ANALYSE. Pierre Jacquemot propose un état des lieux et esquisse des propositions pour une reconquête de la souveraineté agricole et alimentaire en Afrique. Par Sylvie Rantrua

Cette photo publiee par l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) montre l'agricultrice Amina Guyo recoltant du niebe pour le repas principal de la journee sur son terrain a cote de sa maison dans le quartier d'Uran, a Moyale, au Kenya.
Cette photo publiée par l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) montre l’agricultrice Amina Guyo récoltant du niébé pour le repas principal de la journée sur son terrain à côté de sa maison dans le quartier d’Uran, à Moyale, au Kenya.© LUIS TATO / FAO / AFP

Frontières fermées, mobilités restreintes, confinements… Les mesures prises pour lutter contre la pandémie du Covid-19 ont jeté une lumière crue sur une question, celle de la souveraineté en Afrique, notamment agricole et alimentaire. Pierre Jacquemot, diplomate, enseignant à l’Institut d’études politiques de Paris et auteur du rapport « La reconquête de la souveraineté alimentaire en Afrique » publié par la Fondation Jean-Jaurès, « y voit une occasion historique pour réinventer les systèmes agricoles et la souveraineté alimentaire du continent ». Après la crise liée à la pandémie, les gouvernements donneront probablement la priorité à la satisfaction des besoins alimentaires du pays ou de la région avant l’exportation des produits de rente. Avec cette publication, l’idée est aussi pour la Fondation Jean-Jaurès de participer au débat d’idées avant le sommet France-Afrique qui se tiendra à Montpellier du 7 au 9 octobre.

Agrobusiness versus agriculture paysanne

Deux visions s’affrontent. D’un côté, la modernisation des agricultures africaines, fondée sur l’agriculture commerciale, la « révolution verte » et de gros investissements en capitaux. Ce modèle, qui a permis à l’Asie de conquérir sa sécurité alimentaire, est défendu par le secteur privé, les multinationales et de grandes fondations philanthropiques, voire les grands bailleurs de fonds. « Ce modèle basé sur une augmentation de la productivité passe par des apports d’engrais, des semences sélectionnées et une irrigation à grande échelle, en se focalisant sur les moyennes ou grandes entreprises agricoles », détaille Pierre Jacquemot. À cette vision de l’agrobusiness s’oppose la vision de l’agriculture paysanne, portée par les réseaux d’organisations paysannes régionales et locales, des ONG, mais aussi certains chercheurs. Son poids est loin d’être négligeable. Quelque 100 millions d’exploitations familiales font vivre 500 millions de personnes sur le continent.

La société Congo bio vegetal transforme et exporte des produits alimentaires vers différents pays, comme l’Afrique du Sud, la Belgique, la France et la Russie. La spécificité de la petite entreprise est le « chikwangue », obtenu à partir de tubercules de manioc transformés en une pâte blanche qui est roulée soit en bâtonnets dans des feuilles de manioc, soit en boules fourrées dans des peaux de saucisse transparentes – ce qui est une innovation artisanale. © JOHN WESSELS / AFP

« Cette présentation bipolaire de l’agriculture africaine est assurément simpliste. Peu nombreux sont ceux qui adhèrent exclusivement, sans nuance, à l’une ou l’autre vision », précise l’auteur. Elle a surtout pour inconvénient d’occulter toutes les formes intermédiaires de combinaisons possibles. Il existe de multiples entre-deux. Il propose une troisième voie et reconnaît que les positions évoluent, même au sein des grands bailleurs de fonds.

Pour l’avenir, il est plus pertinent de parier sur le développement de l’agroécologie, des semences paysannes améliorées, des méthodes de revitalisation des sols, mais aussi des combinaisons, agroforesterie et agriculture-élevage, sans oublier bien sûr l’amélioration de l’organisation et de l’accès aux marchés locaux. « L’agriculture africaine demeurera principalement assise sur la paysannerie et les communautés rurales, lesquelles joueront un rôle crucial, notamment pour l’intégration d’une fraction importante de la jeunesse rurale », souligne le rapport.

Le rôle des femmes

L’un des principaux moteurs de cette nouvelle agriculture africaine est à chercher du côté de l’émancipation des femmes. Peu à peu, elles gagnent du pouvoir. Ce sont elles bien souvent qui sont dans les champs, le maraîchage, la transformation, la vente. « En gagnant plus de pouvoir, en accédant à la propriété et au crédit, elles vont révolutionner l’agriculture », insiste Pierre Jacquemot. « Certes, leur statut ne les aide pas ! Elles ne sont pas propriétaires, travaillent 18 heures par jour, aux champs et à la maison. Leur situation est pour le moins défavorable. Mais, depuis vingt ans, elles sont parties à la conquête de leur autonomie, améliorant la situation générale en Afrique. Ce sont elles qui subissent les conséquences en cas de crise. Ce sont aussi elles qui trouvent les solutions et sont à l’initiative du changement. L’arrivée de l’électricité dans un village bouleverse la donne. Elle s’en empare pour créer, produire, transformer. Ce sont elles qui gèrent le quotidien et trouvent les solutions pour améliorer le quotidien », détaille avec conviction Pierre Jacquemot.

