« Les 4 scénarii possibles pour l’Avenir de l’Afrique », par Alioune SALL «PALOMA» (Interview ENDA Tv, 2e partie)

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(2e PARTIE) – INTERVIEW AVEC ALIOUNE SALL «PALOMA» LES 4 SCÉNARII POSSIBLES POUR L’AVENIR DE L’AFRIQUE

ENDA TV : Au vu des contraintes institutionnelles que vous évoquez n’est-il pas difficile de faire de la prospective en Afrique,?ALIOUNE SALL : Le travail de prospective n’est facile nulle part. Ni en Afrique, ni ailleurs. Il n’est pas facile pour une raison intrinsèque qui tient à ce que la prospective n’est pas. Il y a une grande confusion autour de ce qu’est la prospective. Ce n’est pas de la prophétie qui relève de la théologie. La prospective n’est pas non plus de la prédiction parce que la prédiction est univoque. On affirme que telle chose va se passer à telle date. La prospective n’est pas la planification, qui est le dessin d’un projet. Ce n’est pas non plus de la programmation, qui est la mobilisation des moyens pour mettre en œuvre un plan. La prospective n’est rien de tout cela. Et cela rend l’exercice de réflexion prospective difficile partout. Ça l’est encore plus en Afrique, pour des raisons que je viens d’évoquer. ENDA TV : Pouvez-vous y revenir ?ALIOUNE SALL : C’est que l’Afrique est traitée par beaucoup, singulièrement par les institutions de Bretton Woods, comme une espèce de feuille blanche sur laquelle on peut tirer des plans, tracer des épures, prendre des décisions, etc. Et sans qu’on ne le sache, coloniser le futur de l’Afrique, considérer que l’Afrique a vocation à faire ceci ou cela, qu’elle a vocation à émerger, à être dans un marché mondial… Et malheureusement, les dirigeants africains (beaucoup d’entre eux) ont tellement adhéré à ces discours qu’ils n’ont pas l’esprit critique nécessaire pour se libérer de ces discours qui en réalité les enferment dans des rôles subalternes. Et ces dirigeants finissent par croire, comme aimait à le dire Margaret Tatcher (Ndlr : ancienne Premier ministre de Grande Bretagne), qu’il n’y a pas d’alternatives au modèle de développement dominant. Et dès lors qu’on accepte cela, on accepte aussi l’idée selon laquelle c’est le passé des autres qui va nous servir de futur. Nous devons, pour nous développer, suivre les trajectoires qui ont été celle des pays dit développé. Il est clair que lorsqu’on adopte une telle attitude mentale, il n’y a plus de place pour une réflexion prospective Parce que le vrai but de la réflexion prospective c’est de s’intéresser aux avenirs possibles et aux ruptures qui vont rendre ces avenirs possibles. Mais lorsqu’on est incapable de penser une rupture, lorsqu’on est incapable de prendre du recul par rapport au réel, la réflexion prospective n’a plus d’aisance. C’est pour cela que la réflexion prospective est difficile en Afrique.ENDA TV : Ceci étant dit, aurait-on pu prévoir, par exemple, l’ampleur des migrations africaines aujourd’hui ?ALIOUNE SALL : Les migrations ne sont pas un phénomène qui surprend les prospectivistes. Pour deux raisons. La première c’est que les migrations font partie de l’histoire de la condition humaine. Depuis les premières migrations qui ont été étudiées et analysées (elles remontent à Uhr et à Chaldée), on n’a jamais pu arrêter les phénomènes migratoires. Les deux seules exceptions que l’on connaisse sont liées à la Révolution culturelle (ndlr : en Chine), période à laquelle on a assisté à un retour vers les campagnes d’un certain nombre de citadins, souvent d’ailleurs sous la contrainte. L’autre exemple a été le Cambodge sous le règne de Pol Pot où, effectivement, on a renvoyé là aussi vers les campagnes un certain nombre de citadins, beaucoup d’intellectuels, pour soi-disant les rééduquer. Mais exception faite de ces deux périodes qui sont quand même de triste mémoire dans l’histoire de l’humanité, les migrations vers les agglomérations ont toujours existé. Rien ne permet de penser que ça va s’arrêter. C’est donc une des premières raisons qui font que les phénomènes migratoires n’ont pas surpris les prospectivistes. Il y a une deuxième raison pour laquelle ce phénomène n’a rien de surprenant pour les prospectivistes. C’est que, au fond, les discours des fondamentalistes du marché (comme Samir Amin appelait les penseurs néolibéraux), tournent autour de la libre circulation. Mais quand on veux vivre