ALM : Vous venez de prendre part, à Addis Abeba, à une réunion sur la mise en place d’un Centre africain de recherche et d’innovation (CARI/ARIC), initiative prise en 2011 par l’Union africaine, pourtant le Maroc n’en est plus membre depuis 1975. Comment se fait-il que vous soyez invitée à cette réunion?

Malika Benradi : j’ai pris part à cette réunion, relative à la mise en place du CARI, suite à l’invitation reçue du directeur de l’IDEP (Institut des Nations Unies pour le développement économique et la planification), qui a choisi 6 chercheurs africains sur tout le continent (3 femmes et 3 hommes) pour réfléchir à la conception du Conseil et aux modalités de sa mise en place à l’instar du Conseil européen de recherche.

Le directeur de l’IDEP, Adebayo Olukushi, ex-secrétaire exécutif du CODESRIA (ndlr : Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique), avait fait ma connaissance en tant que présidente de l’Association des femmes africaines pour la recherche et le développement (AFARD/AWORD), dont j’ai eu l’honneur d’assurer la présidence pendant deux mandats, association  qui a des liens privilégiés avec le CODESRIA du fait même qu’elle est née en 1977 en son sein.
 

M. Adebayo, nommé directeur de l’IDEP après le CODESRIA, fut chargé par l’UA de coordonner la réflexion sur la mise en place du CARI. C’est en tant que directeur de l’IDEP qu’il a fait appel à moi en tant que chercheure, il m’a en fait honorée, du moment que j’ai fait partie d’un groupe de haut niveau chargé de mener à bien ce projet.
 
Vous pouvez nous parler du processus de ce grand projet ?

Le département du développement humain, de la science et de la technologie de la Commission de l’UA a donné mandat au groupe de travail de réaliser une étude de faisabilité sur la création d’un Conseil africain de  la recherche (CAR) et sur la définition du rôle de cette institution, son mode de fonctionnement et les attributions de ses organes. Dans ce cadre, nous avons tenu 4 réunions : la 1ère a eu lieu à Addis Abeba, au siège de l’UA, les 24 et 25 janvier 2011. Pour ma part, ma contribution consistait à analyser la situation de la recherche en   sciences sociales en Afrique, évidemment dans une approche comparative et sur la base des rapports de l’Unesco, j’ai cité le Maroc comme exemple pour souligner les avancées mais aussi identifier les problèmes auxquels est confrontée la recherche dans notre pays.
La 2ème réunion a eu lieu à Nairobi, les 31 mars et 1er avril 2011, elle a eu pour objectif de développer un argumentaire solide visant à convaincre les décideurs de la nécessité de doter le continent du CARI. La 3ème réunion, tenue à Johannesburg les 18 et 19 avril 2012, a permis de présenter  l’argumentaire à un panel de chercheurs et de hauts responsables des institutions africaines de recherche pour avoir leur point de vue sur la nécessité de mettre en place le CARI.
 
Qu’en est-il de la 4ème réunion ?

La quatrième réunion, qui vient de se tenir à Addis Abeba (9-13 décembre 2013), et qui a coïncidé avec la commémoration du 50ème anniversaire de l’UA, visait essentiellement à discuter le mandat et le rôle de CARI, les attributions de ses organes et leur composition. En fait, le projet des statuts et du règlement intérieur de ce conseil, l’AMCOST (ndlr : conférence des ministres africains de la science et de la technologie )a donné son accord lors de la réunion des ministres africains de la recherche scientifique en novembre 2012, de mettre en place ce Conseil qui devrait, selon les responsables de l’UA et notamment du directeur, être chargé de la mise en œuvre de la stratégie 2024 (STISA) dans le cadre du plan  2063. La prochaine réunion, qui aura  lieu, certainement à Addis Abeba, siège de l’UA, courant 2014,  consistera à adopter les statuts de CARI et à annoncer officiellement la création de CARI.

Une création au Maroc. Pourquoi pas?

Pour la réunion de Nairobi, j’avais personnellement suggéré le Maroc pour l’accueillir, les membres ont accepté avec  grande joie cette proposition, malheureusement comme l’IDEP a fait appel à d’autres chercheurs et responsables d’institutions de recherche pour les consulter et clarifier le rôle de CARI, qui ne se substituera pas et ne concurrencera pas les instances de recherche existantes mais les appuiera pour une meilleure organisation et gestion de la recherche au niveau africain, il n’a pas été facile de mobiliser les fonds nécessaires pour assurer le déplacement d’une quarantaine de personnes à Rabat. J’en ai parlé à M. Lahcen Daoudi en tant que ministre en charge de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique, lequel a accueilli l’initiative avec beaucoup d’intérêt.
 
Comment les membres de ce groupe de haut niveau, mis en place par l’UA, ont -ils réagi à votre présence alors que le Maroc n’en est plus membre?

Ma présence et ma contribution ont été beaucoup appréciées, les membres sont avant tout des chercheurs de haut niveau et n’ont, à aucun moment, soulevé cette question, ni remis en cause ma présence.

Lors de la 1ère réunion à Addis Abeba, j’ai présenté mon intervention sur l’état de la recherche en sciences sociales en Afrique, aucun participant n’a soulevé la question de mon appartenance au Maroc. Il en est de même lors de cette dernière réunion à Addis Abeba, où le directeur du département des ressources humaines, science et technologie M. Abdul Hakim Elwaer, de Libye, a répondu à mes questions avec beaucoup d’intérêt sans poser la moindre question relative  au Maroc. D’ailleurs, de nombreux  représentants des pays africains ont souhaité que le Maroc retrouve sa place dans l’UA et qu’il «revienne à sa patrie» pour jouer le rôle qui lui échoit.
 
Quel est votre sentiment d’être dans un groupe de haut niveau alors que votre pays a quitté l’UA en 1975 ?

Mon premier sentiment est d’abord un sentiment de révolte. Je m’explique : lorsque je suis entrée pour la première fois au siège de l’UA, je cherchais vainement le portrait de Feu SM Mohammed V à côte de celui des feus Bourguiba et Nasser, les bâtisseurs de l’unité africaine, ma déception fut très grande de trouver le portrait d’El Ouali Sayed Mustapha alors que c’est bien à Casablanca en 1963 que l’idée de l’OUA est née. Ne pas reconnaître les efforts du Maroc dans la création de l’OUa relève de l’ingratitude, le portrait d’El Ouali est un non-sens.

Vous espérez le retour du Maroc au sein de cette Union donc ?

Evidemment, il n’y a pas de raison que le Maroc reste en dehors d’une organisation qu’il a fondée, compte tenu du rôle que joue le Maroc en Afrique, de plus en plus visible depuis l’intronisation de SM Mohammed VI,  il me semble que c’est la Rads, qui devrait  quitter l’UA du moment que plus de la moitié de ses membres ne la reconnaissent pas.