de cette contribution qui permet au Rasa d’aborder de manière prospective les formes de puissance et leurs évolutions pour les années à venir. Les États – les puissances mondiales en premier – sont interpellés sur leur réelle capacité à assurer à l’ensemble de la population un bien-être inclusif et partagé, à garantir un développement harmonieux et équilibré de leur société et de leur territoire. Ils sont interpellés sur leur réelle capacité à assumer les interdépendances croissantes d’un monde de plus en plus interconnecté. Le Covid-19, la guerre en Ukraine, les évènements climatiques fréquents, la destruction des emplois, l’émergence des Brics, le pouvoir des Gafams, les nouvelles formes de criminalité, etc. démontrent, d’après lui, que les puissances
antérieures sont devenues impuissantes devant ces nouvelles mutations.
Cette nouvelle situation potentialise plus qu’avant l’émergence de l’Afrique comme la puissance du futur, surtout si les États africains entreprennent de manière décomplexée leur transformation dans une approche panafricaniste autour d’un État fédéral. Sous ce rapport,
Thomas Sankara définissait la puissance comme celle «qui sait donner le plus de dignité, le plus de liberté, le plus de démocratie au peuple».


AICHA FALL

Journal « L’OBSERVATEUR » du 07 novembre 2022

  • Dr Cheikh GUEYE, chercheur à l’ IPAR, secrétaire permanent du rapport alternatif sur l’Afrique (RASA)