Par jacques.berthelot4@wanadoo.fr

Cette étude actualise en l’approfondissant celle portant le même titre datée du 5 juillet 2021 qui est basée aussi sur deux études précédentes sur « L’extraversion croissante et suicidaire des échanges de l’Afrique » et « La CNUCED a propagé le mythe d’une énorme dépendance alimentaire de l’Afrique« . Elle présente les échanges alimentaires et agricoles[1] de l’Afrique de l’Ouest (AO) par catégorie de produits et pour les principaux pays destinataires de ses exportations et fournisseurs de ses importations en 2015 et 2019. Elle ajoute la valeur de la production alimentaire et agricole non alimentaire selon la FAO mais ses estimations sont partielles. Le résumé se limite à l’année 2019. 

Comme le solde des échanges de café-cacao-thé-épices (CCTE) de l’AO avec le monde a représenté 79,6% du solde de ses échanges alimentaires totaux en 2019, sans les CCTE l’AO avait un déficit alimentaire de 8,7 milliards de dollars (Md$). Le solde des échanges de l’AO avec l’Afrique a été négatif alors qu’il a été excédentaire avec le monde entier en 2015, l’Afrique ayant représenté 12,8% des exportations alimentaires et 13,7% des importations. L’excédent des échanges agricoles de l’AO avec le monde a été multiplié par 5,3 de 2015 à 2019, le déficit avec l’Afrique a baissé de 43,7%, et l’excédent agricole intra-AO a été multiplié par 3,1.  Les céréales et préparations constituent le principal déficit alimentaire (6,7 Md$), dont 2,7 Md$ pour le blé et 3,1 Md$ pour le riz. Les autres déficits sont les préparations alimentaires diverses (1,8 Md$), le sucre et préparations (1,4 Md$), les produits laitiers (1 Md$), les poissons et préparations étant passés d’un déficit de 0,8 Md$ en 2015 à un excédent de 54 M$. Les principaux postes excédentaires sont les CCTE (à 95,5% du cacao), de 8 Md$, et les fruits et légumes (2,6 Md$), les graines oléagineuses (0,9 Md$). Bien que non alimentaire, l’excédent du coton est de 2,4 Md$.   

  La répartition par continent des échanges alimentaires (exportations, importations et somme des deux) place l’Europe en tête pour la somme des deux et surtout pour les exportations mais l’Asie pèse presque autant pour les importations. L’Amérique devance de peu l’Afrique pour la somme des deux mais si l’Amérique devance l’Afrique pour les importations, l’Afrique devance l’Amérique pour les exportations. Les échanges alimentaires de l’AO avec l’Europe concernent essentiellement ceux avec l’UE28 : 94,2% des exportations et 75,8% des importations. Les échanges alimentaires intra-AO représentent l’essentiel des échanges de l’AO avec l’Afrique : 81,3% pour les exportations et 73,8% pour les importations tandis que les échanges agricoles intra-AO représentent 81,2% des exportations vers l’Afrique et 68,3% des importations de l’Afrique.

