Pourquoi le projet politique et culturel MACRON-MBEMBE est inacceptable pour l’Afrique? Par NKOLO FOÉ*

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Image: Lebledparle

Nous voulons replacer l’Afrique au cœur de l’histoire universelle, mais au sein du grand bloc civilisationnel afro-asiatique, selon le vœu de Cheikh Anta Diop et conformément aux principes cardinaux de Bandoeng.

Quelle est la philosophie d’Achille Mbembe que je conteste depuis toujours ?

Cette doctrine est une délégitimation

1. des philosophies de l’émancipation,

2. du nationalisme et des luttes de libération nationales,

3. du panafricanisme.

Sur le plan doctrinal, ses cibles préférées sont :

1. Samir Amin,

2. Cheick Anta Diop,

3. Kwame Nkrumah,

4. Marcien Towa, etc.

Quid de Frantz Fanon ?

Très habilement, Achille Mbembe a réussi à dévitaliser Fanon, avec les mêmes techniques qui ont permis aux marxistes culturels et autres poststructuralistes par exemple de dévitaliser Karl Marx.

Une fois le nationalisme et le panafricanisme repudiés, que propose-t-il à la place ?

Adepte de la mondialisation libérale, Mbembe propose à l’Afrique la sortie du ghetto et la dilution du continent dans le vaste monde. D’où le concept d’Afropolitanisme comme alternative au nationalisme et au panafricanisme.

Ce vaste monde est un peu à l’image de l’Empire métisse US, où les peuples, tantôt s’amalgament et se fusionnent (c’est la théorie de l’hybridité, du métissage et du cosmopolitisme), tantôt s’opposent et se barricadent dans des communautés naines, closes, mais unies par le seul lien du consumérisme.

La dilution de l’Afrique dans l’Empire multiculturel explique la place de choix occupée dans cette doctrine par le postnational, le diasporique, le post étatique, le postidentitaire, le nomadisme, l’hybridité, etc., l’afropolitanisme en étant le couronnement.

La philosophie de Mbembe et de ses amis reflète en fait la vision du monde des diasporas africaines, en exil dans les métropoles postmodernes : New York, Londres, Bruxelles, Paris, Francfort, Toronto, etc.

Le chantage que ces penseurs exercent sur les sociétés occidentales en mobilisant contre elles les questions raciales, ethniques (cf. l’utilisation abusive du mot N/è/g/r/e) ou de genre et de religion vise à obliger les dirigeants de ces sociétés à leur faire de la place, non en tant que citoyens, mais en tant que n//è//g//r//e//s, arabes, asiatiques. Ceci explique la critique de l’universalisme des Lumières et de l’idéal républicain, présentés comme une imposture.

L’alternative ici se trouve donc dans le choix entre la diversité et l’égalité.

Quelle ma perspective, à la suite de mes maîtres vénérés Nkrumah, Cheikh Anta Diop, Samir Amin, Marcien Towa?

Nous prônons la déconnexion, selon une formule de Samir Amin.

Se déconnecter du vaste monde n’implique guère l’ignorance du monde ou encore le repli sur soi. Il s’agit plutôt de se concentrer sur ses propres besoins afin de bâtir un pôle de puissance et de civilisation autonome et souverain.

C’est à partir de cette place éminente que l’Afrique peut revenir vers le monde et dialoguer avec les autres peuples de la terre en acteur majeur et en partenaire égal.

Cela n’a donc rien à voir avec le cosmopolitisme post-moderne de Mbembe ni avec ce que Senghor appelait en son temps l’Empire ou encore la Civilisation de l’universel métisse.

Le monde n’a pas à se métisser ou à se créoliser. Ce qu’il faut aux peuples (à ceux d’Afrique en particulier), c’est la reprise de l’initiative historique dont parlait Aimé Césaire.

Se référant au Brésil et à sa politique de métissage, Cheikh Anta Diop disait que le métissage constituant un processus biologique normal, l’on ne saurait l’ériger en principe politique pour la gestion d’une nation, d’un Etat ou encore du monde.

Bâtir un pôle de puissance et de civilisation autonome implique le démantèlement des zones d’influence et le droit de l’Afrique de commercer librement avec tous les autres peuples du monde, sans intermédiaire.

Dans ce commerce-là, toutes les puissances invitées et amicales seront les bienvenues, y compris, bien sûr la France. Le coeur des Africains est vaste et généreux : il y a de la place pour tout le monde, pour chaque nation de la terre. L’Afrique prône l’amitié avec tous les peuples de la terre, sans exclusive. Elle ne veut pas s’ingérer dans les affaires des autres et l’Afrique n’entend pas que ces derniers s’insèrent dans les siennes.