la libre circulation, on ne peut pas arrêter les phénomènes migratoires. Pour la simple raison qu’on ne peut pas vouloir la circulation des biens, des capitaux, des marchandises, des idées et vouloir en même temps limiter la circulation des personnes et on veut des produits mais on ne veut pas de ceux qui sont à la base des produits. On veut restreindre la liberté de mouvement des personnes, mais on est intéressé à ce que ces mêmes personnes s’ouvrent aux marchés internationaux, ne ferment pas leurs frontières, produisent des idées, etc.ENDA TV : Les migrations obéissent à une marche de l’histoire, certes, mais est-ce qu’on pouvait prévoir, il y a cinquante ans, l’ampleur que cela prend aujourd’hui ?ALIOUNE SALL : L’ampleur, c’est discutable. Peut-être que personne ne pouvait prévoir l’ampleur du phénomène. Mais que le phénomène soit un élément qui allait participer à façonner le monde, cela était déjà entrevue et analysé. Personne ne pouvait penser non plus qu’il aurait un tel retour à la barbarie et à des mesures aussi répressives que celles qui ont été prises dans les pays du nord pour freiner ce qu’ils considèrent comme étant l’arrivée de hordes qui pouvait mettre en péril le bonheur, le bien-être des civilisations prospères occidentales.ENDA TV : Y a-t-il d’autres scénarios aussi marquants auxquels on pourrait penser par rapport à l’avenir du continent ?ALIOUNE SALL : Il y a quatre scenarios qui sont d’une très grande plausibilité et qu’on ne peut donc pas écarter lorsqu’on réfléchit au devenir de l’Afrique. Un premier scénario est celui dans lequel, au fond, il n’y aurait pas de développement en tant que tel. En tout cas pas de développement durable. Un tel scenario est un scenario qu’on peut appeler tendanciel, parce qu’il s’inscrit dans le prolongement des tendances observées au cours des soixante dernières années d’indépendance. Aucun de nos pays, pas même le Nigeria ou même l’Afrique du Sud, ne s’est transformé structurellement au point de mériter l’appellation de pays émergent si on est strict dans la définition. Mais il n’y a pas non plus les catastrophes qui étaient annoncés dans les années 60 ou tout le monde criait que l’Afrique était mal partie, que le continent allait se désintégrer. Ce n’est pas le cas ; il ne s’est pas désintégré, il existe, il fonctionne avec ces contradictions, il ne s’est pas développé comme cela était souhaitable mais grâce à des aides alimentaires lorsque des récoltes sont déficitaires, grâce à des aides budgétaires lorsqu’il faut payer les fonctionnaires, grâce à des aides militaires, etc., le continent ne fonctionne qu’à un quart. C’est un scénario dont la continuation est plausible même si cela va être difficile. Un deuxième scenario tout à fait plausible est, au contraire, un scenario d’entropie. Si, pour une raison ou pour une autre les aides budgétaires venaient à tarir, si les aides alimentaires venaient à se faire rares, si les assistances militaires venaient à être difficiles, il est certain qu’un certain nombre d’Etat dont on dit aujourd’hui qu’ils ont failli ou qu’ils sont faibles, ne tiendrait pas le coup pendant très longtemps. Et on pourrait voir se développer des friches étatiques à l’intérieur des pays, des zones désertées par l’Etat. Une extension de ces zones pourraient transformer certaines régions en régions de non droit et on a évoqué à ce propos le Sahel comme un théâtre possible d’une régression de pic anthropique ou l’Etat s’effondrerait et certains chercheurs ont donné à ce scénario le nom de «Sahelistan», en référence à l’Afghanistan. Un «Sahelistan» dont l’épicentre serait le Mali qui, dans ce scénario, n’irait pas sans rappeler la Somalie actuelle. C’est un scenario doté d’une certaine plausibilité et donc il faut l’avoir à l’esprit.ENDA TV : Et les deux derniers scénarii ?ALIOUNE SALL : Le troisième scénario qui n’est pas impossible même s’il est difficile, c’est un scénario dans lequel certains pays africains arriveraient à réussir leur processus d’émergence. L’émergence est dans toutes les bouches qui doivent s’exprimer en français. Aujourd’hui tout le monde prétend émerger, tout le monde veut l’émergence. Ce n’est pas impossible si on mesure l’émergence par un certain type d’intégration au marché mondiale. Il n’est pas impossible que certains pays arrivent à faire ce qui a été fait en Asie, en Amérique