De la dépendance vis-à-vis de l’Occident à l’expression du besoin de diaspora intellectuelle africaine: L’Université africaine et les défis de son développement (CODESRIA)

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Par Abdoulaye Gueye, Michael Okyerefo, Paul Diédhiou et Adamnesh Bogale

Introduction

Cet ouvrage s’inscrit dans un débat qui fait rage dans les milieux académiques et politiques depuis au monde deux décennies. En effet, des chercheurs, d’une part, et des gouvernements ou organisations philanthropiques, d’autre part, s’interrogent sur les possibilités de mobiliser la diaspora africaine au bénéfice du continent africain et de ses institutions universitaires en particulier. Les raisons d’être de ce débat sont largement connues. Elles sont indissociables de l’évolution socio-économique de l’Afrique sub-saharienne au cours des soixante dernières années. Au moment même de la déclaration des indépendances africaines, les dirigeants nationaux nouvellement portés au pouvoir avaient fait du développement économique leur objectif prioritaire. Dans cette optique avaient-ils ainsi appelés leurs peuples à tant de sacrifices dont la suspension du multipartisme et des élections au suffrage universel arguant faussement, du moins à la lumière des expériences de bon nombre de pays étrangers, de l’incompatibilité du développement, qui supposerait une unité sans faille de toutes les composantes de la nation, avec le multipartisme, qui serait source de discorde. Et plus significativement encore, à la réalisation de cet objectif avaientils subordonné la légitimité de prolonger leur mandat politique. Mais bien avant même la fin de la première décennie des indépendances, de nombreux indices auguraient déjà de la descente des pays africains dans une profonde crise politique et une léthargie économique quasi endémique. Entre 1960 et 1999, une soixante de coups d’État militaires ont été dénombrés en Afrique subsaharienne, sans compter les tentatives avortées de renversement de gouvernements ainsi que les rébellions ayant abouti à des changements de régimes. L’instabilité politique s’aggravant d’année en année dans nombre de pays, les efforts de développement économique s’en étaient trouvés inévitablement sapés. En dépit de l’abondance de ressources naturelles, et parfois de farouches volontés politiques de relever le défi du développement, les économies nationales avaient montré des signes d’essoufflement que la mise en Gueye Rfgi Ss Tblx.pmd 1 28/03/2019, 17:27 2 De la dépendance vis-à-vis de l’Occident à l’expression du besoin de diaspora africaine œuvre de politiques d’ajustement structurel, à partir de la seconde moitié des années 1970, était censée juguler. Presque en vain. Sans chercher à établir une relation de causalité directe entre cette situation politique et économique, d’une part, et l’accroissement du nombre de diplomes africains qui s’installent hors d’Afrique, d’autre part, force est de constater que ce dernier phénomne forcit au moment où le défi du développement se pose avec tant d’acuité au continent. Dans une synthèse de plusieurs publications académiques et rapports d’études, Barka offre un tableau lugubre et alarmiste de l’échelle de la migration de ces diplômés africains vers d’autres continents. Entre 1960 et 1974, en moyenne 1800 Africains hautement qualifis quittaient chaque année leur continent pour s’expatrier vers les pays industrialisés. Entre 1985 et 1989, cette moyenne s’élevait à 12 000 migrants. Elle a presque doublé depuis 1990 pour atteindre le nombre préoccupant de 20 000. Selon le document de synthèse publié par Barka, à la même date, le nombre de titulaires d’un doctorat au sein de la population de diplômés africains expatriés était estimé à 30 000 (Barka s.d.:1). L’étude de la Brookings Institution, réalisée par deux économistes, William Easterly et Yaw Nyarko confirme la signification statistique de cette migration. À partir de l’exploitation de données collectées par Docquier et Marfouk, elle révèle que l’effectif total d’Africains ayant bénéficié d’une formation universitaire et s’étant établi hors de leur continent d’origine s’élevait en 2005 à 961 037, donc près d’un million. Le continent américain en concentre la plus grande proportion, soit 47 pour cent, suivi de l’Europe qui en accueille 44 pour cent (Easterly & Nyarko 2008:8). Dans une enquête plus récente, l’historien malawite, Paul Tiyambe Zeleza, se focalise exclusivement sur la trajectoire des Africains résidant en Amérique du Nord (Etats-Unis et Canada plus spécifiquement). On étude recèle des données supplémentaires qui, aussi, attestent de la persistance du phénomène de l’expatriation de l’élite africaine diplômées. Estimant à 1,6 million le nombre de natifs du continent africain résidant aux Etats-Unis, ce chercheur souligne que, au moment de l’enquête, 68 pour cent de cette population avait un niveau d’éducation universitaire, ce qui faisait donc des Africains la communauté immigrée concentrant la plus grande proportion de diplômés aux Etats-Unis (Zeleza 2013 : 5). Une très récente étude réalisée pour le Pew Research Center, une institution de recherche américaine indépendante, vient de confirmer