Par Dr Cheikh GUEYE : Lettre ouverte au Président Macky SALL

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Le RASA est une nouvelle initiative essentielle d’institutions africaines et internationales de renom

Excellence, monsieur le président,

Les initiateurs du Rapport Alternatif sur l’Afrique (RASA) vous présentent leurs hommages déférents et vous félicitent de votre accession à la présidence de l’Union Africaine.

Le RASA est une nouvelle initiative essentielle d’institutions africaines et internationales de renom (Enda Tiers Monde, Forum du Tiers Monde, CODESRIA, TRUSTAFRICA, Institut International pour la Démocratie et l’Assistance Électorale (IDEA), l’AFARD (Réseau des femmes africaines pour la recherche et le développement), l’Institut des Futurs Africains (IFA), Fondation Rosa Luxembourg, LEGS AFRICA, l’Alliance pour la Refondation de la Gouvernance en Afrique (ARGA), West Africa Think tank (WATHI), Institut Africain de la Gouvernance (IAG), Initiative de Prospective Agricole et Rurale (IPAR), etc.). 

L’initiative constitue une réponse à un enjeu fondamental auquel les dirigeants que vous êtes, sont confrontés au moment de l’élaboration des politiques visant à sortir les pays du continent africain de la « trappe à pauvreté » dans laquelle les destinent les anciennes et nouvelles « puissances », les institutions financières et commerciales internationales, les firmes multinationales.

Monsieur le Président de l’UA, ce numéro Un du RASA, dont l’élaboration a démarré avant la pandémie de Covid-19 et la guerre en Ukraine, est lancé dans un contexte sanitaire et économique qui convie à une lecture renouvelée de la géopolitique mondiale marquée par les escarmouches de la guerre économique entre les États-Unis d’Amérique et la Chine et le retour d’un néoprotectionnisme déguisé et de l’égoïsme des appareils d’État des pays « riches ». Dans ce moment de recomposition des « équilibres » mondiaux, l’Afrique est confrontée à des défis interpellant sa souveraineté. L’heure est, nous semble-t-il, venue pour une Afrique nouvelle, qui mène le combat pour sortir des places qui lui sont assignées et se positionner autrement. Des basculements majeurs sont en cours dans tous les domaines et l’Afrique doit saisir ces opportunités pour s’affirmer pour elle-même et en rapport avec le reste du monde. 

Comme vous le savez, Excellence, l’Afrique détient aujourd’hui 60 % des terres arables disponibles, des ressources hydriques importantes, des matières premières rares, une population jeune et ambitieuse, mais reste confrontée à l’appétit des autres pays qui ne voient en elle qu’une réserve de matières premières et un marché de consommation. Le changement de regard à porter sur le continent africain doit venir de l’intérieur. Et cela ne peut se faire sans ruptures. Rompre avec notre vision d’un monde où nous serions les éternels orphelins. Affirmer notre autodétermination par des actes et non des discours. C’est ce que propose ce rapport en analysant les défis et opportunités qu’offrent la Zone de Libre-Échange Continentale Africaine, la Vision Minière Africaine et les autres initiatives continentales. Ces éléments importants mis au travail par le RASA montrent que l’impérialisme s’inscrit dans les logiques d’un système d’acteurs complexe. Les auteurs du Rapport sont loin de penser que les sociétés africaines sont restées les bras croisés devant l’ampleur de la crise qui les traverse. Les maux dont souffre le continent africain sont le produit à la fois des jeux d’acteurs autochtones et allochtones.

Excellence, l’importance des rapports classiques sur l’économie, la gouvernance, ou sur les indicateurs sociaux, comme outil scientifique et stratégique d’orientation des politiques publiques et de la coopération internationale n’est plus à démontrer. Mais, ces rapports émettent un discours de légitimation de la doctrine hégémonique libérale, prétendument triomphante mais certainement confiscatoire. Leurs analyses, certitudes, classements et recommandations structurent les modèles, accords, projets et programmes qui nous sont imposés. Les visions véhiculées par ces rapports tentent de maintenir les Africains dans une dépendance systémique, rivée à l’aide publique au développement.

