« La guerre en Ukraine: une fenêtre d’opportunités pour l’Afrique », par Pr Olivier BILE*

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Contrairement à ce que beaucoup pourraient penser et loin de ce qu’on pourrait imaginer, la crise Russo-ukrainienne en cours est une  opportunité pour l’Afrique.

Elle offre en effet une occurrence de déconstruction de l’ordre géopolitique mondial actuel, et partant, se présente malgré tout comme une circonstance plutôt favorable pour l’Afrique entière.

Coup de projecteur sur le monde

L’humanite, depuis les origines, est demeurée un espace travaillé par des bouleversements très souvent inattendus et insoupçonnés qui en ont régulièrement modifié la trajectoire. Le destin de nombre de peuples a ainsi souvent été perturbé, voire réorienté, négativement ou positivement.Si en réalité, les hommes, en dépit de leur prétention à pouvoir manipuler l’art de la géostratégie, savaient toujours où leurs plans et décisions les mèneraient, certains peuples se garderaient de poser des actes qui ont souvent conduit à leur perdition.Le Japon n’aurait pas attaqué Pearl Harbour, l’Allemagne hitlerienne n’aurait pas promu le nazisme, etc.Si l’Afrique, berceau de l’humanité, perdit son statut de première puissance mondiale aux origines pour être supplantée par d’autres puissances à l’instar de la Grèce, Rome, Babylone, Constantinople, l’empire Ottoman….. et, beaucoup plus récemment, le Royaume-Uni, les USA et peut-être la Chine demain, c’est que des circonstances imprévues s’étaient accomplies, des planètes furent alignées pour que chacune des dites puissances perde son statut hégémonique.Au moment où l’homme croit manipuler ces circonstances, il ignore, qu’il y a infiniment plus fort que lui dans cet exercice.S’agissant de ce qui se passe actuellement dans le monde, il est bon de savoir que le bouton rouge du deboulonnement d’un certain ordre mondial a été clairement actionné. Il a pour effet de mettre directement en scène un scénario nouveau dans lequel les hommes, qui qu’ils soient et où qu’ils se trouvent, sont irréversiblement mis en mouvement en vue de l’accomplissement du film conçu par le Scénariste et Metteur en scène Suprême.Noyés dans l’illusion cartésienne de pouvoir toujours orienter les vecteurs de la géopolitique et de la géostratégie à leur bénéfice, les puissances de ce monde ignorent que cette fois-ci, la trajectoire de mutation du système mondial vers une autre direction est engagée. L’algorithme divin est si bien masqué qu’il est en effet difficile de le percevoir et le comprendre.L’Afrique dans l’ordre mondialL’Afrique de ces cinq derniers siècles aura été, après l’esclavage, la traite, le colonialisme et le néocolonialisme persistant, la principale victime de l’ordre géopolitique mondial instauré, en vue de leur conférer un avantage toujours exorbitant et immérité, par les puissances occidentales.Aujourd’hui, elle est l’objet d’une marginalisation, d’une mise en coupe réglée et d’un mépris considérables, souvent en complicité avec des siens. L’esclavage contemporain des Dubaï Porta potty, des sales boulots de domestiques, éboueurs et autres en Occident, des condamnés à la mort en escapade d’émigration en Méditerranée et ailleurs ainsi que toutes ces misérables conditions auxquelles les enfants d’Afrique sont parfois voués sur le continent et à travers le monde parce que sans perspectives d’une existence digne chez eux, représentent autant de facteurs de tragédie humaine insupportables au XXIe siècle.Les logiques d’injustices, d’inégalités, d’iniquité et d’inequite consubstantielles du système de globalisation néolibérale en vigueur a atteint ses limites. La mécanique des avantages abusivement exorbitants, profitables à une minorité au détriment du reste du monde, ne peut clairement plus prévaloir.

Exigence de multipolarisation du monde

L’attelage mondial à base de la suprématie bretton-woodienne du dollar ou de l’euro; de l’hegemonie des valeurs libertaires occidentales pourtant si controversées voire décadentes ; d’un ordre économique, financier et social si défavorable aux pays en soif d’émergence, est entrain de se cabrer et ne peut plus avancer en l’état.L’émergence des Brics et d’autres nations telles que le Pakistan, le Mexique, l’Indonésie, le Nigéria, la Corée du Sud, certains États du golfe persique comme l’Arabie Saoudite et autres, manifeste leur aspiration généralisée à un autre ordre mondial, plus juste et plus équilibré. L’Afrique adhère globalement et clairement à cette dynamique nouvelle qui, en dépit des apparences, me semble en voie de triompher.Dans cette optique, l’espace global a vocation à s’acheminer vers un process de multipolarisation équilibrée au sein duquel les différentes régions du monde seront représentées par une ou plusieurs entités de poids dotées du statut de membre permanent du conseil de sécurité  de l’ONU avec droit de veto.

