« Samir AMIN à travers la prospective en Afrique, Alioune SALL PALOMA », Par Ibrahima SALL PALOMA, Directeur de I’Institut du Futur africain, Membre du RASA

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ENDA TV : La prospective a commencé à se développer en Afrique dans les années 90, avec principal animateur feu Samir Amin. Que reste-t-il aujourd’hui de son travail ?Alioune SALL «Paloma» : Je dirais que les années 90 ont correspondu à une relance de la prospective en Afrique, grâce notamment à un projet d’appui qui était basé à Abidjan, soutenu par le PNUD qui avait apporté son appui technique à une vingtaine de pays africains désireux d’explorer des avenirs possibles. Mais en réalité, la prospective a commencé beaucoup plus tôt en Afrique. D’abord, il faut savoir que le terme prospective est apparu en 1957. Pour la première fois, dans la littérature française, on a parlé de prospective sous la plume de Gaston Berger, un quarteron sénégalo- français. C’était dans une revue française qui s’appelle «La Revue des deux mondes». Dès 1960, il est repris en Afrique et un certain nombre de penseurs ont commencé à en parler. C’est le cas de Senghor, du Révérend-père Lebret et d’un certain nombre de personnalités comme Mohamed Diawara qui monta le Club de Dakar. C’était aussi le cas de Samir Amin. Samir en parle d’abord lorsqu’il fait une brève incursion en Egypte après avoir fini ses études de science politique, de statistiques et d’économie. Mais il n’est pas resté longtemps dans ce pays à cause de la répression qui s’abattait sur les communistes. Mais déjà, à cette époque, il est parfaitement au courant de la prospective dans la réflexion sur le développement. Son intérêt se trouvera accru lorsqu’il séjournera au Mali et sera avec Seydou Bodian Kouyaté, entre autres personnalités, un des artisans penseurs de la planification du développement du Mali. Au Sénégal, sous l’impulsion de Mamadou Dia, le premier plan de développement va explorer les perspectives de développement du Sénégal à l’horizon d’une décennie. Donc, dès les années 1960 et 62, il y a un travail d’exploration des perspectives de développement à long terme qui est mené au Sénégal. Il en va de même à cette époque-là en Côte d’ivoire, sous l’impulsion d’un certain nombre de penseurs africains mais aussi l’appui d’un Groupe tel que celui de l’IEDES (Ndlr : Institut d’études du développement de la Sorbonne) qui était basé à Paris dans lequel il y avait beaucoup de cadres qui avaient été formés au Commissariat au Plan français. Donc disons qu’entre 1960 et 1980 il y a eu des initiatives majeures en matière de prospective et parmi les précurseurs figuraient déjà Samir Amin. Mais Samir aura été surtout celui qui, en 1976-1977, poussera le plus loin la réflexion prospective non pas sur un pays mais sur le continent et cela se fera à la faveur d’un projet qui s’appelait «Afrique et Problématique du futur», que Samir a dirigé entre 1977 et 1978. Il était un projet financé par l’UNITAR (United Nations Institute for Training and Research) et Samir, en tant que directeur de ce projet, mènera un travail majeur de réflexion prospective sur le devenir du continent.ENDA TV : Qu’en sortira-t-il ? Alioune SALL «Paloma» : Les résultats de ce travail seront présentés au Colloque de Monrovia qui se tint en 1979, alors que Tolbert est président en exercice de l’Organisation de l’Unité Africaine. Et c’est ce colloque de Monrovia qui dégagera un certain nombre de pistes autour desquelles va être élaboré le Plan d’action de Lagos. Donc, ce plan de Lagos qui va être approuvé en 1980 par les chefs d’Etats africains, doit énormément au travail qui a été fait sous l’égide de Samir. Tout cela pour dire que, quel que soit l’angle sous lequel on considère les choses, Samir est un des précurseurs en matière de réflexion prospective si on se réfère au fait que dès 1960 il est au courant des démarches prospectives et les applique dans le cadre de son travail aussi bien en Egypte qu’au Mali et plus tard au Sénégal à l’IDEP (Institut africain de développement économique et de planification).Maintenant vous avez raison de dire qu’à partir de 1990 la prospective va connaitre un nouvel élan. Et là encore je dirais que Samir est quelque part à la manette, parce que non seulement il continuera ses réflexions sur le devenir du continent, mais il appuiera un certain nombre d’initiatives dont le but était de renforcer les capacités d’analyse prospective des pays et institutions africaines. Je dois dire que j’ai personnellement bénéficié de l’appui de Samir lorsque, en 1997, j’ai dirigé