Principes politiques et pensée philosophique ou de la vertu thérapeutique de l’enseignement de Cheikh Anta Diop, Dr Ndongo MBAYE

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Cheikh Anta Diop est un Humaniste et un Honnête homme, dans le sens littéraire et éclairé de l’humaniste du 17ème siècle, de l’Homme des Lumières du 18ème siècle, et de l’Homme réaliste du 19ème.

Homme intègre et intégral de plusieurs savoirs, il a su les faire converger , d’une manière concrète, et en s’appuyant sur la science, la politique, la philosophie et l’histoire, vers ce qu’il considérait comme un creuset, son seul et unique credo : le développement de l’Humain, par le rétablissement de la Vérité Historique de l’Afrique.

En considérant aujourd’hui l’actualité d’une œuvre aussi magistrale  et fondamentale que « Nations Nègres et Culture. De l’Antiquité nègre égyptienne aux problèmes culturels de l’Afrique noire d’aujourd’hui », CAD , à l’instar des philosophes et encyclopédistes du Siècle des Lumières (Jean Jacques Rousseau, D’Alembert, Diderot, Voltaire), des  jurisconsultes (Burlamaqui, Pufendorf, Hobbes), des écrivains du 19ème siècle comme Zola, Balzac,  Maupassant et Flaubert , a su tracer la voie , pour une prise de conscience centrée sur la liberté, la confiance en soi , et le Devenir de l’Humanité.

Pour asseoir sa crédibilité et sa durabilité, la théorie diopienne s’est appuyée sur deux socles très solides (que nous analysons ici pour les besoins de la méthodologie, dans une différentialité , alors qu’ils s’interpénètrent en fait sans cesse , dans un mouvement de concomitance , et se nourrissent l’un de l’autre) que nous appelons : principes politiques, et pensée philosophique.

Quant au « ou de la vertu thérapeutique de l’enseignement de CAD », c’est non seulement un hommage à son amour pour les sous-titres qui clarifient les libellés, mais aussi une reconnaissance de la lisibilité de la dimension historique et future de sa foi dans les générations à  venir, dans les esprits à former, dans les citoyens à éduquer.

Ainsi qu’il le dit lui-même, dans la Préface de l’édition de poche de 1979 de « Nations Nègres et Cultures… » : « Puissent les jeunes qui liront ce livre y trouver des raisons d’espérer, en mesurant le chemin parcouru depuis qu’il est écrit. »

C’est cet espoir sans faille qui est porteur de la thérapie de nos peuples malades d’une domination, d’une soumission, et d’une concussion destructrices.

Dans cette même préface, dans un premier temps , CAD rend compte de la lucidité et de l’honnêteté du génial poète Aimé Césaire qui, après avoir lu , en une nuit , toute la première partie de l’ouvrage , ne trouva que le vide autour de lui, alors qu’il fit le tour du Paris progressiste de l’époque, en quête de spécialistes disposés à défendre , avec lui, le nouveau livre.

Dans un second temps, CAD énumère toutes las facettes de son travail, toutes les hypothèses de son combat, autant d’éléments qui sont constitutifs de ses principes politiques  et de sa pensée philosophique, vecteurs moteurs de son enseignement : de l’indépendance de l’Afrique ,la création d’un état fédéral continental africain, à la description de l’univers artistique africain et de ses problèmes (sculpture, peinture, musique, architecture, littérature etc.), la démonstration de l’aptitude de nos langues à supporter la  pensée scientifique et philosophique , et partant, la première transcription africaine non ethnographique de ces langues , en passant par l’origine africaine et négroïde de l’humanité et de la civilisation, et l’origine nègre de la civilisation égypto-nubienne.

PRINCIPES POLITIQUES

CAD était un Politique dans le sens noble du terme : celui qui était hanté par l’organisation et la gestion de la Cité, pour le bénéfice de TOUS , dans l’harmonie, l’équité et la justice, dans la perspective d’abonder dans le sens du Bonheur.

Son combat politique, l’existence d’abord clandestine d’un mouvement politique , puis la création officielle du parti du Rassemblement National Démocratique (RND) , attestent, si besoin en était , que l’homme passait de la théorie à la pratique, et qu’il joignait le geste à la parole, toujours dans le sens de convictions bien établies , et ancrées dans une tradition de progrès et de luttes.

Il ne se limitait pas à dire , comme lors d’une Conférence au Niger « …on mène contre nous le combat le plus violent , plus violent que celui qui a conduit à la disparition de nombreuses espèces »  , mais dans sa lucidité et son pragmatisme, il posait déjà les jalons de ce que nous appelons aujourd’hui « la bonne gouvernance », en appelant à la dénonciation systématique et véhémente de ces maux, qui gangrènent encore l’Afrique, et qui ont noms : népotisme, corruption, paternalisme, favoritisme aveugle et exacerbé, trafic d’influence , tribalisme, régionalisme, micro-nationalisme …

L’actualité de CAD découle aussi de ses actions pour des causes qui, aujourd’hui paraissent si naturelles, mais qui, dans les années 50 , faisaient plutôt figures de travaux d’Hercule :

-L’utilisation des énergies nouvelles en Afrique

-La politique de reboisement , à propos de la désertification du Sahel : une vision résolument avant-gardiste au vu de notre situation actuelle.

