Migrants venus du Royaume-Uni : Paul Kagame justifie

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Par Le Point Afrique (Avec AFP)

L’accord scellé avec le Royaume-Uni pour envoyer au Rwanda des migrants et des demandeurs d’asile, qui a suscité la controverse, n’est pas un accord sur « le commerce d’êtres humains », a affirmé le président rwandais Paul Kagame. « Il serait erroné que les gens en concluent d’un Oh vous savez, le Rwanda a eu de l’argent », a déclaré le président lors d’un séminaire virtuel avec une université américaine, selon une vidéo postée sur Twitter par son cabinet jeudi.

« Nous sommes en train d’aider »

Le Royaume-Uni a présenté le 14 avril un projet permettant d’envoyer au Rwanda les demandeurs d’asile arrivés illégalement sur le sol britannique, espérant dissuader les traversées clandestines de la Manche en pleine augmentation. En vertu de cet accord, Londres financera dans un premier temps le dispositif à hauteur de 120 millions de livres (144 millions d’euros). Le gouvernement rwandais a précisé qu’il proposerait la possibilité « de s’installer de manière permanente au Rwanda s’ils le souhaitent ».

Lors de la présentation de cet accord, le Premier ministre britannique Boris Johnson avait vanté ce pays d’Afrique de l’Est comme l’un des « plus sûrs au monde, mondialement reconnu pour son bilan d’accueil et d’intégration des migrants ». Ce projet, susceptible de s’appliquer à tous les étrangers entrés illégalement, d’où qu’ils viennent (Iran, Syrie, Érythrée…), a suscité des réactions scandalisées et la « forte opposition » de l’ONU. L’agence des Nations unies pour les réfugiés (HCR) a critiqué l’accord en déclarant que les personnes fuyant les conflits et les persécutions « ne devraient pas être traitées comme des marchandises ».

Le président rwandais, Paul Kagame a, lui, affirmé que le Rwanda accueillait des réfugiés depuis « des décennies », surtout venus de pays voisins. « Nous ne faisons pas le commerce d’êtres humains, s’il vous plaît. Ce n’est pas le cas. En fait, nous sommes en train d’aider », a-t-il ajouté, décrivant cet accord comme une « innovation » mise en avant par le Rwanda.

Le pays a accueilli par le passé des migrants africains bloqués en Libye dans le cadre d’un accord en 2018 avec l’Union africaine et le HCR. Concernant l’accueil de réfugiés libyens, le président rwandais a commenté : « Ces gens étaient coincés en Libye ; ils essayaient de passer en Europe. Certains (étaient) déjà morts en essayant de traverser la Méditerranée, d’autres ont été gardés en prison en Libye, dans différentes villes et ils étaient vraiment coincés », a observé le chef de l’État. « À cette époque, j’étais le président de l’UA (Union africaine). Et lorsque la question s’est posée à moi, j’ai dit : eh bien, nous ne sommes pas un pays riche, nous ne sommes pas un grand pays, mais il y a des solutions, nous pouvons toujours aider, trouver et résoudre de gros problèmes », a-t-il déclaré.

L’année dernière, le pays a également offert l’asile à des Afghans fuyant l’arrivée des talibans au pouvoir.

Motivation politique

Jusqu’ici peu a été dit des motivations du Rwanda, petit pays de 13 millions d’habitants de l’Afrique des Grands Lacs salué pour sa politique de développement et critiqué pour sa gestion des droits humains. Le président Paul Kagame a positionné son pays comme un allié des Occidentaux et un pompier face aux conflits en Afrique. Il a notamment envoyé des troupes au Mozambique l’année dernière pour y combattre une insurrection djihadiste. Selon l’analyste et avocat rwandais Louis Gitinywa, le Rwanda entend affirmer ici son aura internationale tout en atténuant les critiques quant à sa gestion des droits. « Le président Kagame entend utiliser cet accord comme une motion de confiance dans sa politique sur les droits humains », dit-il, affirmant que le chef de l’État, qui dirige le Rwanda d’une main de fer depuis le génocide de 1994, veut apparaître comme un « leader africain clé ». L’analyste estime que Kigali espère également « un soutien diplomatique du Royaume-Uni quand des résolutions contre le Rwanda (seront) soumises et discutées devant le Conseil de Sécurité de l’ONU ».

Changement de discours

En janvier 2021, le gouvernement anglais demandait à Kigali de se pencher sur « les restrictions continues aux droits civils et politiques et à la liberté de la presse ». La semaine dernière, le discours du Premier ministre Boris Johnson avait sensiblement changé, décrivant le Rwanda comme « un des pays les plus sûrs au monde, internationalement reconnu pour son accueil et son intégration des migrants ». Ce changement de discours laisse imaginer que Kigali espère influencer ainsi la perception à l’étranger de sa politique envers les dissidents, notamment ceux qui ont fui à l’étranger.

Mais selon Lewis Mudge, directeur Afrique centrale pour Human Rights Watch, « le Rwanda a maintes fois démontré combien il tient en piètre estime la protection qui doit être accordée aux réfugiés selon les lois internationales ». « Il existe des informations crédibles sur le fait que des agents rwandais ont mené des assassinats de réfugiés rwandais à l’étranger et de nombreux réfugiés ont peur du fait que le gouvernement rwandais ait le bras long, jusqu’en Europe, au Canada, en Australie », a-t-il souligné.

Peu de détails ont été communiqués concernant cet accord, qui pourrait selon certains critiques au Royaume-Uni faire face à des défis légaux à même de forcer ses architectes à l’abandonner.