le programme de réflexion sur l’Afrique soutenu par le PNUD. Et lorsqu’en 2002 j’ai monté l’Institut des Futurs Africains, j’ai également bénéficié du soutien de Samir qui a été membre de son Conseil d’administration dès sa création en 2003.ENDA TV : Samir Amin était marxiste. Cette orientation idéologique n’a-t-elle impacté son travail prospectif pour lui créer des barrières dans un continent où la plupart des Etats suivaient une orientation capitaliste ?Alioune SALL «Paloma» : Samir Amin était marxiste mais le marxisme de Samir Amin était d’abord une exigence de rigueur scientifique. Ce n’était pas du dogmatisme, ni du psittacisme. Samir n’était pas de ceux qui allaient en récitant un bréviaire marxiste. C’était un homme exigent, soucieux de comprendre le monde et soucieux d’aller au-delà de l’écume des flots pour comprendre quels étaient les dynamiques qui donnaient forme au monde actuel tel qu’il se donnait à voir. C’était un analyste du réel. Être marxiste, pour lui, c’était d’abord cela. Et comprendre le monde, pour lui, signifiait comprendre les facteurs qui entrent en jeu dans la constitution de ce monde et les inter-relations qui existent entre les facteurs qui donnent forme à ce monde. Que ces facteurs soient d’ordre économique, sociale, politique, environnemental, culturel ou technologique. Samir a toujours consacré une grande partie de sa réflexion à comprendre quels étaient les facteurs qui ont façonné le réel dans lequel nous nous trouvons. Mais ce n’était pas tout. Il fallait aussi comprendre qui sont les acteurs qui façonnent ce réel, parce que derrière chaque facteur il y a évidemment des acteurs. Les facteurs eux-mêmes ne font pas évoluer un système. C’est parce qu’il y a des acteurs qui sont derrières les facteurs que le système évolue. Et derrière les acteurs il y a toujours des stratégies. Un acteur n’a de l’influence sur un facteur que pour autant il est capable de mettre en œuvre une stratégie qui permet de contrôler les facteurs. Donc c’était cela pour Samir être un marxiste. Comprendre les facteurs en jeu dans l’évolution de nos sociétés, les acteurs qui sont derrière et les stratégies de ces acteurs. Et quand on fait un tel travail, il est évident qu’on ne peut pas ne pas tomber sur le fait qu’un des acteurs majeur de l’évolution se trouve être le système capitaliste mondial. ENDA TV : C’est un système essentiellement basé sur l’accaparement…Alioune SALL «Paloma» : Ce système capitaliste développe des stratégies qui lui permettent d’avoir un monopole sur un certain nombre de facteurs clés qui sont jugés importants pour élargir la domination de ce système capitaliste mondial, permettre son expansion et son approfondissement, et c’est dans ce cadre que Samir Amin s’est livré à une analyse des systèmes capitalistes mondiaux parce que ce système, encore une fois, est un acteur majeur de la transformation de notre monde. Il a donné forme à notre monde actuel et notamment à cette intégration qui fait que l’enrichissement des uns ne peut se faire qu’au prix de l’appauvrissement d’autres. Le développement du sous-développement est la condition pour la perpétuation de ce système capitaliste mondial dont il a fait une critique très serrée. Je crois donc que c’était donc cela être marxiste pour Samir. Il se trouve que c’était également une exigence pour toutes les prospectivistes. Tous, commencent lorsqu’ils doivent faire un travail d’analyse prospective, par un diagnostic stratégique du système qu’ils veulent analyser et le diagnostic stratégique n’est rien d’autre que l’analyse des facteurs qui entrent dans la composition du système que l’on étudie, l’analyse des inter-relations entre ces différents facteurs, l’analyse des acteurs et les stratégies d’acteurs. ENDA TV : Si Samir Amin a pu malgré tout procéder à ce travail d’analyse, ses idées ont-elles impacté le continent ?Alioune SALL «Paloma» : Samir était un analyste rigoureux, scientifique. C’était aussi un acteur. Il n’était pas soucieux exclusivement d’expliquer le monde, il était soucieux de le transformer. A-t-il eu de l’influence ou pas ? Ce sera à l’histoire de le dire. Mais ce qui est sûr, c’est qu’un certain nombre d’idées qu’il a défendues et qui paraissaient radicales au moment où il les a défendues ont aujourd’hui acquis droit de cité. Lorsqu’il propose une analyse du sous-développement différente de celle qui avait court à l’époque où l’on pensait qu’il y avait deux mondes qui évoluaient de façon parallèle, un monde développé et un monde sous-développé, et qu’il montre qu’en réalité il y a un processus d’accumulation à l’échelle