-L’importance du rôle des langues africaines dans la stratégie diopienne d’Unification de l’Afrique …Notamment les cas du Haoussa et du Swahili dont quelques mots nous tracent les contours de principes politiques fondamentaux :

Ujima : travailler ensemble, rompre avec les querelles de chapelle

Ujamaa : esprit communautaire, la moralisation de chose publique

Umoja ; croire à l’unité du peuple pour le peuple

Nia : un même but, l’unification et la libération de l’Afrique-Mère.

-L’émancipation de la femme noire

-Les religions et la tolérance

-Les relations de l’Afrique et de sa Diaspora

-La problématique de l’Unité africaine, dont le professeur disait ,dans des propos recueillis par Djibril Gningue , et parus dans le no de Février-Mars 1989, de la Revue Diaspora Africaine , pour le 3 ème hommage à CAD) : « L’Unité africaine  est une question de survie du continent, donc elle se réalisera , soit avec le consentement des élites, des cadres, si ceux-ci sont suffisamment lucides ; soit contre tous ceux qui seront contre, et pour le plus grand bénéfice de tous. »

Mais déjà, dès 1953, dans la Voix de l’Afrique Noire, organe des étudiants du RDA dont CAD était le  Secrétaire général , on pouvait lire , à propos de «  la lutte en Afrique Noire » : «  …C’est en Février 1952…que nous avons posé le problème de l’indépendance politique du continent noir, et celui de la création d’un futur Etat Fédéral…il est certain qu’à l’époque, les députés malgaches et le leader Camerounais Ruben Um Nyobe  mis à part, aucun homme politique africain noir francophone n’osait encore parler d’indépendance, de culture, oui, de culture et de nations africaines… »

Ceci montre que la frilosité de nos hommes politiques actuels,  pour couper le cordon ombilical, ne découle pas d’aujourd’hui.

Contre cette tendance de la peur de l’engagement, CAD va forger des notions et concepts , capables de mobiliser des énergies, et créer des forces de rééquilibrage.

C’est ainsi que sous sa plume , apparaissent les mots : coalition, réaction en chaine, coordination.

A propos de la coalition, il dit «  A la coalition , il nous faut opposer la coalition. Il est plus que jamais nécessaire de dresser contre la coalition de la Vieille Europe , celle des Jeunes Peuples de toute l’Afrique , victimes de la colonisation… ».

Pour cela, il prône la meilleure tactique , qui  « consiste à faire en sorte qu’au moindre attentat à la vie, ou à la sécurité d’un militant, où que ce soit , il s’ensuive une réaction en chaîne à l’échelle du continent pouvant prendre, au minimum, la forme d’une paralysie de la vie économique .»

Une telle action réactive, demande une nécessaire coordination , seule capable de modifier profondément le rapport des forces, et d’inverser le mouvement , condition sine qua non pour devenir maître de la situation .

Une telle reprise en main  pour l’Afrique de son Destin, et une réelle participation à sa libération, vont non seulement dans le sens de l’établissement d’un progrès social à l’échelle du monde, mais aussi de la démarche d’une contribution de plus en plus efficace au combat pour la Paix entre les peuples.

Cette Nouvelle Ere Africaine naîtra de la conscience que tout mouvement, tout parti politique , ne pourra survivre et se consolider, que sur la base des revendications du peuple, appuyée par des syndicats indépendants et libres.

Mais pour cela, il faut l’émergence d’une Nouvelle Pensée.

PENSEE PHILOSOPHIQUE

Le soubassement de la pensée philosophique de CAD , se concrétise  par un mouvement, une volonté, et surtout la nécessité d’une décolonisation de la pensée, afin de nous libérer de la pensée philosophique de nos anciens  colonisateurs.

La pensée philosophique part du double constat, d’une part d’une demande et d’un désir de philosophie basés sur les aspirations et les espoirs de nos peuples, et d’autre part, du profit perfide qu’en ont tiré les pouvoirs publics, en proposant toutes sortes de doctrines dites philosophiques , pour soumettre les opinions, et ainsi réduire les débats théoriques, en monologue du pouvoir.

En mettant en exergue , l’idée que « quiconque tient l’histoire d’un peuple, tient son âme », CAD va diriger sa réflexion sur deux axes : la Conscience Historique, et les Langues Africaines seront les mamelles de la Libération conceptuelle de l’Afrique.

Et dans ce sens que CAD affirme  clairement sa conception afro-centrique de l’histoire des Civilisations , face à l’égocentrisme européen, et ses disciples africains inavoués.

