Image d’illustration: Jeune Afrique


Avec « Les Mondes de l’esclavage », une cinquantaine d’universitaires documentent la diversité de l’esclavage, de la Préhistoire à nos jours. « Le passé esclavagiste n’est pas une autre histoire, et ce n’est pas une histoire des autres », préviennent-ils.

La somme sur l’esclavage que publient les éditions du Seuil ces jours-ci est épaisse (plus de 1 100 pages) et un peu intimidante. Mais sa cinquantaine d’auteurs, emmenés par l’historien de la Grèce ancienne Paulin Ismard, ont réussi à emprunter, de bout en bout, un chemin de crête ardu, s’engageant à la fois dans d’âpres débats académiques sur les réalités des esclavages au fil des siècles et s’efforçant de parler à un plus grand public, un peu plus d’un an après les mobilisations de Black Lives Matter, aux États-Unis comme en Europe. « Le passé esclavagiste n’est pas une autre histoire, et ce n’est pas une histoire des autres », prévient en ouverture le directeur de l’ouvrage.

©️ Seuil, 2021.
Aboutissement d’un chantier d’un peu plus de quatre ans – un laps de temps finalement assez bref, vu l’ampleur du projet –, Les Mondes de l’esclavage est un livre sans véritable équivalent. Il rappelle, de loin, l’entreprise liée à l’université de Cambridge, au Royaume-Uni, connue sous le nom de Cambridge World History of Slavery (quatre tomes en anglais, publiés de 2011 à 2021, selon une approche chronologique). Mais l’histoire mondiale de l’esclavage, ou plutôt des « mondes de l’esclavage », s’affiche d’entrée de jeu, dans son sous-titre, comme une « histoire comparée ».
L’essai articule trois moments. Il propose d’abord un inventaire d’une cinquantaine de situations d’esclavage à travers les continents et les siècles (des « morts d’accompagnement », sacrifiés au Néolithique, aux travailleurs indiens du textile en 2021, de la Russie tsariste à la Bolivie du XXe siècle), sur le registre de l’accumulation. Manière, selon Ismard, de « désordonner un paysage traditionnellement centré sur l’histoire atlantique », de réinscrire la traite atlantique et l’économie des plantations dans une histoire plus longue, complexe et moins connue.

La deuxième partie, qui est aussi la plus addictive et stimulante – le « transept » de l’ouvrage, selon le mot de son directeur –, a été prise en charge par un groupe restreint de spécialistes, qui ont travaillé en séminaire, pour faire émerger des thématiques transversales et davantage problématisées (outre Paulin Ismard, Cécile Vidal, américaniste, et Benedetta Rossi, spécialiste de l’esclavage moderne, entre autres).

Sans doute plus risqués d’un point de vue académique, les textes sur la mort (des cimetières d’esclaves oubliés aux suicides sur les plantations, passant par les tentatives d’empoisonnement des maîtres), la traite, le sexe, la captivité, la parenté, la résistance (sous la forme d’un inventaire d’innombrables gestes du quotidien, pas forcément spectaculaires, qui peuvent être interprétés comme une forme de résistance) ou la révolte (où la révolution haïtienne, réussie, reste une exception à l’échelle de millénaires…), sont tous passionnants. Ils portent cette ambition comparative qui n’existe de manière aussi explicite ni dans la World History de Cambridge, ni dans d’autres projets récents d’histoire mondiale, comme celle sur la France coordonnée par Patrick Boucheron (Seuil, 2017).