L’accès à la terre et au crédit

Parmi les principaux facteurs limitants, les difficultés d’accès à la propriété et au crédit entravent le développement des activités agricoles, particulièrement pour les femmes et les jeunes. Pour faire sauter ces verrous, des solutions innovantes sont mises en œuvre, comme au Bénin ou à Madagascar à travers des certificats fonciers qui peuvent être présentés comme garantie lors d’un petit emprunt. Au sein d’un groupement de producteurs, la caution solidaire permet aussi cet accès au crédit indispensable pour acheter des semences, du petit matériel agricole, et pour transformer les produits. Au Ghana, l’accès au microcrédit est possible grâce à la caution solidaire scellée, à travers une photo qui témoigne que l’emprunteuse peut compter sur ses deux amies qui se portent garantes.

Innovations technologiques

Dans les campagnes, l’amélioration des conditions de vie se joue sur l’accès à l’énergie rendue possible par le développement de système solaire et éolien autonome (off-grid, non raccordé au réseau central). « Cela change la vie, un frigo dans le village pour conserver les produits frais et certains médicaments, pour transformer les produits agricoles. L’électricité et le téléphone mobile transforment le monde rural », s’enthousiasme Pierre Jacquemot. Le dynamisme des groupements de producteurs, qui s’appuie sur l’électrification et les TIC qui donnent accès à l’information, concourt à une reconquête de la souveraineté alimentaire

Pour lever l’obstacle d’une faible productivité des cultures, Pierre Jacquemot préconise une amélioration des semences dans l’agriculture paysanne mais aussi le développement de petits systèmes d’irrigation, notamment de la technique du goutte-à-goutte. Sur le terrain, les instituts de recherche africains travaillent sur la qualité des semences, leur amélioration et sur les savoir-faire locaux. Ce rapport fourmille d’exemples d’innovations numériques : prévisions météo, informations sur les prix, assurances adaptées, microcrédit, partage et location de tracteurs, conseils et formation… Un chiffre résume cette diversité : en 2019, 390 solutions numériques liées à l’agriculture étaient répertoriées en Afrique.

Circuit court

Du côté de la consommation, la demande penche désormais vers le local. La classe moyenne tend à privilégier des produits locaux et les circuits courts. « Au Sénégal, le riz produit localement dans la vallée du fleuve ou en Casamance est bien meilleur que les brisures de riz importées du Vietnam. Les ménages qui ont les moyens remplacent de plus en plus cette brisure de riz par du riz local, notamment dans le plat national, le thiéboudienne, à base de poissons. Cette dynamique en faveur des produits locaux crée un cercle vertueux, même si cela prend du temps », constate-t-il.

L’agriculture urbaine trouve aussi toute sa place. « À Kinshasa, quelque 450 associations de producteurs ont été formées aux bonnes pratiques agricoles et le microcrédit a permis la création de petites entreprises rentables. Les cultures maraîchères de Kinshasa produisent aujourd’hui entre 75 000 et 85 000 tonnes de légumes par an, soit 65 % de l’approvisionnement de la ville », détaille le rapport.

L’engagement des États

Parmi les États qui ont adopté des politiques nationales pour appuyer le secteur agricole, l’auteur du rapport reconnaît que le Kenya est le plus en pointe, tant au niveau du dynamisme des groupements de producteurs, du déploiement de l’électricité dans les zones rurales que de son avance dans le domaine du numérique. Le Ghana a pour sa part opéré un net virage en privilégiant la production locale, alors qu’auparavant il recourait largement aux importations de denrées alimentaires, des produits souvent concurrents, bon marché et de faible qualité. « Le Sénégal expérimente depuis des décennies, conduisant à une sédimentation de projets, notamment dans le maraîchage, et se distingue par la qualité de sa recherche scientifique. Ces trois pays se sont lancés dans des tentatives de reconquête de leur souveraineté alimentaire », constate Pierre Jacquemot.

« La crise du Covid a donné une reconnaissance au rôle des paysans, avec des acteurs phares que sont les femmes et les jeunes, analyse Pierre Jacquemot. Elle peut permettre de réinventer des systèmes agricoles et alimentaires souverains et résilients. Les paramètres du changement sont à la portée des gouvernants africains. Pour peu qu’ils laissent se déployer la multitude des innovations en germe dans les campagnes comme dans les villes et facilitent leur appropriation et leur montée en échelle. »