Ce qui donne dans « Civilisation ou Barbarie » : « L’Africain qui nous a compris, est celui-là même qui, après lecture de nos ouvrages , aura senti naître en lui un autre homme animé d’une Conscience Historique, un vrai créateur, un Prométhée porteur d’une nouvelle civilisation, et parfaitement conscient de ce que la terre entière doit à son génie ancestral dans tous les domaines de la science, de la culture et de la religion. »

En mettant l’accent sur l’importance du progrès de l’historiographie africaine, et en montrant l’efficience de l’étude du passé (Nietzsche disait que retourner dans le passé ne veut pas dire y rester) qui met en relief la Relativité Historique, CAD, appelle l’Afrique à recouvrer son Initiative Historique, élément différentiel entre « le peuple » qui en besoin pour exister, et « la population » qui n’est qu’ un agrégat d’individus composites , qui n’a pas ce sentiment d’unité , ce ciment qui unit tous les éléments d’un peuple, ce fil conducteur qui remonte aux ancêtres les plus lointains , constituant la force , et un rempart de sécurité contre toutes les formes d’agression culturelle.

En somme , la Conscience, l’Idéologie Historique, en tant que moteur puissant et fécond du développement, est bien la première barrière infranchissable pour une véritable libération mentale, et intellectuelle.

Ce qui intéresse CAD, c’est la restauration de la dignité, par la prise de conscience de l’existence, et de la valorisation de soi , par le biais de l’exhumation des valeurs piétinées, et enfouies par le colonisateur.

Pour cela, il met en place une théorie de la Non Renonciation, et de la Non Disparition, en lançant son cri de conviction : «  l’humanité ne doit pas se faire par l’effacement des uns au profit des autres ; renoncer prématurément , et d’une façon unilatérale à sa culture nationale , pour essayer d’adopter celle d’autrui, et appeler cela une simplification des relations internationales et un sens du progrès , c’est se condamner au suicide. »

Dans le même temps où CAD définit la pensée philosophique comme non neutre, parce que toujours engagée, dénonçant par là tout universalisme du discours idéologique, et réfutant toute existence et toute logique d’une pensée « passe-partout », il appelle à la libération par la décolonisation linguistique.

Du coup, il met en lumière la relation intrinsèque que la langue entretient avec la liberté ou l’esclavage, et l’étrangéité de l’intellectuel africain né, nourri et élevé dans des langues et cultures étrangères. Or , une langue n’est pas philosophiquement neutre. Sa structure, son système, la sémantique, la syntaxe, le vocabulaire, vont dans le sens d’orienter la pensée de ceux qui la pratiquent.

La puissance de cet esclavagisme linguistique peut avilir notre mode de pensée, et changer notre vision du monde.

C’est pourquoi CAD nous exhorte à la vigilance : «  fonder l’unité linguistique sur la base d’une langue étrangère, sous quelque angle qu’on l’envisage, est un avortement culturel. Il consacrerait irrémédiablement la mort de la culture nationale authentique, la fin de notre vie spirituelle et intellectuelle profonde, pour nous réduire au rôle d’éternels pasticheurs ayant manqué leur mission historique dans ce monde . »

QUESTIONNEMENT PERMANENT

Voilà ! Les Mots sont lâchés : « mission historique », qui ne doit s’appuyer ni sur une tradition tyrannique, ni sur un modernisme matérialiste, mais sur ce qui fait leurs liens constitutifs d’un cheminement , pour le progrès , la liberté et la dignité de tous les peuples, transcendant les frontières , et basé sur la compétence , le savoir-être, la possibilité de s’abreuver aux sources de sa vraie histoire.

C’est ce va-et-vient fructueux , entre le passé et le présent, dans la projection du futur, qui peut créer un esprit humain en général, et un esprit africain en particulier, capables de relever les défis de l’humanité.

L’esprit de reconquête de soi passe par la réappropriation objective et scientifique de son histoire, et la valorisation de sa propre langue , tout en étant capable d’aborder et d’intégrer des éléments innovants.

La fierté seule, ou la recherche effrénée d’une dignité à retrouver, et à brandir, ne font pas le lit du développement .L’indépendance exige l’assimilation de la pensée scientifique comme nous le confirme CAD , dans sa Préface de l’édition de 1954 de « Nations Nègres et Culture.. » :

« Bien sûr, il faudra que l’Afrique assimile la pensée scientifique moderne le plus rapidement : on doit même attendre davantage d’elle .pour combler le retard qu’elle a accumulé dans ce domaine depuis quelques siècles ; il lui faut entrer sur la scène de l’émulation internationale, et contribuer à faire avancer les sciences exactes dans toutes les branches, par l’apport de ses propres fils .Mais ne nous faisons pas trop d’illusions , une telle entreprise ne se réalisera pleinement que le jour où l’Afrique sera totalement indépendante. »

Pensée ne saurait être plus actuelle , et plus porteuse de questionnement permanent.

Ndongo MBAYE

Docteur-es-lettres

Sociologue et journaliste

Professeur Associé à l’UCAD et à l’IFAA au Sénégal

Poète-écrivain

Membre du Comité Scientifique de l’Institut Culturel Panafricain (ICP) de Yène

Responsable du Pôle Loisirs Retraités et Handicapés à la Mairie de Choisy- Le –Roi (Val de Marne) en France


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