Éléments d’intelligence géostratégique

Par-delà la puissance géopolitique, la condition physique d’essence géo-économique et géo-financiere la plus robuste possible doit être l’objectif stratégique le plus recherché par nos Etats. La mise en valeur intelligente de son immense potentiel naturel et humain devrait, à cet égard, être la clé de voûte de construction de cette émancipation stratégique à l’instar de celle proposée par le penseur et politique panafricaniste Cheikh Anta Diop. La crise inflationniste mondiale actuelle devrait aussi être l’occasion de promouvoir et développer des alternatives endogènes en matière de production, toutes choses permettant de renforcer sa position extérieure, et partant, son autonomie stratégique. Cela passera, indéniablement, par une importante révolution culturelle dans les habitudes de consommation locales.Pour ce faire, il est en conséquence urgent pour l’Afrique de se fixer sur une orbite de puissance à la faveur de la stimulation d’une robuste et véritable conscience panafricaniste et foiiste.Dans cet inéluctable scénario, l’Afrique entière doit donc se tenir prête à s’emparer de toute opportunité d’émancipation, tant il est vrai qu’elle est souvent encore l’objet de systèmes de captivité multiformes.

L’Afrique dans la crise actuelle

L’actualité au Mali, en Centrafrique, au Burkina Faso constitue des prémices pertinentes de cette évolution. Au lieu d’hésiter ou de trembler devant les intimidations, nos États ainsi en première ligne doivent considérer et intégrer les épreuves auxquelles ils sont et vont être chaque jour confrontés, comme autant d’opportunités d’affranchissement décisives et de possibilités d’orientation vers l’émergence géo-économique et l’affirmation géopolitique. L’homme se découvre quand il se mesure à l’obstacle, dit le penseur Antoine de Saint-Exupéry.Nos États doivent se souvenir que rien de valable ni de crédible ne se construit sans souveraineté. D’où l’impératif catégorique de promouvoir le parachèvement de nos processus de Libération sur les plans spirituel et philosophique, politique et démocratique, monétaire et économique, social et culturel. Et comme par hasard, c’est bien cette puissance russe, fidèle à la doctrine d’antan de l’ex URSS en faveur de l’émancipation des peuples opprimés, qui est encore aux côtés de ces pays frères dans ces moments tumultueux….Il est tout de même heureux aujourd’hui de constater, en dépit du caractère parfois confus et cachottier de leur démarche, que même des régimes africains naguère portés par l’ordre néocolonial lui font de bruyantes infidélités pour épouser le désir d’affranchissement géopolitique. C’est dire que le Maître des temps et des circonstances est à l’œuvre.

Que faire ?

Les Africains doivent-ils pour autant rester couchés ? Non, bien au contraire. La foi sans les oeuvres est vaine disent les Écritures. Les Africains doivent se lever, promouvoir  et soutenir courageusement toute opportunité politique de Libération et  d’émancipation stratégique. Le processus courageux enclenché par la Russie doit être saisi au rebond par nos États africains. Il n’est pas coutumier qu’un pays, fût t-il de cette taille, décide de faire un tel pied-de-nez à un conglomérat aussi puissant que l’OTAN. Cette bravade est, incontestablement, le produit d’un projet libérateur valable pour le monde entier.

L’Afrique, tout en maintenant les meilleurs rapports possible avec les puissances occidentales qui respecteront ses légitimes aspirations à un mieux-être, doit se saisir de ce moment comme cette opportunité décisive qui transformera sa destinée et sa condition géopolitiques. Les occidentaux épris de justice et d’équité en faveur du monde d’aujourd’hui sont naturellement bienvenus pour soutenir une telle dynamique car l’injustice est toujours facteur de déséquilibres lourdement crisogènes et dommageables pour l’ensemble de l’espace habité.Ce qui se passe actuellement dans le monde relève d’un processus irréversible et incontournable de restauration de la dignité si bafouée des Africains. Ces derniers doivent savoir que cette avantageuse dynamique de révision de l’ordre mondial ne s’inversera pas aussi longtemps que ses objectifs stratégiques n’auront pas été atteints. Le temps des querelles politiciennes, stériles et stupides, celui de la lâcheté et de la pusillanimité habituelles, celui des affrontements tribalistes et irrédentistes sans lendemain, celui des inactions et du bavardage improductifs, celui des lamentations et jérémiades vaines et destructrices, celui des mentalités rétrogrades et immobilistes dont se nourrissent les prédateurs et ennemis de l’Afrique, doit être considérablement révolu et voué aux orties sur ce continent. Le temps est à la construction d’un horizon d’autodétermination totale aujourd’hui et de puissance demain, à travers la mutualisation stratégique des capacités et ressources du continent pour accomplir ce que Joseph Tchundjang Pouemi nomme  » l’organisation de la résistance commune ».Africains, levons-nous !!!!Voici venu le temps de l’action !!!Dieu libère et bénisse l’Afrique.

*Pr Olivier Bile enseigne à l’ESSTIC de Yaoundé . Il a effectué des travaux de documentaliste à la CRTV – dont Otéo l’Africain – et se passionne pour l’ouvrage Monnaie, Servitude et Liberté de Joseph Tchuidjang Pouémi et de la vie et des œuvres de Mandela et Nkrumah qu’il considère comme ses mentors.