Une preuve de plus de la nécessité de renforcer l’intégration régionale au sein de l’AO avant de vouloir renforcer l’intégration continentale avec la ZLECAf (Zone de libre-échange continentale africaine). Si la Chine est le premier fournisseur de produits alimentaires de l’AO, elle a aussi le plus gros déficit alimentaire mondial (60 Md$). La Chine est le premier fournisseur de l’AO en poissons et préparations, en fruits et légumes, et en préparations alimentaires diverses. La Chine est aussi le premier fournisseur de matières premières agricoles non alimentaires de l’AO et même le premier fournisseur de produits agricoles en 2019, mais les EU étaient de loin en tête en 2015.   Les Pays Bas sont la première destination des exportations alimentaires de l’AO (2,7 Md$) grâce aux exportations de cacao (ils en importent 36,7% du total exporté par l’AO) qui ont représenté 92,5% de ses importations alimentaires venant de l’AO. La Chine n’est qu’au 10è rang des exportations alimentaires de l’AO mais au premier pour les exportations de matières premières agricoles avec 23,1% des exportations de l’AO pour ces produits, grâce au coton. Alors que l’AO a importé pour 15,051 Md$ de produits alimentaires en 2015 (dont et 16,607 Md$ en 2019 (après 16,485 Md$ en 2018, dont 13,930 Md$ hors d’Afrique), sa production alimentaire non transformée a baissé selon FAOSTAT de 91,297 Md$ en 2015 et de 80,414 Md$ en 2018 (pas de données pour 2019). Il s’ensuit que le pourcentage des importations alimentaires extra-Afrique sur la valeur de la production + importations (de 116,6 Md$ en 2015 à 107,2 Md$ en 2018) a été de 11,4% en 2015 et de 13.0% en 2019, aux antipodes de l’assertion de la CNUCED que « De 2016 à 2018, l’Afrique a importé environ 85% de son alimentation de l’extérieur du continent« .  Pour prioriser sa souveraineté alimentaire à long terme à un excédent à court terme en se déconnectant des chaines de valeur mondiale et des accords bilatéraux, notamment avec l’UE, l’AO doit instaurer une solidarité politique entre pays côtiers et sahéliens.

En réduisant fortement les superficies en cacao en Côte d’Ivoire, Ghana et Nigéria au profit de céréales, oléagineux, protéagineux, légumineuses fourragères, racines et tubercules, dont une grande partie fournirait au cheptel sahélien les ressources fourragères permettant une forte expansion de la production animale, notamment laitière, qui retournerait à son tour aux pays côtiers. Si l’AO veut prioriser sa souveraineté alimentaire à long terme sur un excédent commercial à court terme tout en créant les millions d’emplois supplémentaires nécessaires chaque année pour faire face à son explosion démographique en sauvegardant son environnement, les droits humains et sa sécurité tout court minimisant les attentats jihadistes, elle doit changer radicalement sa politique agricole (ECOWAP). Mais cela ne sera possible qu’en partageant une solidarité politique, notamment entre les pays côtiers et les pays sahéliens comme entre les ethnies au sein de chaque pays. Ce ne serait que le retour aux sources des empires ayant recouvert la majorité des Etats d’AO tels que décrits notamment par Cheikh Anta Diop, Joseph Ki-Zerbo et Yves Person, empires que la colonisation s’est empressée de démanteler selon le principe « diviser pour régner ».  

 Il s’agira en particulier de réduire fortement les superficies consacrées au cacao en AO, en particulier en Côte d’Ivoire où « Depuis 1960, la Côte d’Ivoire a perdu 90 % de sa forêt » et ici et , avec un effet très négatif sur le climat et la biodiversité et avec des recettes budgétaires fortement fluctuantes et peu rentables pour les petits planteurs malgré la main d’œuvre quasi-esclave des enfants sahéliens. Mais le CIRAD, sur financement de l’UE et sous la pression des multinationales du cacao, semble croire en la possibilité d’améliorer la production de cacao et de reboiser le pays de façon soutenable aux plans écologique et social sous prétexte que la demande mondiale de cacao devrait augmenter. En oubliant que, sans l’exonération des droits de douane à payer à l’UE pour ses exportations des produits du cacao liée aux APE intérimaires de Côte d’Ivoire et du Ghana, ces exportations ne seraient pas compétitives avec celles des pays d’Amérique latine et d’Asie exonérés de droits de douane dans leurs accords bilatéraux de libre-échange avec l’UE. 

Pour restructurer la production agricole de l’AO on remplacerait une grande partie des superficies en cacao par des céréales, oléagineux, protéagineux, racines et tubercules dont une grande partie serait exportée vers les pays sahéliens pour fournir les ressources fourragères permettant une forte expansion de la production animale, notamment laitière, dont une partie retournerait dans les pays côtiers.  

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Version anglaise:

[1]Les échanges agricoles résultent de l’addition aux produits alimentaires des matières premières agricoles non alimentaires et de la déduction des poissons et préparations (pas des produits agricoles au sens de l’OMC).