«Le développement durable ne doit pas être victime de l’approche élitiste», Moussa MBAYE

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« Les transformations attendues des Objectifs de développement durable (Odd) seront difficilement réalisables sans l’appropriation de l’agenda par les communautés, soutient Moussa Mbaye. Le secrétaire exécutif d’Enda Tiers-Monde est également convaincu que pour lutter contre la pauvreté, il est impératif de changer les modes de production qui sécrètent des inégalités de manière structurelle ».

Pouvez-vous nous parler du Projet« Renforcement du rôle et de la place des sociétés civiles du Sud dans un agenda 2030 transformateur » soutenu par l’Union européenne et exécuté par Enda Tiers-Monde ?

C’est une action qui intervient dans le cadre d’un partenariat stratégique signé entre le réseau international Enda Tiers-Monde et la commission de l’Union européenne. Elle s’est engagée avec 25réseaux internationaux de sociétés civiles qui ont été sélectionnés pour ce partenariat stratégique. Il s’agit de travailler pour faire de l’agenda de développement durable un instrument de transformation sociale. Il a été démontré que le rôle et la place de la société civile sont importants, sinon déterminants, dans la mesure où cet agenda ne doit pas être seulement l’affaire des Etats, suivi par des experts et traduit par des interventions techniques dans le pays. Au contraire l’agenda doit concerner tous les citoyens afin de parvenir aux changements attendus. La société civile doit être au premier plan sinon nous resterons à l’étape de slogan ou d’un projet qui ne concerne que des experts ou des techniciens. En 2016, nous avons signé un partenariat stratégique avec l’Ue pour accompagner et appuyer le Plan stratégique du réseau international Enda Tiers-Monde. D’où le lancement du projet qui s’intitule : « Renforcement du rôle et de la place des sociétés civiles du Sud dans un agenda 2030 transformateur ».Concrètement nous avons identifié les mécanismes pour que ce projet devienne une réalité en tirant des leçons du passé. Le mot-clé pour cet agenda, c’est l’appropriation. Nous avons tiré des leçons d’engagements précédents, notamment les Objectifs du millénaire pour le développement(Omd) dont leur élaboration et leur schéma institutionnel ont été peu participatifs. En réalité, ces objectifs sont peu connus des populations à la base et des acteurs chargés de mener des changements dans une commune, un quartier ou un secteur. L’un des éléments essentiels sur lequel Enda travaille pour renforcer les capacités de la société civile, c’est de faire en sorte que celle-ci s’approprie la philosophie, les critères du développement durable et en ait sa propre compréhension. Nous collaborons avec 20 entités d’Enda à travers trois continents. Beaucoup de ces entités sont basées au Sénégal. La notion et l’approche du développement durable doivent être domestiquées. Je dois aussi dire pour les Omd, il manquait la contractualisation ou le contrat social.

Le changement est un passage obligé pour aller vers le développement durable…?

Le développement durable, c’est un changement de paradigme chez le citoyen, l’industriel, l’administrateur et l’élu local. Nous devons changer la façon de produire de la richesse ou d’aménager. Ce changement ne peut passe faire sans bousculer des acquis et des habitudes. Donc il y aura, à un moment donné, des gagnants et des perdants. Pour que cela soit possible, nous devons nous entendre au sein de la société sur ce que chacun doit faire comme transformation pour rendre ces actions possibles. Pour les Omd, il y avait des objectifs, des programmes et des projets définis où ceux qui les mettaient en œuvre étaient surtout redevables des financements que les principaux bénéficiaires et les citoyens recevaient. Une telle approche va restreindre significativement ou faire échouer l’agenda du développement durable et les objectifs du développement. Dans la mise en œuvre de ce projet, nous avançons des contrats de développement durable entre des acteurs d’un territoire, d’un secteur. Il faudrait qu’ils s’entendent sur leur propre définition du développement durable. L’autre palier, c’est l’intégration de tout cela dans les Plans de développement à l’échelle locale ou internationale. De façon concrète, nous travaillons avec les populations et les partenaires d’Enda à définir, dans leur propre situation de vie, ce qu’est le développement durable. Nous travaillons à l’appropriation du développement durable pour qu’il ne soit pas victime de l’approche élitiste qui serait synonyme d’échec.