La statue de Modeste Testas, inaugurée en 2019 sur les quais de Bordeaux, face à la Bourse maritime. Cette esclave d’origine africaine avait été achetée par deux frères bordelais, puis déportée à Saint-Domingue. ©️ LL
La dernière partie, elle, se penche sur les « ruptures transformatrices des sociétés esclavagistes », c’est-à-dire divers moments de bascule (révolutions, abolitions, etc.). L’ouvrage se refuse ainsi de cantonner l’histoire des esclavages à « un passé “subalterne” ou “mineur” ». Et comme l’explique Cécile Vidal dans l’entretien qu’elle a accordé à Mediapart, il déploie son regard sur tous les continents, soucieux de « ne pas réduire l’esclavage aux cinq sociétés qu’avaient mises en avant l’historien Moses Finley [1912-1986] », la Grèce antique, l’Empire romain, la Caraïbe, les États-Unis d’avant la guerre de Sécession et le Brésil.
La polysémie du terme d’esclavage et la difficulté de le définir, en dialogue avec les catégories de captifs ou de serfs (par l’existence d’un contrat de propriété dont jouit le maître ? par l’absence de parent ? par le constat d’une « mort sociale » ?), constituent l’un des fils rouges de l’ouvrage, dont chaque auteur s’empare différemment selon le contexte. Tout comme la recherche de sources pertinentes.

Les études sur l’esclavage ont émergé aux États-Unis dans les années 1950-60, en intégrant le souci, dès l’origine, de donner la parole aux esclaves, de tenter de restituer leurs points de vue, de sortir d’une lecture uniquement victimaire de « vaincus de l’histoire ». L’historien M’hamed Oualdi rappelle la profusion des sources autobiographiques dans le cas de l’Amérique du Nord – on recense pas moins de 6 000 récits de vie d’esclaves et anciens esclaves, en majorité rédigés par des hommes, datés du début du XVIIIe au milieu du XIXe siècle, qui ont joué un rôle fondamental dans l’élaboration de cette histoire américaine.

Mais d’autres espaces coloniaux sont plus avares en récits de vie. Hors d’Amérique, les documents rédigés par des esclavagistes priment souvent ceux laissés ou rédigés par des esclaves, dès lors menacés d’« invisibilité documentaire ». Au fil du livre, l’éventail des sources mobilisées fascine. Jean-Paul Demoule cherche à identifier des différences de statut entre individus, chez les chasseurs-cueilleurs de la préhistoire, à partir de la position des corps retrouvés dans les tombeaux funéraires – certains étant « jetés en désordre dans de simples fosses ». Paulin Ismard analyse des copies d’actes d’affranchissement d’esclaves, gravées en lettres minuscules sur des blocs de pierre du sanctuaire d’Apollon, à Delphes – les noms de ces affranchis nous renseignent en particulier sur les origines des esclaves grecs de l’Antiquité (monde thrace, Asie mineure).

Dans le monde viking, c’est l’argent, et en particulier les pièces de dirhams islamiques, qui est considéré comme un bon indicateur archéologique de l’existence d’un commerce d’esclaves – attesté à partir du IXe siècle en Scandinavie, notamment sur l’île baltique de Gotland. Contrairement à l’historiographie traditionnelle, qui voudrait qu’il n’y ait pas eu d’esclavage dans l’Inde ancienne, à la différence de l’Antiquité classique, Cédric Ferrier met au jour, à partir de la lecture de textes indiens établis à partir des premiers siècles de notre ère, l’existence d’esclaves, qui s’ajoute au système déjà en place de castes.

Des esclaves de plantations en Virginie, aux Etats-Unis, au 19 ème siècle. ©️ Ann Ronan Picture Library / Photo12 via AFP
C’est un court récit d’un écrivain nord-africain du XIIe siècle, Al-Wisyani, mêlé à d’autres récits d’histoire orale, qui permet de documenter, du point de vue des marchands musulmans, la mise en place des routes de traite à travers le Sahara, entre 750 et 1324, alors que le Sahel était considéré comme un réservoir, tout à la fois d’or et d’esclaves. À l’inverse, le cas de Valence, en Espagne, au XVe siècle, présente une « opulence des sources », dont un livre « de confessions de captifs », c’est-à-dire de comptes-rendus d’interrogatoires menés par la justice locale, en particulier avec des « Maures noirs » (c’est-à-dire des musulmans noirs) capturés en mer.

Un mouvement de balancier s’installe, tout au long de la lecture du livre, sans doute très révélateur de la structure de ce champ d’études : l’ouvrage ne cesse d’inscrire l’essor de la traite atlantique dans une histoire longue, montrant que les traites ont touché l’ensemble du monde et des continents, mais il documente aussi le caractère exceptionnel, le monstruosité suprême de cette expérience sur le long terme.