mondiale qui fait qu’il existe aujourd’hui des périphéries et des centres qui sont en partie lié (la périphérie étant un produit du centre et le centre se nourrissant du sous-développement de la périphérie), il est clair que lorsqu’il développe de telles idées – il n’est pas le seul d’ailleurs à le faire – il passe un hétérodoxe, un radical. Mais ces idées-là ont aujourd’hui acquis droit de cité. Nul ne les conteste plus. Personne ne peut revenir aux analyses des années 40 sur le phénomène du sous-développement. Donc de ce point de vue là, je dirais que sa réflexion a eu un impact sur l’évolution des idées.Maintenant, sans doute, Samir avait-il souhaité ou espéré que le monde serait transformé et qu’il verrait un monde plus humain devenir réalité, un monde ou régnerait la paix, la justice, un système de production moins écocide, plus responsable, un monde où le partenariat remplacerait la compétition, etc. Sans doute ce monde-là il en a rêvé. Qu’il ne l’ait pas vu de son vivant n’a pas dû le surprendre non plus outre mesure. Car s’il y avait quelqu’un d’assez réaliste pour comprendre que le grand soir n’arriverait pas du jour au lendemain c’était bien Samir. Mais au fond qu’est-ce qu’une vie humaine au regard de l’histoire ? Je suis sûr que ce n’est pas grand-chose.ENDA TV : – Qu’est-ce qui reste du travail de Samir Amin ?Alioune SALL «Paloma» : Ben… Beaucoup à mon avis. D’abord Samir a mis sur pied ou a aidé à ce que se mette sur pied ou que se renforce un certain nombre d’institutions. Parmi elles l’Université de Dakar où il a servi, à la Faculté des Sciences économiques. Il y a l’IDEP dont il a quand même marqué la trajectoire et en a fait une institution de référence à un moment où elle était un modeste centre de formation pour quelques planificateurs. Samir a été aussi à la base ou a appuyé la création d’une institution comme ENDA. Mois j’ai connu personnellement ENDA à l’époque où c’était un cours au sein de l’IDEP consacré à Environnement et Développement en Afrique et où il y avait deux, trois professionnels dont Jacques Bugnicourt et Philippe Langley et un zimbabwéen qui s’appelait Libertime Mhlanga. C’est ce cours qui s’est transformé pour devenir l’organisation non gouvernemental internationale ENDA. Samir a été donc un fervent soutien à la création d’ENDA et il a fait équipe avec Bugnicourt pour s’assurer que l’organisation bénéficierait de tout le soutien possible au Sénégal et ailleurs. Samir a été un des artisans à la base du CODESRIA et en a été le premier secrétaire général. Samir, on va le retrouver au Forum du Tiers Monde et on le retrouvera au Forum Social Mondial. Fort heureusement toutes les institutions que j’ai citées continuent d’exister et on peut penser que le legs de Samir Amin est encore là. Sa pensée fait l’objet des discussions au sein de ces institutions et je crois qu’on peut dire qu’il reste quelque chose. Dans les centres de recherche, dans les universités mais aussi dans les formations politiques, les ONG et dans les mouvements de masse il y a plusieurs canaux de diffusion de la pensée de Samir Amin qui font que celle-ci est encore vivante, vivace et continue d’inspirer.ENDA TV : Mais peut-on en dire de même au niveau étatique ?Alioune SALL «Paloma» : Je pense qu’au niveau des Etats, le bilan serait beaucoup plus mitigé. Samir a eu quelques entrées auprès d’un certain nombre de chefs d’Etats, comme au Mali où il a séjourné dans les années 60 après son passage en Egypte. Je pense qu’il a aussi, à un certain moment, un conseiller écouté au Congo Brazzaville. Il a sans doute eu des entrées ou une certaine influence dans les cercles décisionnels au Burkina à l’époque de Thomas Sankara. Je pense qu’à un moment également Senghor lui a prêté attention lorsqu’il a découvert la détérioration des termes de l’échange et en a fait son cheval de bataille. Donc il n’a pas été totalement absent dans les réflexions sur la planification du développement. Maintenant il est certain que il ne pouvait pas avoir une très très grande influence en Afrique, parce que l’économie politique africaine est dominé dans beaucoup de pays par les institutions de Bretton Woods et ces institutions se sont spécialisées dans les prophéties autoréalisatrices. Cela veut dire que pour avoir accès à des chefs d’Etats aujourd’hui, il faut commencer par démonter les carcans intellectuels dans lesquels les enferment ces institutions de Bretton Woods. C’est un travail titanesque que de chercher à avoir aujourd’hui une influence auprès de certains chefs d’Etats africains. Propos recueillis par Tidiane Kassé(A suivre)