Le projet a démarré il y a quelques années. Quel bilan tirez-vous de sa mise en œuvre ?

Nous sommes déjà à 4 ans depuis la signature de cet agenda des Objectifs de développement durable. Mais les transformations peinent à se faire parce que nous restons dans une approche cloisonnée objectif par objectif. Il faudrait que les communautés se sentent plus concernées. Nous devons reconnaître que par rapport aux Omd, il y a une plus grande participation de la société civile dans l’élaboration, et beaucoup plus d’espaces de participation au point de vue institutionnel dans les pays comme au niveau des Nations unies avec leur forum politique auquel nous avons participé cette année. Pour tirer un bilan, c’est cet ingrédient qui manque pour que ce qui est défini comme changement puisse arriver. Il n’y a pas encore le niveau d’appropriation et d’implication souhaité des populations. S’y ajoute le manque de transversalité. Leurs approches des projets ne correspondent pas aux exigences du développement durable. Celui-ci requiert une approche complexe. Aujourd’hui nous ne pouvons pas penser la lutte contre la pauvreté sans penser en même temps la préservation de l’environnement, ni au développement économique ou à l’industrialisation. Pour lutter contre la pauvreté, il ne s’agit pas seulement de faire des perfusions aux communautés, mais il faut transformer un système, les modes de production qui sécrètent des inégalités de façon structurelle. Pour y arriver, il faut que l’entreprise change son paradigme. Elle doit rompre avec l’exploitation abusive des ressources naturelles, il faut penser surtout à l’impact que cette exploitation pourrait avoir sur les écosystèmes, sur les groupes vulnérables, et même sur les systèmes de production. Les citoyens doivent changer de comportements car certaines habitudes de consommation aggravent nos problèmes liés à la pollution, aux déchets. Il en est de même pour les Etats et les institutions pour ce qui est de la gouvernance. Donc, ce nouveau paradigme n’a aucune chance de prospérer si nous adoptons uniquement l’approche technique. C’est dans lavie quotidienne que chacun de nous doit faire cet ajustement qui permet d’avoir une planète plus vivable, de sauvegarder ce que nous avons et d’assurer la paix et la sécurité. Ces changements sont indispensables tant au plan individuel que collectif et institutionnel, sinon nous rencontrerons les mêmes problèmes en 2030.

Est-ce qu’il y a des chances que des pays africains réalisent ces Odd ?

L’espoir est là dans la mesure où il y a cette prise de conscience qu’il faut transformer pour ne passe retrouver dans l’impasse. Pour les pays du Sud, la situation difficile doit pouvoir créer un déclic. Aujourd’hui, avec cette prise de conscience surtout de la jeunesse, nous pensons être en mesure de faire cette transformation, même si elle n’est pas évidente. Il y a une nécessité d’investir massivement dans la sensibilisation, la communication pour que les uns et les autres comprennent les enjeux et les ajustements à faire. La situation n’est pas facile. Chaque jour nous voyons se développer des inégalités et nous voyons comment nous nous enlisons dans des approches populistes qui menacent la paix et la sécurité dans le monde. Mais en gardant notre optimisme, nous nous disons que c’est aussi une opportunité pour que les personnes se rendent compte de la nécessité de faire cette réforme au plan individuel et collectif. C’est le combat que mène quotidiennement Enda depuis maintenant 45 ans.

Est-ce que les pays africains ne sont pas confrontés à des contraintes financières pour la mise en œuvre des Odd ?