La fin des sphères d’influence en Afrique est un impératif catégorique et un principe non négociable. Le respect de la dignité de l’Afrique et de ses dirigeants est un autre principe non négociable.

Décrire l’Afrique en termes stercoraires est inacceptable, tout comme traiter les dirigeants africains de « dictateurs » ou de « satrapes » est impardonnable, alors même que nous savons où se trouvent les États fondés sur le génocide et sur les inégalités et la violence de race et de classe. Et ce n’est pas en Afrique. Nous savons aussi qui menace la sécurité et la paix internationales. Ce ne sont pas les États africains. De la même manière, nous savons qui sont responsables du saccage des nations, des massacres de populations, etc. Ce ne sont pas les dirigeants africains.

Achille Mbembe doit le savoir : s’il va rencontrer Macron pour lui demander de sceller un nouveau pacte de servitude avec l’élite comprador ou pour venir organiser la transition à la tête de nos États, alors, il trouvera les indigènes d’Afrique sur son chemin.

La diaspora post-moderne ou comprador n’a aucune légitimité pour parler au nom de l’Afrique et imposer aux Africains une oriention politique et une vision diasporique du monde.

Il existe une différence nette entre les diasporas compradors actuelles et les diasporas du 19e et du début du 20e siècle.

Ces dernières voyaient dans l’Afrique un grand foyer de civilisation autonome à promouvoir et à revitaliser.

Au contraire, les nouvelles diasporas africaines exigent la dissolution de l’Afrique comme pôle de puissance et foyer de civilisation autonome. Pour eux, l’Afrique n’est qu’un simple appendice de l’Empire.

Cette position subalterne, nous la rejetons fermement. Nous voulons replacer l’Afrique au cœur de l’histoire universelle, mais au sein du grand bloc civilisationnel afro-asiatique, selon le vœu de Cheikh Anta Diop et conformément aux principes cardinaux de Bandoung.

Source: Senenews

*Le Professeur Nkolo Foé est de nationalité camerounaise, né le 20 avril 1955 à Obak, Arrondissement d’Okola, Département de la Lékié. Après ses études primaires et secondaires dans ces deux localité, il est entré au Séminaire interdiocésain de Mvolyé à Yaoundé où il
obtenu son baccalauréat (série) en 1976. Il a commencé ses études supérieures à l’Université de Yaoundé où il a obtenu tour à tour : un Diplôme d’études fondamentales en sciences humaines, spécialité, « philosophie-sociologie-anthropologie », avec comme Option, la
psychologie et comme disciplines complémentaires l’histoire et la géographie (1978) ; une licence en philosophie, option psychologie (1979) ; une maîtrise en philosophie (1980). M.
Nkolo Foé a terminé ses études supérieures à l’Université Laval (Québec, Canada) où il a
obtenu un doctorat PhD. de philosophie en 1991. Pendant ses études et sa carrière, l’intéressé a acquis de solides connaissances en littérature orale africaine et en économie politique.
M. Nkolo Foé a débuté sa carrière comme instituteur, avant de devenir tour à tour professeur des collèges, professeur des lycées, puis chercheur à l’Institut des sciences humaines du Cameroun où il a occupé pendant plusieurs années les fonctions de Chef du
service de la recherche. Actuellement enseignant-chercheur à l’Université de Yaoundé 1, le Vice-président élu du CODESRIA est professeur titulaire des universités.

Les recherches et les enseignements M. Nkolo Foé concernent les domaines suivants : philosophie africaine et philosophie comparée ; philosophie et économie politique ; histoire des idées ; études postmodernes et postcoloniales ; études sur le genre ; études sur la
mondialisation et la gouvernance ; épistémologie et méthodologie en sciences humaines et sociales.

Dans le cadre de son université, M. Nkolo Foé est membre du Conseil des Professeurs de l’Ecole normale supérieure de Yaoundé, membre du Comité Consultatif des Institutions Universitaires du Cameroun où il exerce les fonctions de Président de la sous-section « Philosophie ». Ancien Chef du Département de philosophie de l’Ecole normale supérieure, il est co-fondateur (avec les Professeurs Marcien Towa et Charles Romain Mbele) d’un centre de recherches sur la philosophie et la société (Club Kwame Nkrumah).
Très actif dans le domaine des échanges interuniversitaires, M. Nkolo Foé est le point focal de l’Accord de coopération scientifique et pédagogique entre l’Université de la Tuscia (Viterbo, Italie) et l’Université de Yaoundé 1, de l’Accord de coopération interuniversitaire entre
l’Université Fédérale de Parana (Brésil) et l’Université de Yaoundé 1 (Cameroun) (2012) et enfin de la Convention de coopération entre le Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales et l’Université de Yaoundé 1 (2015)