latine, etc. Un accroissement de la productivité, la prédominance d’une rationalité de type économique par rapport à des logiques relationnelles, etc. Ce n’est pas impossible. Ce ne sera pas le cas de tous les pays africains, mais quelques-uns peuvent l’être. C’est le cas d’un pays comme le Nigeria s’il était mieux gouverné, comme l’Afrique du Sud si les disparités n’étaient pas aussi criantes qu’elle le sont aujourd’hui, ou un pays comme le Kenya, etc. Ce sont des pays potentiellement émergents. Le quatrième scenario n’existe nulle part dans le monde. Ni en Afrique ni en Amérique latine, ni en Asie ni en Europe. Ce serait celui d’une transformation radicale des économies et des sociétés pour asseoir les bases d’un véritable développement durable et d’une croissance inclusive. C’est à dire que ce serait le triomphe d’un modèle qui concilierait croissance et justice, considération environnementale et préoccupation de satisfaction des besoins du plus grand nombre grâce à une croissance soutenue. Un tel modèle n’existe nulle part. Mais ce n’est pas parce qu’il n’existe pas qu’il n’est pas possible ou même plausible. Donc je dirais qu’il y a quatre scenarios qui sont plausibles aujourd’hui mais leur degré de plausibilité est différent d’un pays à un autre, d’une région à une autre. Leur réalisation peut s’avérer difficile mais pas impossible.ENDA TV : Finalement la prospective, en Afrique, pour être féconde, devrait reposer sur des systèmes qui osent rompre avec les institutions de Bretton Woods et promouvoir un développement plus endogène ? ALIOUNE SALL : Je crois que les institutions de Bretton Woods sont fidèles à leur vocation qui est d’être les gendarmes du système capitaliste mondial. Donc leur vision de l’avenir et leur démarche en matière de gestion du développement sont conformes à leur mission. Ces institutions veillent à ce que les marchés fonctionnent au profit des oligarchies qui dominent ces marchés. Toutes leurs propositions ou leur regard sur le monde se fait à travers ce prisme. A travers cette idée selon laquelle c’est le marché qui doit guider le monde et que la logique marchande est la seule qui vaille. Il est clair que cette façon de voir ne peut que mener aux catastrophes que l’on connait aujourd’hui. A savoir une destruction de l’environnement, une fragilisation du tissu social du fait de l’effritement des solidarités et une menace à la survie de la planète parce qu’il y a une surconsommation des ressources environnementales. Il ne faut certainement pas, lorsqu’on est soucieux de durabilité, se référer à cette logique. Il faut partir d’une autre logique qui consiste à dire qu’au fond nous n’avons qu’une planète et nous devons faire en sorte qu’elle soit exploitée au mieux, de façon à satisfaire aux besoins du plus grand et de façon à ne pas non plus compromettre l’avenir des générations à qui nous empruntons ce capital dont nous ne sommes pas véritablement propriétaire. C’est donc à un renversement total des perspectives qu’il faut procéder. C’est peut-être cela que vous appelez une vision du développement plus endogène. Si c’est cela, oui je suis d’accord avec vous. Il faut inverser les perspectives, il faut partir des besoins des communautés de base, des besoins des groupes, des communautés et non des besoins du marché.ENDA TV : L’Afrique, le monde, fait face à la Covid. Comment voyez-vous son avenir ? ALIOUNE SALL : Je crois que la Covid a pris tout le monde de court. On n’a pas fini d’analyser ce qu’est la Covid, mais on peut dire que c’est probablement la première crise globale au sens ou non seulement elle a touché toutes les régions du monde. Elle est inédite aussi par les conséquences qu’elle a eu dans divers domaines. Ce n’est pas simplement une crise qui a affecté des systèmes sanitaires et mis à rude épreuve leur capacité, c’est une crise qui a affecté la gouvernance des sociétés. On a vu des restrictions aux libertés qui ont été apportées sous prétexte de nécessité de juguler la crise sanitaire. Les économies ont été mises à l’arrêt et on assiste à des chutes phénoménales du Pib sur tout le continent. Il y a même des conséquences sur le plan culturel, puisqu’à force d’ordre et de contre ordre les prétendus sachants et savants ont créé le désordre et semé le doute dans les esprits. Aujourd’hui on confine demain on ne confine pas, aujourd’hui le port