Le modèle sur lequel se basent ces rapports n’irrigue aucun impact positif durable sur le bien être des sociétés africaines. Les investissements industriels ne trouvent pas de relais dans des activités connexes. Les pays peuvent se trouver piégés alors dans des cercles vicieux du sous-développement, quelles que soient les tentatives d’industrialisation. En revanche, en présence d’effets d’entraînement, un cercle vertueux peut s’enclencher. Plusieurs « équilibres » sont donc possibles, les seuls mécanismes du marché ne suffisant pas à conduire les pays vers un sentier vertueux.

Pour faire advenir la renaissance africaine, que vous appelez de vos vœux, une fédération de tous les États faisant face aux ambitions hégémoniques externes est inévitable. Ce sera le socle de la construction des dynamiques économiques profitables aux sociétés et aux populations africaines. L’ambition de ce numéro Un du RASA est de mettre en lumière les leviers de souveraineté des sociétés africaines. Il définit des domaines de souveraineté clés dans lesquels les sociétés se confrontent à des défis difficiles et construisent sans cesse des dynamiques nouvelles. La souveraineté politique conditionne une vision prospective propre et la conquête de marges de manœuvre dans le domaine économique et social.

Les sociétés résistent partout, dans les villes comme dans les campagnes par des luttes et des protestations contre les impacts du modèle qui gouverne nos pays depuis l’indépendance. Ces frondes s’inscrivent dans la tradition émancipatrice de Bandung, héritage de luttes pour les libérations nationales, mais aussi moteur à la quintessence des contestations initiées depuis les indépendances. Les auteurs de ce Rapport mettent l’emphase sur les leviers d’une renaissance africaine authentique, pensée de l’intérieur, financée par les Africains pour les Africains. Ils s’inscrivent en faux par rapport à l’idée que notre futur soit déjà colonisé par d’autres et en cela, ils offrent une respiration de l’espérance et de la foi en l’Afrique des peuples. Ils mettent en réflexion les facteurs pouvant permettre une mobilisation des ressources réelles domestiques, seule base solide d’un développement endogène. Ce rapport est avant tout un instrument de reconquête d’une centralité de la pensée africaine du développement, totalement en phase avec les défis que vous avez identifiés lors de votre discours d’investiture, en votre qualité de président en exercice de l’Union Africaine.

Nous sommes certes un continent dépendant, avec des ressources humaines reconnues de haut niveau, mais conscientes que le modèle de développement de la petite économie ouverte, reproduisant des relations de condescendance et de soumission à des logiques qui nous sont étrangères, ne sera jamais viable. Notre jeunesse, force productive frustrée et exigeante demande des emplois et un environnement d’épanouissement qu’elle tarde à voir venir. En avons-nous la bonne lecture et la pleine mesure ? Connaissons-nous les économies africaines dans leur réalité quotidienne, dans les logiques qui les sous-tendent et dans leurs finalités ?

Les Africains sont porteurs d’innovations et de créativité, et celles-ci se reflètent dans l’effervescence des startups et de la réinvention des métiers et du relationnel par les réseaux sociaux qui redynamisent les organisations de la société civile. Ce rapport inspirant pour toutes ces catégories d’acteurs met également en exergue l’importance de la culture comme un domaine de souveraineté incontournable pour une Afrique diverse, s’appuyant sur des ressources immatérielles et des valeurs que les systèmes éducatifs doivent enseigner.

Cette initiative constitue pour vous et vos pairs un appui de la communauté scientifique africaine vers une souveraineté intellectuelle indispensable aux autres souverainetés que votre discours appelle. Nous souhaitons vivement vous rencontrer pour échanger sur les grandes orientations de votre mandat et les ruptures que vous comptez imprimer à l’organisation et aux grands projets continentaux.

Par votre entremise, nous espérons que le RASA deviendra une référence incontournable pour les décideurs africains à l’échelle continentale comme aux échelles régionales, nationales et locales. Il sera utile également pour les négociateurs africains, les entrepreneurs, les étudiants et à tout acteur africain conscient de la nécessité d’une reconquête individuelle et collective de la souveraineté intellectuelle et économique du continent. 

Source: SENENEWS