Avant l’adoption de l’agenda2030, une réunion internationale s’est tenue à Addis-Abeba sur le financement du développement. Il faut trouver les moyens de faire face par une meilleure mobilisation des ressources dans les pays du Sud. Le paradoxe, c’est que dans ces pays, y compris le Sénégal, il y a la plus grande richesse en termes de ressources naturelles. Tenant compte de l’asymétrie des relations au niveau international et de l’hégémonie de certains pays, nous gagnons beaucoup plus d’autonomie à gérer nos affaires en mettant nos ressources et agir où il le faut. L’agenda n’est pas que des objectifs de développement, mais c’est avant tout des principes. L’un de ces principes, c’est « Leave no one behind » (Ne laissez personne derrière). Mais pour pouvoir le faire, nous avons besoin de ressources ; ce qui nous ramène à une dimension essentielle du développement durable qu’est la gouvernance. Comment avoir une gouvernance de nos ressources qui assure que les droits essentiels des populations et citoyens sont garantis. Cela ne va pas se faire du jour au lendemain. Il y a une nécessité à faire en sorte que chaque année nous voyons des progrès. La question des ressources est importante autant que la citoyenneté. Les citoyens doivent être exigeants vis-à-vis du gouvernement. Même si nous ne sommes pas dans la position la plus favorable, nous avons nos cartes à jouer dans le monde actuel pour que se réveille cette citoyenneté, afin qu’il y ait un cadre de gouvernance démocratique. Cela permettrait de résorber un peu le gap.

Peut-on dire que le Sénégal est sur la bonne voie pour le respect de l’agenda des Odd ?

Le Sénégal a la chance d’avoir la stabilité, des ressources humaines souples et capables de s’adapter. Nous avons également des ressources naturelles qui font que nous pouvons être sur une bonne trajectoire. Maintenant tout dépend de comment sera créée cette vision stratégique, qui sort du tout politique à laquelle les acteurs économiques, culturels et religieux adhéreront pour que nous puissions nous en sortir. Nous avons constaté depuis plusieurs années que nous restons dans un contexte politique où les consensus volent en éclat. Et nous n’avons pas l’environnement d’une alliance stratégique au niveau national pour nous permettre de nous positionner au-delà des aspects partisans. Le Sénégal a de réelles chances. Mais nous connaissons des impasses dans le dialogue politique et social, alors que le temps est compté. Cela vase jouer sur comment des leaders pourront créer cette vision stratégique partagée par la société civile, le secteur privé et d’autres tranches de la population. Enda est l’une des organisations de la société civile les plus anciennes au Sénégal. Aujourd’hui avez-vous de nouvelles orientations par rapport aux nouveaux enjeux ?Enda est né en 1972 avec l’idée même du développement durable. On parlait d’éco développement. En réalité, nous ne pouvons avoir la prospérité que si nous tenons à la fois compte de la préservation de l’environnement et de la justice sociale dans le processus du développement. Enda a toujours travaillé à ce que la participation des populations ne soit pas un simple slogan, mais une réalité. Comme le disait Joseph Ki-Zerbo : « On ne développe pas, on se développe ». Enda travaille à bâtir des alternatives qui permettent aux populations sénégalaises et aux groupes les plus défavorisés de comprendre les enjeux et de prendre en main leur destin pour trouver leur propre voie du développement. Aujourd’hui nous avons lancé, avec d’autres institutions africaines, une initiative importante qui s’appelle le rapport alternatif sur l’Afrique. L’objectif, le diagnostic et les projections sur l’Afrique doivent être réalisés par des Africains et non d’autres. Nous travaillons au Sénégal et dans 12autres pays africains sur ce rapport qui permettra de faire le diagnostic sur les transformations et qui puisse aboutir à une projection commune. Nous travaillons également avec les 20 entités du réseau sur les politiques de santé, la sécurité foncière, le contenu local (c’est-à-dire comment faire pour que les industries extractives profitent aux communautés).Nous travaillons surtout sur la résilience des populations aux changements climatiques, en faisant appel aussi bien à leurs savoirs qu’aux savoirs scientifiques. Dans ce cadre, nous avons un partenariat avec les structures de recherche de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Nous devons mettre le savoir, l’élément clé du développement et des transformations, au service des communautés. Nous jouons ce rôle d’impulsion de changements et d’alternatives sur tous les enjeux clés de notre société. C’est pour cela que sur les 17 Objectifs de développement durable (Odd),vous trouverez toujours plusieurs entités d’Enda qui travaillent avec les populations, les élus locaux et les institutions internationales, pour voir comment nous pouvons réformer la gouvernance et la vision stratégique sur ces domaines.

Interview réalisée par Idrissa Sané (Journal Le Soleil)