ces résultats ; elle révèle qu’en 2015, 69 pour cent des migrants africains âgés de 25 ans ou plus avaient effectué des études de niveau universitaire (Pew Research Center 2018 : 2). Gueye Rfgi Ss Tblx.pmd 2 28/03/2019, 17:27 Introduction 3 L’augmentation significative du nombre d’Africains expatriés hautement qualifiés dans les pays occidentaux semble par ailleurs s’accompagner du renforcement de leur présence dans des secteurs professionnels caractérisés par un certain prestige social. Parmi ces secteurs figurent indéniablement l’enseignement et la recherche universitaires. En s’appuyant sur une large base de données statistiques, l’étude de Zeleza montre qu’entre 20 000 et 25 000 Africains étaient intégrés dans le corps enseignant des universités et collèges américains. Cette dynamique était déjà perceptible à travers la recherche de moindre envergure statistique certes, mais non moins éclairante, menée par Pires, Kassimir et Brhane. À partir d’un échantillon de 1708 Africains consacrés docteurs par une université américaine ou canadienne entre 1986 et 1996, sur un total de 5537, ces auteurs révèlent que 36 pour cent de ces impétrants s’installaient finalement en Amérique du Nord après l’obtention de leur grade et 2 pour cent, qui ne choisissaient pas de rentrer en Afrique, ni de rester en Amérique du Nord, ni d’émigrer en Europe, optaient pour une autre destination (Pires, Kassimir & Brhane 1999 : 10). Dans un tel contexte caractérisé par le phénomène de l’expatriation des Africains hautement qualifiés s’est déployée cette étude. Celle-ci s’inscrit, en outre, dans une liste sans cesse croissante de travaux dont la préoccupation commune est d’e tablir l’engagement de cette diaspora, en particulier sa composante académique, dans le fonctionnement des institutions universitaires en Afrique, et d’explorer les stratégies élaborées par une série d’acteurs institutionnels pour le renforcement d’un tel investissement. S’appuyant sur une littérature historique secondaire et surtout une enquête menée dans des universités publiques situées dans quatre pays africains – Etiopie, Ghana, Nigeria et Sénégal – notre recherche poursuit trois objectifs majeurs : 1) Elle entend montrer que la volonté d’impliquer la diaspora dans l’Université africaine s’inscrit dans une longue tradition de dépendance de cette institution vis-à-vis de l’extérieur. En effet, l’Afrique continue ainsi d’assigner la responsabilité du fonctionnement efficient de son propre systême d’enseignement supérieur à des acteurs certes identifiés au continent par leur naissance, mais des acteurs extérieurs tout de même, qui reçoivent d’organisations occidentales les moyens d’exercice de leur activité professionnelle. Gueye Rfgi Ss Tblx.pmd 3 28/03/2019, 17:27 4 De la dépendance vis-à-vis de l’Occident à l’expression du besoin de diaspora africaine 2) Cette étude vise à établir empiriquement l’ampleur et la nature des ressources qui circulent vers l’Afrique de la diaspora, avant d’identifier et rendre raison ensuite des déterminants sociologiques de cette dynamique qui lie les universitaires africains en poste en Afrique à leurs homologues expatriés. Elle entend aussi dévoiler, à travers cet objectif, les disparités et inégalités d’accès aux ressources de la diaspora entre les chercheurs installés sur le continent, ainsi que l’existence d’une nomenclature, c’està-dire d’une liste hiérarchisée de ressources qui circulent vers l’Afrique de la diaspora. Pour ce faire, elle s’appuie sur une enquête sociologique minutieuse menée auprès d’une centaine d’universitaires en poste permanent dans des institutions d’enseignement et de recherche en Afrique. 3) L’étude s’efforce, enfin, d’analyser les critères qui informent la mobilisation des ressources de la diaspora au bénéfice de la communauté universitaire en poste en Afrique et d’examiner les modalités par lesquelles elles se distribuent entre ces chercheurs. Un argument robuste structure l’ensemble de l’ouvrage. Il se résume ainsi : les universitaires en diaspora sont d’autant moins disposés à mettre au profit de leurs collègues basés en Afrique des ressources professionnelles spécifiques que, d’une part, ils disposent en quantité très limitée de ces ressources, et d’autre part, l’usage de celles-ci est central dans l’avancement de leur propre carrière professionnelle. La portée de cet argument est de suggérer que la dépendance de l’Université africaine vis-à-vis de la diaspora pour assurer sa propre revitalisation est un pari fort risqué, pour la simple raison que cette diaspora est intégrée dans des structures d’enseignement et de recherche desquelles elle attend les moyens de sa reconnaissance professionnelle. Or ces structures universitaires exigent en contrepartie de ces moyens un dévouement quasi absolu des chercheurs africains expatriés â la quête de l’excellence, d’autant que de l’excellence de leurs recrues dépend en grande partie le classement de ces structures dans le champ académique. En raison de cette exigence, la diaspora est susceptible de ne s’engager qu’épisodiquement et marginalement dans le fonctionnement de l’Université africaine.

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