DU FRANC CFA A L’ECO : QUELLE MONNAIE POUR QUEL DEVELOPPEMENT EN AFRIQUE DE L’OUEST ?

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SOUS LA DIRECTION DE Kako NUBUKPO, Mai 2021

Résumé exécutif
Nourrie par la perspective d’une véritable émancipation monétaire et d’un environnement propice à la croissance et à l’emploi, l’ambition de construire une union monétaire en Afrique de l’Ouest est un thème récurrent dans les débats sur la Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Toutefois, divers obstacles politiques et économiques constituent des facteurs d’interférences et/ou de blocages sur la voie de la mise en place d’une monnaie à l’échelle de la CEDEAO.
À plusieurs reprises, la faiblesse de l’engagement politique, les divergences sur les priorités économiques, le manque de convergence économique et l’évolution des marchés monétaires internationaux ont contribué à freiner les progrès vers une monnaie unique en Afrique de l’Ouest.
Malgré tout, ces dernières années ont été marquées par la recherche constante d’une coopération économique plus approfondie entre les États membres afin de renforcer les liens politiques qui les unissaient et ainsi de progresser vers une monnaie unique, à savoir le passage du FCFA à l’Eco.
Comme toute réforme d’envergure, la mise en place de l’Eco présente des avantages et des inconvénients. Même si un certain nombre de zones d’ombres, voire d’aléas ou de risques existent face à ce changement sans précédent, les différents chapitres de ce rapport ont aussi mis en exergue un certain nombre d’avantages économiques et financiers importants pour les pays de la région.
L’ECO devrait faciliter les échanges commerciaux et financiers, réduire le coût des transactions financières entre les pays et renforcer la concurrence. Tout cela ne peut que stimuler la vitalité économique et donc engendrer une croissance économique durable à terme. Ce dynamisme économique positif ne pourra qu’attirer les investissements étrangers, accroître la compétitivité économique de ses acteurs dans l’économie mondiale et cela devrait avoir un effet d’envergure sur le développement des pays et des sociétés de la région.
En effet, la politique monétaire de la région doit être en phase avec la politique économique de développement des pays et de la région dans son ensemble : cette adéquation de l’instrument (la monnaie) à la finalité (une croissance économique inclusive et durable qui produise un développement réel et tangible des populations ouest-africaines) est en effet fondamentale, elle est la base-même du projet de création de l’ECO, elle a été le mobile de ce processus.
Quelques priorités s’imposent comme des urgences. La première est celle de l’emploi, notamment l’emploi des jeunes et des femmes qu’il est grand temps d’affronter avec des outils adaptés, notamment des politiques économiques qui encouragent le processus d’industrialisation, le retour de la sphère publique dans sa dimension de pilote de l’intérêt général à long terme, le développement du secteur privé, d’entreprises et startups qui exploitent et transforment les
nombreuses ressources naturelles et démographiques de la région.
La deuxième urgence est une croissance économique durable et inclusive, basée sur des choix et des politiques sectorielles ambitieuses et réalistes, qui encouragent une industrialisation fondée sur le développement des nouvelles technologies et notamment la digitalisation des processus et des procédures, autant dans le secteur public que dans le privé. Ceci nous amène à la troisième urgence, le développement des infrastructures, qu’elles soient matérielles ou immatérielles, à l’instar des technologies de l’information et de la communication. Il s’agit là d’une transformation régionale, dans laquelle l’Eco peut et doit jouer un rôle central.
La quatrième urgence est le développement d’une agriculture compétitive et en mesure d’encourager le développement à la fois d’une agriculture familiale résiliente et d’un agrobusiness à la hauteur des potentialités agricoles de la région et qui puisse garantir la souveraineté alimentaire aux peuples ouest-africains. Un récent rapport de la Banque africaine de développement a notamment mis en exergue les potentialités et les conséquences de taille de l’agrobusiness pour le continent africain et notamment pour l’Afrique de l’Ouest. C’est la raison pour laquelle, parmi les secteurs économiques, l’agriculture est un des plus stratégiques pour la région, en rapport notamment avec le changement climatique, qui engendre de nouveaux défis à relever en termes d’adaptation des cultures.
La cinquième urgence, qui résume et englobe les autres, est celle d’une meilleure intégration régionale des pays de la CEDEAO, basée sur une solidarité réelle : si l’ECO ne peut pas garantir une meilleure intégration régionale des pays de la CEDEAO, il peut néanmoins avoir un rôle moteur fort, en facilitant un véritable fédéralisme budgétaire, les échanges commerciaux, ainsi que la circulation des personnes, des biens, des services et des capitaux.