Même si l’on doit se contenter d’estimations, les chiffres sont à eux seuls révélateurs du caractère massif des déportations : 12,5 millions d’Africains ont été emmenés aux Amériques de 1501 à 1867 – dont 95 % vers le Brésil et la Caraïbe. À comparer par exemple aux traites transsahariennes et de la mer Noire, dans les mondes musulmans, qui auraient concerné 6 à 7 millions d’esclaves sur une période bien plus longue, de 1 250 années. « Aucune traite ne fut aussi massive, en un temps aussi court, que la traite transatlantique », écrit Cécile Vidal.

La spécificité de l’esclavage colonial issu de la traite transatlantique réside aussi dans le rôle joué par la race : « Ce n’est que dans les sociétés issues de la traite atlantique que la race acquit le pouvoir de hiérarchiser les collectifs humains et s’imposa comme un principe d’organisation du monde social », résume Paulin Ismard, même si le point reste discuté, y compris au sein du livre.

Dans un texte conclusif d’une grande force, Léonora Miano, écrivaine et théoricienne de l’« Afropea », souligne à son tour « l’éminente singularité de la méthode européenne dans les colonies du Nouveau Monde ». Notamment, écrit-elle, parce que cette « déportation transocéanique […] continue d’influencer le monde contemporain ». « La figure du Noir, telle que le monde la connaît aujourd’hui, voit le jour avec l’esclavage colonial européen. Les discriminations dont elle pâtit, les brutalités policières parfois létales qui lui sont infligées dans les pays occidentaux sous le regard effaré du monde, reconduisent les violences d’autrefois […]. L’humanité n’a pas retrouvé sa conscience d’elle-même comme un corps dont tous les membres sont égaux. L’autre, racialisé, n’est pas le reflet de soi-même. »

Sans surprise, cet effort de complexification malmène, pour le lecteur, nombre de certitudes, à commencer par le mythe d’une « modernité européenne » forcément émancipatrice. « Renvoyer l’esclavage à un long cauchemar dont l’abolition nous aurait réveillés est une autre manière de ne pas vouloir savoir », met en garde Paulin Ismard, alors que plusieurs textes insistent sur le rôle joué par les esclaves dans le déclenchement des abolitions. Benedetta Rossi rappelle aussi que la période des abolitions, aussi décisive soit-elle, correspond aussi à un renforcement des inégalités entre hommes et femmes, et donc entre affranchis et affranchies.

D’autres chapitres bousculent certaines idées reçues que l’on retrouve parfois ancrées dans le monde de l’activisme. On apprend par exemple que les communautés marrons, souvent dépeintes comme héroïques, avaient aussi, aux Amériques, une fonction régulatrice du système esclavagiste. Dans un texte passionnant, Silyane Larcher, elle, discute de certains arguments développés dans le rapport de Christiane Taubira ayant abouti à la loi de 2001 sur la reconnaissance de la traite et de l’esclavage comme crimes contre l’humanité, en particulier l’idée que les Antillais auraient accepté d’oublier les crimes de l’esclavage, après 1848, en échange de leur intégration politique dans la société.

L’ouvrage reste prudent sur la question brûlante des réparations, y consacrant un chapitre dépassionné, qui documente l’existence d’une demande de réparations, de la part d’anciens esclaves, dès la fin du XVIIIe siècle. Suffisant pour mettre cette revendication à l’agenda de la campagne présidentielle à venir ?

*Paulin Ismard (direction), Cécile Vidal & Benedetta Rossi (coordinatrices), épilogue de Léonora Miano, Les mondes de l’esclavage, une histoire comparée, éditions du Seuil, 2021, 29,90 €, 1 165 pages.

En complément de ce compte-rendu, lire notre entretien avec Céline Vidal, qui revient plus spécifiquement sur certains des enseignements issus de la partie comparative (sur la résistance, la révolte ou encore les inégalités hommes-femmes).

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