du masque est obligatoire demain ça ne l’est pas. Aujourd’hui la quarantaine est obligatoire demain on trouvera que cela n’est pas nécessaire. Il y a eu des affirmations aussi péremptoires dans leur énoncé que peu fiables sur le plan des fondements scientifiques. Et cela a été une source d’angoisse culturelle et les gens se demandent s’il faut croire à la science désormais parce qu’on a entendu tout et son contraire. Donc la Covid, à mon avis, rentre dans la catégorie de ce que Jacques Attali appelle des «peurs structurantes». Il y a des moments dans la vie des sociétés où de tel phénomènes se produisent et quand ils se produisent le regard que l’on jette sur soi, sur son passé et sur son avenir change forcement. Le futur ne sera plus ce qu’il était parce qu’entretemps il y a eu la Covid qui a montré un certain nombre de faiblesses, qui a montré l’inanité d’un certain nombre de projet. Donc je crois que c’est un moment important dans l’histoire. Il y aura bien un avant et un après Covid. ENDA TV : En Afrique, on sent tout de même que cela bouge positivement…ALIOUNE SALL : Oui, j’observe également que Covid a été l’occasion pour l’Afrique d’expérimenter in situ, pratiquement, le fait qu’il n’y a pas de fatalité historique. Au début de la pandémie, tout le monde a pensé que l’Afrique serait la victime idéale de cette pandémie. Tout le monde, à commencer par le Secrétaire général des Nations Unis, prédisait des millions de morts. Le directeur général de l’OMS, qui est Africain, appelait aussi l’Afrique à s’éveiller en mettant en exergue le risque d’une létalité très forte associée à la Covid. Mais il n’en a rien été. L’Afrique, aujourd’hui, c’est trente-cinq mille morts. C’est le chiffre de l’Italie qui, seule, compte plus de morts. L’hécatombe macabre qui risquait d’être le filon pour certaines organisations internationales ne s’est pas produit. Cela prouve encore une fois que les prétendus sachants ne sont pas toujours les mieux indiqués pour donner la bonne information. Mais ce qui est encore plus intéressant à remarquer c’est que l’Afrique ne doit pas son salut à des forces extérieures. Elle le doit à ses propres forces. Personne n’est venu sauver les Africains. Ils se sont sauvés eux-mêmes. Alors est-ce leur climat ? Leur gêne ? S’agit-il d’autres choses ? Toujours est-il qu’aucun pays soit disant donateur ne peut revendiquer ou s’octroyer le bénéfice de la situation africaine. Je crois donc que cela devrait être une source d’encouragement des Africains à oser se prendre en charge puisque les autres n’ont pas de solutions. Ni pour eux ni pour l’Afrique et que les solutions africaines, volontaires ou pas, semblent marcher. Je crois que l’heure n’est plus aux doutes. Le scepticisme ou l’afro-scepticisme qui emmenait certains à se demander si les Africains vont sauver l’Afrique n’a plus de raison d’être. La réponse est claire aujourd’hui : c’est aux Africains de se sauver eux-mêmes. Et j’ajouterai que les Africains ont les moyens de le faire. Si l’on sort de cette crise avec un tel état d’esprit, la Covid aura été utile. Mais il faut aussi tirer toutes les leçons de la Covid et notamment pallier les faiblesses que la Covid aura mis en exergue. Il y en a beaucoup, à commencer par la faiblesse de nos systèmes sanitaires et au-delà de nos systèmes sanitaires, de nos systèmes de protection sociale. ENDA TV : Peut-on imaginer, dans le chaos qui se dessine, le Sud redevenir le centre du monde ?ALIOUNE SALL : Je ne le souhaite pas. Parce qu’au fond, devenir maitre et être enfermé dans la dialectique du maitre et de l’esclave ne me semble pas être quelque chose de particulièrement excitant. Je veux d’un monde sans maitre, sans esclave. Donc je ne souhaite pas être le maitre tout comme je ne souhaite pas être l’esclave. Une inversion des rôles ne me satisferait pas. Je pense, par contre, que rééquilibrer les relations entre le Nord et le Sud dans le cadre d’une division du travail qui soit moins inégalitaire, dans un partenariat véritable entre communautés, entre nations, je crois que c’est tout à fait souhaitable. Parce que, encore une fois, nous n’avons qu’une planète et il nous faut trouver les moyens de vivre ensemble, d’organiser un vivre ensemble sur une planète. Car si nous la détruisons nous sommes tous partis pour échouer. (Enda Télévision HD)- Propos recueillis par Tidiane Kassé