Dans cette perspective, quatre options – parmi d’autres – sont proposées à la CEDEAO pour le passage à l’Eco :
L’Eco, simple avatar du franc CFA, parie sur l’élargissement progressif de l’UEMOA aux économies de la CEDEAO ayant le même profil d’exportatrices de matières premières agricoles qu’elle. Dans cette option, la centralisation des réserves de change est fondamentale, et c’est le principal acquis de l’histoire du franc CFA. Elle suppose et traduit une grande solidarité politique entre les États de l’UEMOA et il ne faudra pas l’oublier en cas d’adhésion de nouveaux membres.
De même, la question de la garantie extérieure, telle que la France l’exerce dans le contexte institutionnel du franc CFA, a une forte dimension politique : elle fonde la stabilité du système en théorie et en pratique. Si l’on garde le principe de la centralisation des réserves, mais en recentrant leur gestion dans un autre cadre institutionnel, la souveraineté monétaire passe de la France à l’UEMOA puis à la CEDEAO.
La deuxième option est celle d’un Eco-réel fondé sur la convergence réelle, celle du PIB/tête et non plus, comme dans le cas de l’Eco-CFA, sur le respect des critères nominaux de convergence. Dans ce cas de figure, les économies de la CEDEAO auraient l’obligation de converger vers le trio de tête que constituent le Cap-Vert, le Nigeria et le Ghana. L’Eco aurait un régime de change flexible encadré par un ciblage de l’inflation. La dynamique de convergence serait alors tout autre et les Etats de l’UEMOA perdraient leur statut de bons élèves de la convergence et donc de tracteurs du processus de mise en œuvre de l’Eco. Mais le Nigeria, véritable poids lourd de la CEDEAO (70% du PIB et 52% de la population) est-il prêt à assumer un rôle de locomotive de la zone Eco ? Pourquoi accepterait-il d’être le prêteur en dernier ressort de la CEDEAO et surtout d’abandonner sa monnaie le Naira, dans un contexte actuel marqué par l’utilisation de la planche à billets pour résoudre les tensions internes à la fédération nigériane ?
Troisième option, l’Eco-Naira : dans ce cas de figure, on reviendrait à la philosophie initiale de la Zone monétaire ouest-africaine (ZMAO), fondée le 20 avril 2000 à Accra (Ghana), lorsque six pays de la région (Gambie, Ghana, Guinée, Liberia, Nigeria, Sierra Leone) ont annoncé leur intention de créer une seconde zone monétaire en Afrique de l’Ouest avec comme monnaie l’eco (à côté du franc CFA de l’UEMOA). Le projet prévoyait une fusion ultérieure de cette zone avec l’UEMOA, afin de faire coïncider les frontières de cette nouvelle union avec celles de la CEDEAO.
Mais le Sommet d’Abuja annonçant la création de l’Eco et le communiqué du Conseil des ministres de la ZMAO du 16 janvier 2020, accusant les États de l’UEMOA de violer l’esprit de la monnaie Eco à la suite de la déclaration d’Abidjan, ont compliqué les choses. Tout ceci pourrait déboucher sur la création d’un « Eco-Naira », sous la houlette d’un Nigeria piqué au vif par l’initiative francophone d’un « Eco-CFA » en passe de se réaliser.
Quatrième option, l’Eco monnaie commune et non unique : tandis qu’une monnaie unique est nécessairement une monnaie commune, l’inverse n’est pas forcément vrai. On pourrait imaginer que les pays qui ne sont pas encore en mesure d’adhérer à la monnaie unique se lient à celle-ci par des accords de taux de change. Les mécanismes de résorption symétrique des déséquilibres de balance commerciale pourraient aider à une remise en circulation des surplus à l’intérieur de la zone CEDEAO, en incitant à des processus de spécialisation entre économies qui sont la base pour une augmentation du commerce intra-zone. Qui est à son tour l’un des objectifs économiques et politiques majeurs du processus d’intégration.
Au final, ce rapport plaide pour le renforcement de l’intégration économique et monétaire dans la Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest. Ceci nécessite une bonne gestion des fondamentaux macroéconomiques importants pour le pilotage d’une politique monétaire commune bénéfique à tous les pays membres de l’union. Le rapport soutient que l’intégration commerciale supporte l’intégration monétaire, ce qui suggère l’impulsion d’une nouvelle dynamique aux échanges intrarégionaux par l’élimination des barrières aux échanges, l’application effective et rigoureuse des textes communautaires et la mobilisation d’avantage d’investissements en infrastructure de transport et de télécommunication. La Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest a aujourd’hui l’avantage de s’appuyer sur la Zone de Libre Echange Continental de l’Afrique (ZLECAF) dans cette perspective. Le rapport plaide également pour le renforcement de l’intégration financière dans la zone afin d’assurer une efficacité maximale aux mécanismes de partage de risque.